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29/05/2008

Chroniques du Moyne- Prologue

La légende du Moyne de Saire

 

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                                                                Le Moyne (marionnette de Dominique Labadie)

Prologue

 

 

560733129.jpgTous les ponts d’avant les ingénieurs, et même peut-être après eux,  ont eu leurs diables. Le pont de Saire, si modeste qu’il soit  n’échappe pas à cette fatalité diabolique. Sans doute trop occupé par ailleurs, Satan a délégué chez nous un de ses lieutenants. Un  ci-devant moine, défroqué par la suite,  qu’on a pris l’habitude d’appeler le Moyne,  pour le distinguer d’un moine ordinaire. Cette mystérieuse histoire remonte à la fin de la guerre de cent ans. Elle est venue jusqu’à nous par des bribes recueillies ici où là, que des hommes de lettres plus ou moins talentueux ont réunies un ou deux siècles après les faits. Intrigué par la diversité des versions et la multiplicité des sources, j’ai voulu vérifier l’authenticité des faits, et faire le tri entre les racontars et les témoignages directs. C’est un labeur qui m’a fait passer des nuits entières à déchiffrer les grimoires et les manuscrits, les notules et les plaquettes, les annuaires et les almanachs, les in-quartos, les dictionnaires, et quantité d’écrits sortis des chartriers de vieux châteaux,  dont bien souvent il ne reste pas aujourd’hui pierre sur pierre.  Le texte qui suit est le fruit de ce travail d’investigation. Il raconte  la véritable histoire du Moyne, nonobstant bien sûr quelques aspects litigieux que nul ne pourra jamais vérifier.

 

1671649371.jpgCar je ne dis pas que je peux tout expliquer dans le moindre détail. Cette histoire est trop ancienne pour apporter,  comme on dit en justice, des preuves matérielles irréfutables. Il existe des certitudes comme l’existence  du Pont de Saire et du château des Giron. Ce manoir inquiétant montait la garde juste en face de l’église Saint Martin de Réville, dont la présence est attestée dès le XIII° siècle. Mais il y a des points plus discutables, en particulier ceux qui concernent la véritable apparition  du Satan. Je n’arrive pas à croire qu’il avait des yeux dans le bas du dos alors que de nombreux dessins le représentent ainsi. Il en va de même avec sa mâchoire de reptile alors qu’il s’agit probablement de celle d’un loup. Bien entendu, je vous ferai part de mes doutes et de mes interrogations à mesure du déroulement des faits.

 

1654699613.jpgIl faut rappeler également que né dans une noble famille de la lignée des Giron, l’enfant prénommé Hamon, n’aurait jamais du être moine. Comme son père, il aurait du apprendre à manier les armes, batailler pour contre les Anglais, suivant les circonstances,  et faire régner l’ordre dans son fief, en tenant les vilains à bout de pique pour les contraindre au travail et à l’obéissance.   Hélas, l’enfant est, dès son plus jeune âge, porté vers les bons sentiments. Il aime ses camarades de jeu et il respecte les jeunes filles. Ce n’est qu’ensuite, lorsqu’il dévient amoureux d’une jolie ramasseuse de coques que tout change. Parce qu’il refuse l’injonction paternelle, il est  enfermé une première fois  dans le cloître de Blanche Lande par le fait du Prince. En quelques semaines, il est   rendu enragé  par le concert  des chanoines tonsurés aux glabres figures. Il s’échappe alors pour rejoindre la jeune fille qui est l’objet unique de ses amours et de ses désirs. Il est tôt repris dans des circonstances dramatiques,  au cours desquelles sa dulcinée trouve la mort, engloutie par les flots tumultueux du raz de Gatteville. 

  

 

1709685427.jpgNotre jeune moine est enfermé à nouveau dans de terribles conditions. Il est muré dans sa cellule. Il  nourrit alors  dans son esprit les plus noirs desseins, aiguisés par sa soif de vengeance. Il n’a plus qu’un but, retrouver sa liberté pour organiser les représailles. Il feint la soumission pour qu’on lui rende un peu de liberté. Il obtient qu’on lui donne accès à la bibliothèque. Et là, il ne  cesse de consulter les livres tenus secrets pour revisiter les évènements les plus mystérieux de notre passé. Il découvre les clés théosophiques de  La Cabale et de l’Alchimie. Il apprend à communiquer avec les esprits surnaturels et à  manipuler les personnes de son entourage. Il retourne,  avec les pages sombres des grimoires,  les séquences les plus noires de nos rêves. Avec application, il va franchir le Rubicon qui nous sépare de l’autre Vie, que l’homme ordinaire imagine  sans jamais oser l’affronter. Le Moyne devient  le suppôt maudit de Satan.

 

Par la suite, son activité comme gardien vigilant et pourvoyeur de l’enfer devient passionnante. Sa présence fantomatique sur les grèves et les flots menaçants de Jonville et de Rideauville, nous rappelle  qu’il existe depuis toujours  un monde caché qui s’organise et s’active dans les ténèbres. Les passages à gué sont les moments difficiles de l’existence. Le Moyne fantôme nous rappelle qu’à chaque instant on peut tomber dans l’extrême confusion des sentiments et  dans l’agitation mortelle de la raison ordinaire . In fine,  ces évènements se conjuguent pour nous précipiter dans les abîmes du néant redouté.

 

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27/05/2008

Chroniques de l'âne 7-Les marins pêcheurs en rade

634636694.JPGMon âne, je crois l'avoir déjà dit, jouit d'une pâture avec vue sur la mer que je lui envie, surtout à cette saison où il a de l'herbe jusqu'au ventre. En dépit de cela, je crois bien qu'il ne comprend rien à la marine. Par atavisme sans doute, puisque son espèce est originaire des steppes sahariennes. C'est pour cette raison, que contrairement à mes habitudes je n'ai pas essayé de lui faire la leçon, ni de partager avec lui les pensées qui me viennent en voyant nos amis pêcheurs,  réduits à faire des barrages sur les routes et à mendier des aides à Sarkozy .

 

En vrai, je ne sais pas si j’ai des amis pêcheurs. Je le voudrais tant. C’est une profession que j’aurais pu mettre au centre de ma vie, si les circonstances l’avaient permis. Il faut bien dire que le plus souvent on n’entre pas dans ce métier quand on n’est pas né dedans. Malgré cela, quand on aime la mer on aime forcément les marins, et les pêcheurs sont des marins de tous les temps.

Les qualités des marins sont passionnantes. Elles associent le courage et l’audace. Les marins vivent avec les yeux dans les nuages qui disent la pluie et le beau temps. Ils regardent la mer tantôt comme une amie ou, c’est selon, comme une fatalité. Si elle garde son allure de demoiselle la vie est facile,  mais qu' elle se soulève comme un monstrueux bouillon et on serre les fesses. Tout ceci est vrai pendant les beaux jours d’été, mais au cœur des nuits d’hiver, c'est encore pire, cela ressemble au bagne.

 

Les marins pêcheurs sont contraints d’affronter toutes les terreurs, mais en plus il leur faut frôler des câbles tranchants comme des sabres, éviter des lignes plus dangereuses que des serpents, se coltiner du poisson hérissé de dards, se cogner dans sa couchette, tituber dans les coursives, et regarder se lever, sans impatience, malgré le café froid qui soulève le coeur, les aubes grises et glaciales. C’est une vie de forçat et de poète, qu’il faut parfois faire passer avec un verre ou deux. Quand j’avais vingt ans, avec mon ami Nanard, nous avons été les matelots d’une saison, à bord de Ninie Hubert qui avait à peu près notre âge, patronne (c’était rare à l’époque)  d’une chaloupe à Jonville qui faisait le homard avec soixante dix casiers. Les Hubert sont une grande famille de marins pêcheurs et Ninie en avait la marque. C’est avec elle que j’ai découvert la hargne,  le mauvais caractère, sans doute aussi la dureté, mais également la sensibilité et la noblesse des gens de mer. J’en ai été marqué pour ma vie durant et un demi siècle plus tard j’y pense encore avec émotion.

 

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Tout ceci pour dire tout net que les pêcheurs d’aujourd’hui se trompent de combat et sont trompés par les politiciens qui font mine de les écouter. Pendant la campagne des cantonales nous avons écrit sur nos tracts, que la pêche  allait droit dans le mur. Aujourd’hui on y est. Pour les raisons que nous disions : le coût de l’énergie et la raréfaction de la ressource, qui sont d’une certaine manière deux causes liées.

 

Avec un prix du gazoil maintenu artificiellement bas, les armements ont privilégié la force, allant toujours plus loin, plus vite, plus fort, plus profond. Aujourd’hui leurs moteurs réclament des pleins de fioul hors de prix. Mais en même temps dans cette course folle à la puissance, ils ont raclé les fonds, détruit les jeunes, épuisé les reproducteurs, massacré les équilibres biologiques du milieu marin. Il faut imaginer les fonds d’aujourd’hui comme des terres ravagées par le surpâturage ou le déboisement. J’ai bien connu ça, dans la steppe à moutons avec les  pasteurs nomades. Tant que ça donne on râcle et quand il n'y a plus rien on va ailleurs.

Il y a pourtant des exemples en Norvège ou au Canada et en Islande qui montrent qu’en respectant les quotas et les recommandations des instituts océanographiques , on pouvait maintenir le métier avec sa dignité et ses performances. Exactement comme on a su le faire pour la coquille Saint Jacques ou la moule de Barfleur. Faute de se ranger du côté de la sagesse et de la prévision, les pêcheurs européens vont devoir se reconvertir dans des conditions drastiques, et d’autant  plus brutales qu’on retardera l’échéance. Le cabillaud dans la Manche et le thon en Méditerranée vont devenir des souvenirs.  Et que dire des harengs de la Baltique et des anchois de l’Atlantique ?  On pourra toujours manger du bar d’élevage.

 

Je le dis tout net à mes vrais amis de la pêche, il vaudrait mieux pour eux qu'ils se battent pour obtenir des aides à leur reconversion aux techniques plus écologiques et plus économes d’énergie, que de pleurer sur un pétrole trop cher, qui,  à ce qu’on dit et à ce qu’on voit, va atteindre des sommets. C’est une question de vie ou de mort. Si leurs responsables sont impuissants à adopter et à faire adopter  un plan à long terme les poussant vers la modernité, on parlera bientôt d’eux au passé, comme on parle des mineurs * ou de la marine à voile.

 

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Alors je supplie les gars des bateaux de réfléchir un peu. Je les supplie d’abandonner une parcelle de leur incommensurable orgueil et d’arrêter de mépriser tout ce qui ne sent pas le brai et la vieille cale à morue, en particulier les scientifiques (ces bons à rien) et les économistes (des messieurs qui ignorent tout du métier). Comme souvent dans ce cas, ils diront plus tard, trop tard,  si on avait su…Hélas les  politiciens démagogues seront devenus sourds et nos enfants n’iront plus en mer. Accoudés sur les rambardes, nous n’aurons plus qu’à rêver avec une infinie tristesse devant les bassins vides des ports désertés. **

 

*Ninie disait avec son accent traînant « in’ya qu’un métii, pus dangereux que le nôtre, ct’ichin des mineurs » ·       

**Pour commencer ce jour dimanche je suis privé de paella : ni moules ni calamars…

 

10/05/2008

Chroniques de l'âne 6- Le Diable est à Barfleur

80665902.JPG Le Diable est à Barfleur

Comme je contemplais Tonerre dans son pré je ressentais une petite pointe de tristesse en voyant la brume arriver par l'amont . Cette ouate humide vous glace les os. Alors je me suis approché de l'animal pour me plaindre un peu. Tu vois tu es fort et vigoureux comme un âne. Je l'étais tout autant quand j'avais ton âge, mais maintenant j'appelle le réchauffement climatique de mes voeux.236767924.jpg

 

Quand je pense que pour la campagne des Cantonales j'ai proposé un centre bioclimatique et que personne ne m'a écouté ! Pas étonnant le bioclimat est un terme extravagant qui désigne la relation du climat avec les êtres vivants, les plantes, les ânes et les gens. Personne ne sait ça. Moi je voudrais améliorer ma relation avec le climat...pour aller nager par exemple.

 

 

Tonerre s'est mis à gratter la terre avec ses jolis sabots noirs. Ce geste veut dire : "Tu as sans doute raison, mais je n'y comprends rien !" Du coup je lui ai sorti le grand jeu. Ecoute moi bien lui dis-je, tu vas comprendre tout de suite avec l'exemple de Barfleur.

1246625531.JPGBarfleur est une commune qui s’assoupit dans le bonheur du troisième âge. On y coule des jours heureux dans l’espoir nostalgique que rien ne change jamais.  Les retraités et les citadins en vacances trouvent charmant ce petit village endormi, qui rassemble les plaisirs de la mer et ceux de la campagne, en échappant aux démonstrations bruyantes des fêtes et de la jeunesse .

Les nouveaux élus, frais émoulus,  croient qu’ils peuvent sauver le malade et redonner de l’audace à la comateuse cité. Pour ce faire  ils ressortent de leurs tiroirs un serpent de mer qui date d’un demi-siècle : un port de plaisance !  Nous disposons d'ores et déjà à Saint vaast d'un port magnifique avec un plan d'eau remarquable, est-il nécessaire de construire dans les rochers et les courants un port de plaisance qui sera le plus redouté d’Europe ?  Un Diélette 2 ? 

Tu vois Toto, avec ce port,   le Diable entre dans la cité. Pourquoi nous resservir cette vieille soupe amère qui n’a aucune chance de se réaliser ? Je vois déjà se lever les armées successives de défenseurs de l’environnement et du site (classé), à commencer par notre propre administration. Dès aujourd’hui, je compte les plaintes qui vont s’entasser au près du Tribunal Administratif, les recours,  les appels, et les contre décisions qui s’annulent.. Je vois les années qui passent (sans compter certains Barfleurais privés de sommeil).

 

 

Le salut de Barfleur n’est pas dans les mouvements du menton. Il est dans l’imagination, dans l’innovation, dans la concertation, dans la complémentarité. Il y a tout intérêt à rassembler les forces et non pas à aviver les conflits. De ce point de vue les premières décisions concernant le personnel n’augurent rien de bon. Non seulement l’idée du port de plaisance n’est pas une bonne idée, mais c’est une idée qui divise. 

Pendant la campagne des cantonales,  nous avons défendu l’idée d’une piscine. Je pense en effet que  Montfarville-Barfleur-Gatteville possèdent des sites de rêve pour  concevoir un complexe en bord de mer,  alliant les techniques de maîtrise des transferts d’énergie et celles des capteurs solaires. Un atout précieux pour donner à notre petit pays une image  d’écologie intelligente et de respect de l’environnement. Ce complexe balnéaire  offrirait dans un milieu marin protégé et artificialisé des  jeux aquatiques, des parcours de santé, de la natation sportive, de la thalassothérapie, des chambres d’hôtels, des services de santé et de convalescence.

Tout un programme au service de notre population, que ce soit pour les enfants d’âge scolaire ou pour les personnes  âgées ayant besoin d’une remise en forme. Aujourd’hui près de 50% de la population a plus de 60 ans et tous ces gens,  comme vous et moi, trouvent que trop souvent, dans notre beau Cotentin il manque quelques degrés centigrades pour être vraiment bien dans l’eau ou sur la plage ! A les entendre la plupart des gens ont aimé ce projet mais ils l’ont jugé inaccessible. Qui va payer ?

La question est pertinente, mais elle l’est tout autant pour un  port de plaisance. Dans notre projet, les difficultés et les risques sont bien plus faibles. Nos nouveaux retraités sont des gens actifs et  constituent un marché solvable. Les financeurs privés ou mixtes existent. On peut les chercher dans les domaines de la santé et de l’hôtellerie. Une telle activité est bien plus créatrice d’emplois qu’un hangar à bateaux et bien plus facile à intégrer au paysage. Dans une telle réalisation,  le maintien du port d’échouage plus ou moins amélioré prend tout son sens touristique. Et un projet qui bénéficie du consensus des citoyens a certainement beaucoup plus de chances de succès que celui qui divise.1999492939.JPG

Un centre balnéaire est un  équipement structurant. Son influence rayonnerait non seulement sur le Val de Saire (Saint-Vaastais compris) mais bien au de là . Il renforcerait notre attraction touristique qui s’exerce depuis toujours sur Caen, Rouen, le Havre  et même la Belgique,  les Pays Bas et la Grande Bretagne. Je supplie nos modernes aménagistes du Conseil Municipal  de prendre en compte les besoins des aménagés. Depuis toujours on sait que la réussite d’un projet dépend de son acceptabilité sociale. Et aujourd'hui, si on veut travailler dans le sens du futur,  il vaut mieux capter l'énergie solaire que de faire des ronds dans l'eau avec des moteurs de 150 CV !

Pour me prouver qu'il avait tout compris, le quetton enthousiaste entama un tour de pré au grand trot en ruant d'allégresse.

 

 

 

09/05/2008

Les dessous bibliographiques du Moyne de Saire

Les Révillais, Le Moyne de Saire et les beaux esprits

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Comme je l'ai déjà dit, la légende du Moyne de Saire est suffisamment  emblématique pour qu’on essaie d’en savoir plus. Tous les petits pays n'ont pas  dans leur imaginaire collectif , un diable en tous points fait comme un homme mais poilu comme un loup et cornu comme un bouc, avec des pieds fourchus et des ailes de chauve-souris. Ajoutez à cela une puanteur de  male bête et et des ricanements terrifiants. Lorsqu'il se saisit du Moine il lui passe autour du cou deux pouches de mauvais sorts que le maheureux est chargé de distribuer dans tout le voisinage…

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Le petit monde du Moyne vu par Dominique L. 

Il existe au moins une dizaine de textes qui racontent cette histoire dont beaucoup se recopient les uns les autres. Mais chaque fois, la légende est présentée comme un conte recueilli de la bouche de vieux et pittoresques  paysans, en tous points conforme à l’inusable cliché des veillées au coin de l’âtre, pendant lesquelles on tressait des paniers, on filait la laine  ou bien encore on battait le beurre. C’était sans doute avant que l’électricité rentre dans les maisons et que les gamins fassent leurs devoirs pour le lendemain. A bien y regarder,  la réalité des contes et légendes populaires est bien différente.

 

Au XIX° siècle,  après les excès unificateurs de la Révolution, les beaux esprits à l’instar de Georges Sand  ou de Maupassant ont cherché leur inspiration dans la vérité folklorique des terroirs. Il y eut tout un mouvement littéraire pour mettre par écrit les contes et légendes populaires, que sans doute à cette époque sans cinéma ni télévision, des raconteurs ou raconteuses colportaient dans les villages. On doit les plus anciennes de ces entreprises à une amie de Flaubert,  Amélie Bosquet (1845) qui composa un ouvrage intitulé La Normandie romanesque et merveilleuse et à Octave Féré, homme de lettres qui à la même époque fit publier Légendes et traditions de Normandie .

 

Les deux ouvrages rapportent l’histoire du Moyne de Saire dans deux versions complètement différentes , en particulier Féré qui fait de cette histoire la romantique aventure d’un jeune frère convers avec une jolie ramasseuse de moules. Cet amour est contrarié par le Sire du Château de Réville, dont le jeune moine est le fils cadet. Celui-ci tente d’enlever la jeune fille dans une frêle embarcation et les deux  amoureux se noient devant Tatihou. Depuis ce temps le fantôme de l’amant téméraire hante la baie de Saire et cause des frayeurs nocturnes aux gens qui s’aventurent dans les parages.

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Plus tardivement,  Jean Fleury (qui au passage est le père d’Henry Gréville, romancière qui eut son heure de gloire à la Belle Epoque),  professeur se piquant d’ethnologie,  a rassemblé les légendes de la Hague et du Val de Saire sous le titre de Littérature orale de la Basse Normandie (1885). Il donne du Moyne de Saire deux versions. Dans la première  le Moyne est bien le fils cadet menteur et voleur,  du Sire de Réville. A l’instant ou il prend le diable à témoin  celui-ci apparaît  illico et le change en esprit malfaisant distribuant des pouches de mauvais sorts. Dans la deuxième  version le moine n’est que l’intendant et sans doute l’amant de la Châtelaine, la douce Bonne de Quétil. Quand le Seigneur de Giron réclame ses fermages, le Moine  vend son âme à Satan contre  de l’argent à volonté.

 

C’est en général aux écrits de Jean Fleury que les auteurs modernes comme Charles Birette (1931), curé de Valcanville ou Charles Le Pelley, curé de Montfarville auteur d'une version en patois(1933) et René Lepelley, professeur à l’Université de Caen (1985) font référence pour proposer leurs propres textes. Mais ils s’inspirent également d’une mystérieuse plaquette publiée par Lucien Fichet curé de Réville, chez Jacqueline imprimeur à Cherbourg, non datée (1960-70 ?). Ce récit,  dont L. Fichet ne cite pas la source, est écrit dans une imitation de vieux français qui lui donne à première vue une sorte d’authenticité et de réalité par la précision concernant les faits et des dates, comme je l’ai dit plus haut.

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 Bonne Aurélie de Quétil et le Moyne (Dominique L.)

Nous avons eu la chance tout à fait extraordinaire de retrouver l’original de cette version intitulée : Histoire Merveilleuse et Effroyable arrivée en Normandie en 1470, dont la copie fidèle a été retrouvée par Léon Le Rémois dans les Archives de La Mairie de Quettehou (Manche) et éditée en 1893, à Dives sur Mer en l’ Hostellerie de Messyre Guillaume le Conquérant. L’histoire y est présentée comme retranscrite d’un grimoire de Bonne Aurélie de Quétil, qu’elle aurait elle-même enfoui au pied du troisième marronnier de la venelle de l’est du Château de Réville. Ce scénario fut par la suite largement plagié par tous les auteurs, sans jamais comme le veut la coutume,  être porté dans l’index bibliographique. 544057241.jpg

 

Nous avons voulu en savoir un peu plus en enquêtant sur les circonstances de cet étrange canular. Nous avons visité l’Hostellerie Guillaume Le Conquérant qui fut un grand relais de poste  avec auberge, chambres et écuries, qui existe toujours à Dives. L’ensemble  a été restauré et reconverti en village d’art et d’histoire. En 1900 ou bien un peu avant séjournaient ici les gens célèbres du tout Paris. Léon le Rémois  fut un des plus fameux aubergistes de ce lieu historique. Il était en même temps Collectionneur d’art, et même pendant quelque temps,  maire de Dives sur Mer. Autre énigme :  l’édition de la plaquette fut financée par un mécène,  bien connu des amateurs de chemin de fer,  Paul Decauville lui même,  inventeur des trains à voie étroite et déplaçable. Le tout fut imprimé par Edouard Crété à Corbeil, imprimerie qui après bien des vicissitudes existe encore aujourd’hui sous le nom de Hélio Corbeil.

 

Les indications de l’édition (tout à fait entre nous sans doute subtilisée par je ne sais qui à l'Institut Sainte Marie de Tours) que nous avons en notre possession sont donc authentiques, mais hélas, nous n’avons jamais pu établir de lien entre notre légende révillaise et le cuisinier de Dives sur Mer, fût-il amateur d’art. Nous pouvons seulement constater  que cette histoire à dormir debout a fasciné nombre d’amateurs de folklore et de lettrés. Il s’agissait moins pour ces plumes alertes de  restituer la langue ou l’esprit populaire de nos campagnes, que d’exercer leurs talents en composant un texte de leur cru.

 

L’exemple le plus frappant est celui du curé Lepeley, qui écrit pour ses paroissiens de Montfarville une version  en excellent patois, elle même traduite du français ! Un autre exemple est celui de la plaquette luxueuse et chic de 2001 qu’on doit à notre Conseil Général dans Les Cahiers Culturels de la Manche (collection L’écoute s’il pleut).   La légende du moine de Saire  qu’on y a publiée est en excellent français de Paris et présentée comme un hommage  à son auteur Charles Canivet (1888), homme de lettres, poète et romancier, né à Valognes en 1839 qui connaissait bien Félix Buhot et Barbey d’Aurevilly, mais n’avait pas grand chose à voir avec nos traditions populaires.

 

Tout ceci  pour conclure que le pauvre moine damné survit davantage dans les récits des littérateurs que dans la culture populaire, alors que paradoxalement, on le présente comme sorti de l’imagination un peu frustre des bonnes gens de la campagne, avec cette pointe de paternalisme qui a toujours voulu que les fermiers d’ici soient des benêts ! Il est vrai que jusqu’à la fin du XX° siècle ou presque il était de bon ton de faire du paysan  un personnage comique et ridicule,  avec un panier sous chaque bras d’où dépassaient les crêtes des poules et les becs des canards. Les choses ont bien changé aujourd’hui puisque nos modernes agriculteurs ressemblent plus à des ingénieurs qu’à des raconteurs d’histoires.

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Le Val de Saire malgré toutes ses faiblesses culturelles est entré dans la modernité  et nos maraîchers n’y sont pas pour rien. Le moment est peut-être venu pour nous autres, habitants privilégiés de cette belle région, de nous réapproprier notre folklore, dans une version qui soit à la mesure de notre Pont de Saire d’aujourd’hui et de son Château. Histoire de montrer que nous avons encore quelque chose à dire d’original au milieu de notre époque de culture mondialisée, internationalisée et banalisée.

C'est à ce genre d'entreprises que vont se consacrer les Chroniques du Moyne, et vous aurez le premier épisode au prochain numéro. Et commme c'est la mode,  si les aventures de la pauvre victime du Cornu vous intéresse, vous pouvez participer. C'est un excellent exutoire pour vos fantasmes....

 

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