10.05.2008
Chroniques de l'âne 6- Le Diable est à Barfleur
Comme je contemplais Tonerre dans son pré je ressentais une petite pointe de tristesse en voyant la brume arriver par l'amont . Cette ouate humide vous glace les os. Alors je me suis approché de l'animal pour me plaindre un peu. Tu vois tu es fort et vigoureux comme un âne. Je l'étais tout autant quand j'avais ton âge, mais maintenant j'appelle le réchauffement climatique de mes voeux.
Quand je pense que pour la campagne des Cantonales j'ai proposé un centre bioclimatique et que personne ne m'a écouté ! Pas étonnant le bioclimat est un terme extravagant qui désigne la relation du climat avec les êtres vivants, les plantes, les ânes et les gens. Personne ne sait ça. Moi je voudrais améliorer ma relation avec le climat...pour aller nager par exemple.
Tonerre s'est mis à gratter la terre avec ses jolis sabots noirs. Ce geste veut dire : "Tu as sans doute raison, mais je n'y comprends rien !" Du coup je lui ai sorti le grand jeu. Ecoute moi bien lui dis-je, tu vas comprendre tout de suite avec l'exemple de Barfleur.
Barfleur est une commune qui s’assoupit dans le bonheur du troisième âge. On y coule des jours heureux dans l’espoir nostalgique que rien ne change jamais. Les retraités et les citadins en vacances trouvent charmant ce petit village endormi, qui rassemble les plaisirs de la mer et ceux de la campagne, en échappant aux démonstrations bruyantes des fêtes et de la jeunesse .
Les nouveaux élus, frais émoulus, croient qu’ils peuvent sauver le malade et redonner de l’audace à la comateuse cité. Pour ce faire ils ressortent de leurs tiroirs un serpent de mer qui date d’un demi-siècle : un port de plaisance ! Nous disposons d'ores et déjà à Saint vaast d'un port magnifique avec un plan d'eau remarquable, est-il nécessaire de construire dans les rochers et les courants un port de plaisance qui sera le plus redouté d’Europe ? Un Diélette 2 ?
Tu vois Toto, avec ce port, le Diable entre dans la cité. Pourquoi nous resservir cette vieille soupe amère qui n’a aucune chance de se réaliser ? Je vois déjà se lever les armées successives de défenseurs de l’environnement et du site (classé), à commencer par notre propre administration. Dès aujourd’hui, je compte les plaintes qui vont s’entasser au près du Tribunal Administratif, les recours, les appels, et les contre décisions qui s’annulent.. Je vois les années qui passent (sans compter certains Barfleurais privés de sommeil).
Le salut de Barfleur n’est pas dans les mouvements du menton. Il est dans l’imagination, dans l’innovation, dans la concertation, dans la complémentarité. Il y a tout intérêt à rassembler les forces et non pas à aviver les conflits. De ce point de vue les premières décisions concernant le personnel n’inaugurent rien de bon. Non seulement l’idée du port de plaisance n’est pas une bonne idée, mais c’est une idée qui divise.
Pendant la campagne des cantonales, nous avons défendu l’idée d’une piscine. Je pense en effet que Montfarville-Barfleur-Gatteville possèdent des sites de rêve pour concevoir un complexe en bord de mer, alliant les techniques de maîtrise des transferts d’énergie et celles des capteurs solaires. Un atout précieux pour donner à notre petit pays une image d’écologie intelligente et de respect de l’environnement. Ce complexe balnéaire offrirait dans un milieu marin protégé et artificialisé des jeux aquatiques, des parcours de santé, de la natation sportive, de la thalassothérapie, des chambres d’hôtels, des services de santé et de convalescence.
Tout un programme au service de notre population, que ce soit pour les enfants d’âge scolaire ou pour les personnes âgées ayant besoin d’une remise en forme. Aujourd’hui près de 50% de la population a plus de 60 ans et tous ces gens, comme vous et moi, trouvent que trop souvent, dans notre beau Cotentin il manque quelques degrés centigrades pour être vraiment bien dans l’eau ou sur la plage ! A les entendre la plupart des gens ont aimé ce projet mais ils l’ont jugé inaccessible. Qui va payer ?
La question est pertinente, mais elle l’est tout autant pour un port de plaisance. Dans notre projet, les difficultés et les risques sont bien plus faibles. Nos nouveaux retraités sont des gens actifs et constituent un marché solvable. Les financeurs privés ou mixtes existent. On peut les chercher dans les domaines de la santé et de l’hôtellerie. Une telle activité est bien plus créatrice d’emplois qu’un hangar à bateaux et bien plus facile à intégrer au paysage. Dans une telle réalisation, le maintien du port d’échouage plus ou moins amélioré prend tout son sens touristique. Et un projet qui bénéficie du consensus des citoyens a certainement beaucoup plus de chances de succès que celui qui divise.
Un centre balnéaire est un équipement structurant. Son influence rayonnerait non seulement sur le Val de Saire (Saint-Vaastais compris) mais bien au de là . Il renforcerait notre attraction touristique qui s’exerce depuis toujours sur Caen, Rouen, le Havre et même la Belgique, les Pays Bas et la Grande Bretagne. Je supplie nos modernes aménagistes du Conseil Municipal de prendre en compte les besoins des aménagés. Depuis toujours on sait que la réussite d’un projet dépend de son acceptabilité sociale. Et aujourd'hui, si on veut travailler dans le sens du futur, il vaut mieux capter l'énergie solaire que de faire des ronds dans l'eau avec des moteurs de 150 CV !
Pour me prouver qu'il avait tout compris, le quetton enthousiaste entama un tour de pré au grand trot en faisant des ruades d'allégresse.
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09.05.2008
Les dessous bibliographiques du Moyne de Saire
Les Révillais, Le Moyne de Saire et les beaux esprits
Comme je l'ai déjà dit, la légende du Moyne de Saire est suffisamment emblématique pour qu’on essaie d’en savoir plus. Tous les petits pays n'ont pas dans leur imaginaire collectif , un diable en tous points fait comme un homme mais poilu comme un loup et cornu comme un bouc, avec des pieds fourchus et des ailes de chauve-souris. Ajoutez à cela une puanteur de male bête et et des ricanements terrifiants. Lorsqu'il se saisit du Moine il lui passe autour du cou deux pouches de mauvais sorts que le maheureux est chargé de distribuer dans tout le voisinage…
Il existe au moins une dizaine de textes qui racontent cette histoire dont beaucoup se recopient les uns les autres. Mais chaque fois, la légende est présentée comme un conte recueilli de la bouche de vieux et pittoresques paysans, en tous points conforme à l’inusable cliché des veillées au coin de l’âtre, pendant lesquelles on tressait des paniers, on filait la laine ou bien encore on battait le beurre. C’était sans doute avant que l’électricité rentre dans les maisons et que les gamins fassent leurs devoirs pour le lendemain. A bien y regarder, la réalité des contes et légendes populaires est bien différente.
Au XIX° siècle, après les excès unificateurs de la Révolution, les beaux esprits à l’instar de Georges Sand ou de Maupassant ont cherché leur inspiration dans la vérité folklorique des terroirs. Il y eut tout un mouvement littéraire pour mettre par écrit les contes et légendes populaires, que sans doute à cette époque sans cinéma ni télévision, des raconteurs ou raconteuses colportaient dans les villages. On doit les plus anciennes de ces entreprises à une amie de Flaubert, Amélie Bosquet (1845) qui composa un ouvrage intitulé La Normandie romanesque et merveilleuse et à Octave Féré, homme de lettres qui à la même époque fit publier Légendes et traditions de Normandie .
Les deux ouvrages rapportent l’histoire du Moyne de Saire dans deux versions complètement différentes , en particulier Féré qui fait de cette histoire la romantique aventure d’un jeune frère convers avec une jolie ramasseuse de moules. Cet amour est contrarié par le Sire du Château de Réville, dont le jeune moine est le fils cadet. Celui-ci tente d’enlever la jeune fille dans une frêle embarcation et les deux amoureux se noient devant Tatihou. Depuis ce temps le fantôme de l’amant téméraire hante la baie de Saire et cause des frayeurs nocturnes aux gens qui s’aventurent dans les parages.
Plus tardivement, Jean Fleury (qui au passage est le père d’Henry Gréville, romancière qui eut son heure de gloire à la Belle Epoque), professeur se piquant d’ethnologie, a rassemblé les légendes de la Hague et du Val de Saire sous le titre de Littérature orale de la Basse Normandie (1885). Il donne du Moyne de Saire deux versions. Dans la première le Moyne est bien le fils cadet menteur et voleur, du Sire de Réville. A l’instant ou il prend le diable à témoin celui-ci apparaît illico et le change en esprit malfaisant distribuant des pouches de mauvais sorts. Dans la deuxième version le moine n’est que l’intendant et sans doute l’amant de la Châtelaine, la douce Bonne de Quétil. Quand le Seigneur de Giron réclame ses fermages, le Moine vend son âme à Satan contre de l’argent à volonté.
C’est en général aux écrits de Jean Fleury que les auteurs modernes comme Charles Birette (1931), curé de Valcanville ou Charles Le Pelley, curé de Montfarville auteur d'une version en patois(1933) et René Lepelley, professeur à l’Université de Caen (1985) font référence pour proposer leurs propres textes. Mais ils s’inspirent également d’une mystérieuse plaquette publiée par Lucien Fichet curé de Réville, chez Jacqueline imprimeur à Cherbourg, non datée (1960-70 ?). Ce récit, dont L. Fichet ne cite pas la source, est écrit dans une imitation de vieux français qui lui donne à première vue une sorte d’authenticité et de réalité par la précision concernant les faits et des dates, comme je l’ai dit plus haut.
Nous avons eu la chance tout à fait extraordinaire de retrouver l’original de cette version intitulée : Histoire Merveilleuse et Effroyable arrivée en Normandie en 1470, dont la copie fidèle a été retrouvée par Léon Le Rémois dans les Archives de La Mairie de Quettehou (Manche) et éditée en 1893, à Dives sur Mer en l’ Hostellerie de Messyre Guillaume le Conquérant. L’histoire y est présentée comme retranscrite d’un grimoire de Bonne Aurélie de Quétil, qu’elle aurait elle-même enfoui au pied du troisième marronnier de la venelle de l’est du Château de Réville. Ce scénario fut par la suite largement plagié par tous les auteurs, sans jamais comme le veut la coutume, être porté dans l’index bibliographique.
Nous avons voulu en savoir un peu plus en enquêtant sur les circonstances de cet étrange canular. Nous avons visité l’Hostellerie Guillaume Le Conquérant qui fut un grand relais de poste avec auberge, chambres et écuries, qui existe toujours à Dives. L’ensemble a été restauré et reconverti en village d’art et d’histoire. En 1900 ou bien un peu avant séjournaient ici les gens célèbres du tout Paris. Léon le Rémois fut un des plus fameux aubergistes de ce lieu historique. Il était en même temps Collectionneur d’art, et même pendant quelque temps, maire de Dives sur Mer. Autre énigme : l’édition de la plaquette fut financée par un mécène, bien connu des amateurs de chemin de fer, Paul Decauville lui même, inventeur des trains à voie étroite et déplaçable. Le tout fut imprimé par Edouard Crété à Corbeil, imprimerie qui après bien des vicissitudes existe encore aujourd’hui sous le nom de Hélio Corbeil.
Les indications de l’édition (tout à fait entre nous sans doute subtilisée par je ne sais qui à l'Institut Sainte Marie de Tours) que nous avons en notre possession sont donc authentiques, mais hélas, nous n’avons jamais pu établir de lien entre notre légende révillaise et le cuisinier de Dives sur Mer, fût-il amateur d’art. Nous pouvons seulement constater que cette histoire à dormir debout a fasciné nombre d’amateurs de folklore et de lettrés. Il s’agissait moins pour ces plumes alertes de restituer la langue ou l’esprit populaire de nos campagnes, que d’exercer leurs talents en composant un texte de leur cru.
L’exemple le plus frappant est celui du curé Lepeley, qui écrit pour ses paroissiens de Montfarville une version en excellent patois, elle même traduite du français ! Un autre exemple est celui de la plaquette luxueuse et chic de 2001 qu’on doit à notre Conseil Général dans Les Cahiers Culturels de la Manche (collection L’écoute s’il pleut). La légende du moine de Saire qu’on y a publiée est en excellent français de Paris et présentée comme un hommage à son auteur Charles Canivet (1888), homme de lettres, poète et romancier, né à Valognes en 1839 qui connaissait bien Félix Buhot et Barbey d’Aurevilly, mais n’avait pas grand chose à voir avec nos traditions populaires.
Tout ceci pour conclure que le pauvre moine damné survit davantage dans les récits des littérateurs que dans la culture populaire, alors que paradoxalement, on le présente comme sorti de l’imagination un peu frustre des bonnes gens de la campagne, avec cette pointe de paternalisme qui a toujours voulu que les fermiers d’ici soient des benêts ! Il est vrai que jusqu’à la fin du XX° siècle ou presque il était de bon ton de faire du paysan un personnage comique et ridicule, avec un panier sous chaque bras d’où dépassaient les crêtes des poules et les becs des canards. Les choses ont bien changé aujourd’hui puisque nos modernes agriculteurs ressemblent plus à des ingénieurs qu’à des raconteurs d’histoires.
Le Val de Saire malgré toutes ses faiblesses culturelles est entré dans la modernité et nos maraîchers n’y sont pas pour rien. Le moment est peut-être venu pour nous autres, habitants privilégiés de cette belle région, de nous réapproprier notre folklore, dans une version qui soit à la mesure de notre Pont de Saire d’aujourd’hui et de son Château. Histoire de montrer que nous avons encore quelque chose à dire d’original au milieu de notre époque de culture mondialisée, internationalisée et banalisée.
C'est à ce genre d'entreprises que vont se consacrer les Chroniques du Moyne, et vous aurez le premier épisode au prochain numéro. Et commme c'est la mode, si les aventures de la pauvre victime du Cornu vous intéresse, vous pouvez participer. C'est un excellent exutoire pour vos fantasmes....
11:52 Publié dans culture | Lien permanent | Commentaires (0) | Envoyer cette note
16.04.2008
Chronique de l'âne 5- L'Ane et le Sénateur
Il faut que je vous dise que mon âne Toto a le privilège d'avoir une pâture sur une belle butte de granite avec de l'herbe autour et une vue imprenable sur la mer. Aujourd'hui justement, cette mer là était bleu d'outremer dans un paysage baigné de lumière. Je me suis donc assis sur un caillou pour lire à mon quetton la lettre (voir le lien ci-dessous) que le Sénateur UMP Legrand, vétérinaire de profession, Président du Conseil Général de la Manche a adressée au Président de son groupe au Sénat.
Venant d'un vétérinaire, Toto était forcément tout ouïe. Assieds toi lui dis-je, il y en a trois pages. Il faut que tu saches d'abord que ton vétérinaire n'est ni pour ni contre les OGM. C'est quand même plus prudent. As-tu seulement une idée de ce fourrage là, toi pauvre bourricot ? Je te le déclare tout net : 80% des humains sont contre. C'est très dangereux disent-ils, ça peut vous ruiner la santé en rien de temps, peut-être pas demain, mais à coup sûr avant longtemps. Au nom du principe de précaution, il faut repousser cette diabolique invention. Sans compter, pour vous camarades de gauche, qu'elle est l'oeuvre satanique d'une entreprise multinationale qui tond la laine sur le dos des pauvres paysans, et pour vous, camarades écolos, que la dite entreprise a empoisonné la moitié de la planète au PCB.
Le pauvre Sénateur, soucieux de faire valoir ses mérites écologiques a mis la main dans l'engrenage en se proposant pour présider le fameux Groupe de Travail au Grenelle de l'Environnement. Il s'est immédiatement retrouvé coincé entre les Faucheurs Volontaires menés par le Gardien de chèvres moustachu et le Lobby paysan dans ce qu'il a de plus consistant, celui des céréaliers. Aujourd'hui il se plaint amèrement : " Lorsque la haine et la méchanceté s'associent ainsi, j'éprouve un sentiment de mépris total à l'égard du ou des auteurs pour lesquels je ressens encore, malgré tout, plus de pitié que de mépris"
A quoi ça sert d'être ni pour ni contre, si c'est pour en arriver là ? C'est que, comme pour le nucléaire, nous pataugeons en plein pathos. Pour l'électricité il nous faut choisir aujourd'hui entre les centrales atomiques et le réchauffement climatique. Demain de manière encore plus pressante nous devrons choisir entre l'agriculture intensive et la pénurie alimentaire, voire la famine. Monsieur le Sénateur ne nous donne pas d'explications sur ce cruel dilemme. Il dit seulement que les autres sont méchants avec lui, qu'il est un gaulliste de la première heure et un humaniste de toujours, et que si ça continue il va tout envoyer cul par dessus tête.
Heureusement le Sénateur se console car lui, qui n'est ni pour ni contre je le répète, reçoit des centaines de messages de soutien chaque jour. Il est devenu le dernier rempart pour la foule angoissée, puisque 80% de la population considère que les OGM sont le fruit de manigances diaboliques. Il est donc urgent d'interdire. Et il ne reste personne pour dire que faire de la politique c'est choisir, et pourtant on les paye pour ça nos politiciens, et plutôt bien.
Mon bourricot prit un air sentencieux.
-Avec des hommes aussi décidés on ne va pas tarder à manquer de foin pour l'hiver ! me dit-il.
Et il s'éloigna en broûtant, d'un air dégoûté.
12:57 Publié dans politique | Lien permanent | Commentaires (0) | Envoyer cette note | Tags : ogm, ps, ump


