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09.05.2008
Les dessous bibliographiques du Moyne de Saire
Les Révillais, Le Moyne de Saire et les beaux esprits

Comme je l'ai déjà dit, la légende du Moyne de Saire est suffisamment emblématique pour qu’on essaie d’en savoir plus. Tous les petits pays n'ont pas dans leur imaginaire collectif , un diable en tous points fait comme un homme mais poilu comme un loup et cornu comme un bouc, avec des pieds fourchus et des ailes de chauve-souris. Ajoutez à cela une puanteur de male bête et et des ricanements terrifiants. Lorsqu'il se saisit du Moine il lui passe autour du cou deux pouches de mauvais sorts que le maheureux est chargé de distribuer dans tout le voisinage…
Le petit monde du Moyne vu par Dominique L.
Il existe au moins une dizaine de textes qui racontent cette histoire dont beaucoup se recopient les uns les autres. Mais chaque fois, la légende est présentée comme un conte recueilli de la bouche de vieux et pittoresques paysans, en tous points conforme à l’inusable cliché des veillées au coin de l’âtre, pendant lesquelles on tressait des paniers, on filait la laine ou bien encore on battait le beurre. C’était sans doute avant que l’électricité rentre dans les maisons et que les gamins fassent leurs devoirs pour le lendemain. A bien y regarder, la réalité des contes et légendes populaires est bien différente.
Au XIX° siècle, après les excès unificateurs de la Révolution, les beaux esprits à l’instar de Georges Sand ou de Maupassant ont cherché leur inspiration dans la vérité folklorique des terroirs. Il y eut tout un mouvement littéraire pour mettre par écrit les contes et légendes populaires, que sans doute à cette époque sans cinéma ni télévision, des raconteurs ou raconteuses colportaient dans les villages. On doit les plus anciennes de ces entreprises à une amie de Flaubert, Amélie Bosquet (1845) qui composa un ouvrage intitulé La Normandie romanesque et merveilleuse et à Octave Féré, homme de lettres qui à la même époque fit publier Légendes et traditions de Normandie .
Les deux ouvrages rapportent l’histoire du Moyne de Saire dans deux versions complètement différentes , en particulier Féré qui fait de cette histoire la romantique aventure d’un jeune frère convers avec une jolie ramasseuse de moules. Cet amour est contrarié par le Sire du Château de Réville, dont le jeune moine est le fils cadet. Celui-ci tente d’enlever la jeune fille dans une frêle embarcation et les deux amoureux se noient devant Tatihou. Depuis ce temps le fantôme de l’amant téméraire hante la baie de Saire et cause des frayeurs nocturnes aux gens qui s’aventurent dans les parages.
Plus tardivement, Jean Fleury (qui au passage est le père d’Henry Gréville, romancière qui eut son heure de gloire à la Belle Epoque), professeur se piquant d’ethnologie, a rassemblé les légendes de la Hague et du Val de Saire sous le titre de Littérature orale de la Basse Normandie (1885). Il donne du Moyne de Saire deux versions. Dans la première le Moyne est bien le fils cadet menteur et voleur, du Sire de Réville. A l’instant ou il prend le diable à témoin celui-ci apparaît illico et le change en esprit malfaisant distribuant des pouches de mauvais sorts. Dans la deuxième version le moine n’est que l’intendant et sans doute l’amant de la Châtelaine, la douce Bonne de Quétil. Quand le Seigneur de Giron réclame ses fermages, le Moine vend son âme à Satan contre de l’argent à volonté.
C’est en général aux écrits de Jean Fleury que les auteurs modernes comme Charles Birette (1931), curé de Valcanville ou Charles Le Pelley, curé de Montfarville auteur d'une version en patois(1933) et René Lepelley, professeur à l’Université de Caen (1985) font référence pour proposer leurs propres textes. Mais ils s’inspirent également d’une mystérieuse plaquette publiée par Lucien Fichet curé de Réville, chez Jacqueline imprimeur à Cherbourg, non datée (1960-70 ?). Ce récit, dont L. Fichet ne cite pas la source, est écrit dans une imitation de vieux français qui lui donne à première vue une sorte d’authenticité et de réalité par la précision concernant les faits et des dates, comme je l’ai dit plus haut.
Bonne Aurélie de Quétil et le Moyne (Dominique L.)
Nous avons eu la chance tout à fait extraordinaire de retrouver l’original de cette version intitulée : Histoire Merveilleuse et Effroyable arrivée en Normandie en 1470, dont la copie fidèle a été retrouvée par Léon Le Rémois dans les Archives de La Mairie de Quettehou (Manche) et éditée en 1893, à Dives sur Mer en l’ Hostellerie de Messyre Guillaume le Conquérant. L’histoire y est présentée comme retranscrite d’un grimoire de Bonne Aurélie de Quétil, qu’elle aurait elle-même enfoui au pied du troisième marronnier de la venelle de l’est du Château de Réville. Ce scénario fut par la suite largement plagié par tous les auteurs, sans jamais comme le veut la coutume, être porté dans l’index bibliographique. 
Nous avons voulu en savoir un peu plus en enquêtant sur les circonstances de cet étrange canular. Nous avons visité l’Hostellerie Guillaume Le Conquérant qui fut un grand relais de poste avec auberge, chambres et écuries, qui existe toujours à Dives. L’ensemble a été restauré et reconverti en village d’art et d’histoire. En 1900 ou bien un peu avant séjournaient ici les gens célèbres du tout Paris. Léon le Rémois fut un des plus fameux aubergistes de ce lieu historique. Il était en même temps Collectionneur d’art, et même pendant quelque temps, maire de Dives sur Mer. Autre énigme : l’édition de la plaquette fut financée par un mécène, bien connu des amateurs de chemin de fer, Paul Decauville lui même, inventeur des trains à voie étroite et déplaçable. Le tout fut imprimé par Edouard Crété à Corbeil, imprimerie qui après bien des vicissitudes existe encore aujourd’hui sous le nom de Hélio Corbeil.
Les indications de l’édition (tout à fait entre nous sans doute subtilisée par je ne sais qui à l'Institut Sainte Marie de Tours) que nous avons en notre possession sont donc authentiques, mais hélas, nous n’avons jamais pu établir de lien entre notre légende révillaise et le cuisinier de Dives sur Mer, fût-il amateur d’art. Nous pouvons seulement constater que cette histoire à dormir debout a fasciné nombre d’amateurs de folklore et de lettrés. Il s’agissait moins pour ces plumes alertes de restituer la langue ou l’esprit populaire de nos campagnes, que d’exercer leurs talents en composant un texte de leur cru.
L’exemple le plus frappant est celui du curé Lepeley, qui écrit pour ses paroissiens de Montfarville une version en excellent patois, elle même traduite du français ! Un autre exemple est celui de la plaquette luxueuse et chic de 2001 qu’on doit à notre Conseil Général dans Les Cahiers Culturels de la Manche (collection L’écoute s’il pleut). La légende du moine de Saire qu’on y a publiée est en excellent français de Paris et présentée comme un hommage à son auteur Charles Canivet (1888), homme de lettres, poète et romancier, né à Valognes en 1839 qui connaissait bien Félix Buhot et Barbey d’Aurevilly, mais n’avait pas grand chose à voir avec nos traditions populaires.
Tout ceci pour conclure que le pauvre moine damné survit davantage dans les récits des littérateurs que dans la culture populaire, alors que paradoxalement, on le présente comme sorti de l’imagination un peu frustre des bonnes gens de la campagne, avec cette pointe de paternalisme qui a toujours voulu que les fermiers d’ici soient des benêts ! Il est vrai que jusqu’à la fin du XX° siècle ou presque il était de bon ton de faire du paysan un personnage comique et ridicule, avec un panier sous chaque bras d’où dépassaient les crêtes des poules et les becs des canards. Les choses ont bien changé aujourd’hui puisque nos modernes agriculteurs ressemblent plus à des ingénieurs qu’à des raconteurs d’histoires.

Le Val de Saire malgré toutes ses faiblesses culturelles est entré dans la modernité et nos maraîchers n’y sont pas pour rien. Le moment est peut-être venu pour nous autres, habitants privilégiés de cette belle région, de nous réapproprier notre folklore, dans une version qui soit à la mesure de notre Pont de Saire d’aujourd’hui et de son Château. Histoire de montrer que nous avons encore quelque chose à dire d’original au milieu de notre époque de culture mondialisée, internationalisée et banalisée.
C'est à ce genre d'entreprises que vont se consacrer les Chroniques du Moyne, et vous aurez le premier épisode au prochain numéro. Et commme c'est la mode, si les aventures de la pauvre victime du Cornu vous intéresse, vous pouvez participer. C'est un excellent exutoire pour vos fantasmes....
11:52 Publié dans culture | Lien permanent | Commentaires (0) | Envoyer cette note



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