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29.05.2008
Chroniques du Moyne- 1 Prologue
La légende du Moyne de Saire
Le Moyne (marionnette de Dominique Labadie)
Prologue
Tous les ponts d’avant les ingénieurs, et même peut-être après eux, ont eu leurs diables. Le pont de Saire, si modeste qu’il soit n’échappe pas à cette fatalité diabolique. Sans doute trop occupé par ailleurs, Satan a délégué chez nous un de ses lieutenants. Un ci-devant moine, défroqué par la suite, qu’on a pris l’habitude d’appeler le Moyne, pour le distinguer d’un moine ordinaire. Cette mystérieuse histoire remonte à la fin de la guerre de cent ans. Elle est venue jusqu’à nous par des bribes recueillies ici où là, que des hommes de lettres plus ou moins talentueux ont réunies un ou deux siècles après les faits. Intrigué par la diversité des versions et la multiplicité des sources, j’ai voulu vérifier l’authenticité des faits, et faire le tri entre les racontars et les témoignages directs. C’est un labeur qui m’a fait passer des nuits entières à déchiffrer les grimoires et les manuscrits, les notules et les plaquettes, les annuaires et les almanachs, les in-quartos, les dictionnaires, et quantité d’écrits sortis des chartriers de vieux châteaux, dont bien souvent il ne reste pas aujourd’hui pierre sur pierre. Le texte qui suit est le fruit de ce travail d’investigation. Il raconte la véritable histoire du Moyne, nonobstant bien sûr quelques aspects litigieux que nul ne pourra jamais vérifier.
Car je ne dis pas que je peux tout expliquer dans le moindre détail. Cette histoire est trop ancienne pour apporter, comme on dit en justice, des preuves matérielles irréfutables. Il existe des certitudes comme l’existence du Pont de Saire et du château des Giron. Ce manoir inquiétant montait la garde juste en face de l’église Saint Martin de Réville, dont la présence est attestée dès le XIII° siècle. Mais il y a des points plus discutables, en particulier ceux qui concernent la véritable apparition du Satan. Je n’arrive pas à croire qu’il avait des yeux dans le bas du dos alors que de nombreux dessins le représentent ainsi. Il en va de même avec sa mâchoire de reptile alors qu’il s’agit probablement de celle d’un loup. Bien entendu, je vous ferai part de mes doutes et de mes interrogations à mesure du déroulement des faits.
Il faut rappeler également que né dans une noble famille de la lignée des Giron, l’enfant prénommé Hamon, n’aurait jamais du être moine. Comme son père, il aurait du apprendre à manier les armes, batailler pour contre les Anglais, suivant les circonstances, et faire régner l’ordre dans son fief, en tenant les vilains à bout de pique pour les contraindre au travail et à l’obéissance. Hélas, l’enfant est, dès son plus jeune âge, porté vers les bons sentiments. Il aime ses camarades de jeu et il respecte les jeunes filles. Ce n’est qu’ensuite, lorsqu’il dévient amoureux d’une jolie ramasseuse de coques que tout change. Parce qu’il refuse l’injonction paternelle, il est enfermé une première fois dans le cloître de Blanche Lande par le fait du Prince. En quelques semaines, il est rendu enragé par le concert des chanoines tonsurés aux glabres figures. Il s’échappe alors pour rejoindre la jeune fille qui est l’objet unique de ses amours et de ses désirs. Il est tôt repris dans des circonstances dramatiques, au cours desquelles sa dulcinée trouve la mort, engloutie par les flots tumultueux du raz de Gatteville.
Notre jeune moine est enfermé à nouveau dans de terribles conditions. Il est muré dans sa cellule. Il nourrit alors dans son esprit les plus noirs desseins, aiguisés par sa soif de vengeance. Il n’a plus qu’un but, retrouver sa liberté pour organiser les représailles. Il feint la soumission pour qu’on lui rende un peu de liberté. Il obtient qu’on lui donne accès à la bibliothèque. Et là, il ne cesse de consulter les livres tenus secrets pour revisiter les évènements les plus mystérieux de notre passé. Il découvre les clés théosophiques de La Cabale et de l’Alchimie. Il apprend à communiquer avec les esprits surnaturels et à manipuler les personnes de son entourage. Il retourne, avec les pages sombres des grimoires, les séquences les plus noires de nos rêves. Avec application, il va franchir le Rubicon qui nous sépare de l’autre Vie, que l’homme ordinaire imagine sans jamais oser l’affronter. Le Moyne devient le suppôt maudit de Satan. Par la suite, son activité comme gardien vigilant et pourvoyeur de l’enfer devient passionnante. Sa présence fantomatique sur les grèves et les flots menaçants de Jonville et de Rideauville, nous rappelle qu’il existe depuis toujours un monde caché qui s’organise et s’active dans les ténèbres. Les passages à gué sont les moments difficiles de l’existence. Le Moyne fantôme nous rappelle qu’à chaque instant on peut tomber dans l’extrême confusion des sentiments et dans l’agitation mortelle de la raison ordinaire . In fine, ces évènements se conjuguent pour nous précipiter dans les abîmes du néant redouté.
12:26 Publié dans culture | Lien permanent | Commentaires (0) | Envoyer cette note




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