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27.05.2008

Chroniques de l'âne 7-Les marins pêcheurs en rade

634636694.JPGMon âne, je crois l'avoir déjà dit, jouit d'une pâture avec vue sur la mer que je lui envie, surtout à cette saison où il a de l'herbe jusqu'au ventre. En dépit de cela, je crois bien qu'il ne comprend rien à la marine. Par atavisme sans doute, puisque son espèce est originaire des steppes sahariennes. C'est pour cette raison, que contrairement à mes habitudes je n'ai pas essayé de lui faire la leçon, ni de partager avec lui les pensées qui me viennent en voyant nos amis pêcheurs,  réduits à faire des barrages sur les routes et à mendier des aides à Sarkozy .

 

En vrai, je ne sais pas si j’ai des amis pêcheurs. Je le voudrais tant. C’est une profession que j’aurais pu mettre au centre de ma vie, si les circonstances l’avaient permis. Il faut bien dire que le plus souvent on n’entre pas dans ce métier quand on n’est pas né dedans. Malgré cela, quand on aime la mer on aime forcément les marins, et les pêcheurs sont des marins de tous les temps.

Les qualités des marins sont passionnantes. Elles associent le courage et l’audace. Les marins vivent avec les yeux dans les nuages qui disent la pluie et le beau temps. Ils regardent la mer tantôt comme une amie ou, c’est selon, comme une fatalité. Si elle garde son allure de demoiselle la vie est facile,  mais qu' elle se soulève comme un monstrueux bouillon et on serre les fesses. Tout ceci est vrai pendant les beaux jours d’été, mais au cœur des nuits d’hiver, c'est encore pire, cela ressemble au bagne.

 

Les marins pêcheurs sont contraints d’affronter toutes les terreurs, mais en plus il leur faut frôler des câbles tranchants comme des sabres, éviter des lignes plus dangereuses que des serpents, se coltiner du poisson hérissé de dards, se cogner dans sa couchette, tituber dans les coursives, et regarder se lever, sans impatience, malgré le café froid qui soulève le coeur, les aubes grises et glaciales. C’est une vie de forçat et de poète, qu’il faut parfois faire passer avec un verre ou deux. Quand j’avais vingt ans, avec mon ami Nanard, nous avons été les matelots d’une saison, à bord de Ninie Hubert qui avait à peu près notre âge, patronne (c’était rare à l’époque)  d’une chaloupe à Jonville qui faisait le homard avec soixante dix casiers. Les Hubert sont une grande famille de marins pêcheurs et Ninie en avait la marque. C’est avec elle que j’ai découvert la hargne,  le mauvais caractère, sans doute aussi la dureté, mais également la sensibilité et la noblesse des gens de mer. J’en ai été marqué pour ma vie durant et un demi siècle plus tard j’y pense encore avec émotion.

 

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Tout ceci pour dire tout net que les pêcheurs d’aujourd’hui se trompent de combat et sont trompés par les politiciens qui font mine de les écouter. Pendant la campagne des cantonales nous avons écrit sur nos tracts, que la pêche  allait droit dans le mur. Aujourd’hui on y est. Pour les raisons que nous disions : le coût de l’énergie et la raréfaction de la ressource, qui sont d’une certaine manière deux causes liées.

 

Avec un prix du gazoil maintenu artificiellement bas, les armements ont privilégié la force, allant toujours plus loin, plus vite, plus fort, plus profond. Aujourd’hui leurs moteurs réclament des pleins de fioul hors de prix. Mais en même temps dans cette course folle à la puissance, ils ont raclé les fonds, détruit les jeunes, épuisé les reproducteurs, massacré les équilibres biologiques du milieu marin. Il faut imaginer les fonds d’aujourd’hui comme des terres ravagées par le surpâturage ou le déboisement. J’ai bien connu ça, dans la steppe à moutons avec les  pasteurs nomades. Tant que ça donne on râcle et quand il n'y a plus rien on va ailleurs.

Il y a pourtant des exemples en Norvège ou au Canada et en Islande qui montrent qu’en respectant les quotas et les recommandations des instituts océanographiques , on pouvait maintenir le métier avec sa dignité et ses performances. Exactement comme on a su le faire pour la coquille Saint Jacques ou la moule de Barfleur. Faute de se ranger du côté de la sagesse et de la prévision, les pêcheurs européens vont devoir se reconvertir dans des conditions drastiques, et d’autant  plus brutales qu’on retardera l’échéance. Le cabillaud dans la Manche et le thon en Méditerranée vont devenir des souvenirs.  Et que dire des harengs de la Baltique et des anchois de l’Atlantique ?  On pourra toujours manger du bar d’élevage.

 

Je le dis tout net à mes vrais amis de la pêche, il vaudrait mieux pour eux qu'ils se battent pour obtenir des aides à leur reconversion aux techniques plus écologiques et plus économes d’énergie, que de pleurer sur un pétrole trop cher, qui,  à ce qu’on dit et à ce qu’on voit, va atteindre des sommets. C’est une question de vie ou de mort. Si leurs responsables sont impuissants à adopter et à faire adopter  un plan à long terme les poussant vers la modernité, on parlera bientôt d’eux au passé, comme on parle des mineurs * ou de la marine à voile.

 

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Alors je supplie les gars des bateaux de réfléchir un peu. Je les supplie d’abandonner une parcelle de leur incommensurable orgueil et d’arrêter de mépriser tout ce qui ne sent pas le brai et la vieille cale à morue, en particulier les scientifiques (ces bons à rien) et les économistes (des messieurs qui ignorent tout du métier). Comme souvent dans ce cas, ils diront plus tard, trop tard,  si on avait su…Hélas les  politiciens démagogues seront devenus sourds et nos enfants n’iront plus en mer. Accoudés sur les rambardes, nous n’aurons plus qu’à rêver avec une infinie tristesse devant les bassins vides des ports désertés. **

 

*Ninie disait avec son accent traînant « in’ya qu’un métii, pus dangereux que le nôtre, ct’ichin des mineurs » ·       

**Pour commencer ce jour dimanche je suis privé de paella : ni moules ni calamars…

 

Commentaires

La pêche atteint dans biens des zones son maximum d'exploitation et les marins pêcheurs confrontés à la pénibilité de leur travail, le coût de plus en plus élevé de leur outil, sont aussi touchés par l'effondrement des stocks de certaines des espèces; durant les 50 dernières années 90% des espèces de grands poissons, tels que thon ou cabillaud, ont pratiquement disparu à cause de la surpêche.
Notre MER, n'est pas infinie, ses ressources ne le sont pas non plus et nous sommes déjà pas mal avancés dans leur épuisement.
Chaluter sans répit le fonds de toutes les mers du globe devient de la folie furieuse, je pense qu'il est urgent de penser à toutes les reconversions possibles, plus qu'à d'autres façons d'aborder les méthodes de pêche, mais je suis bien consciente qu' un sacrifice est d'une grande injustice et se fera dans une grande douleur

Ecrit par : SEVERIN Françoise | 15.08.2008

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