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16/08/2010

Histoire de guerre- L’affaire des Loges Saulces du 16 août 1944

 

Photo des Loges WEB.jpg

On était en Août 1944, et j’allais sur mes six ans. Mon père était prisonnier à Dachau et nous étions avec mon frère et ma mère réfugiés à Saint Germain-Langot (près de Falaise) chez notre grand-tante Yvonne dont le mari était également prisonnier. Cette migration nous avait permis d’échapper aux bombardements incessants de Sottevast dont la rampe en construction de missiles V2 attirait les bombardiers anglais quasi quotidiennement.
Malheureusement à partir de juin 44 nous étions sous les feux de la bataille et juste au bon endroit pour assister aux combats dits de la poche de Falaise dans lesquels ce qui restait de l’armée allemande du nord-ouest tentait d’échapper aux Anglo-Canadiens.

Nous fûmes expédiés sur les routes par   les Allemands pour nous éloigner des combats. C’est dans ces circonstances que le 15 août, je me réveillai à ma grande honte sur un matelas, en plein milieu du chœur de l’église des Loges, en chemise, alors que tout autour de moi les adultes endimanchés priaient et chantaient. J’ai longtemps hésité avant de bouger le petit doigt, préférant faire le mort plutôt que d’affronter tous les regards. J’ai toujours été d’une grande timidité. Le porche de l’église, il me semble, avait été détruit par un obus.


C’est le lendemain que l’affaire principale s’est nouée, alors que nous avions élu domicile dans la sacristie. Mon frère qui est plus âgé de deux ans en a gardé un souvenir lancinant. Il est retourné sur les lieux et soixante six ans plus tard a reconstitué la scène et pris des photos.


Mon frère m’a dit :

« La photo de l'église montre au premier plan, derrière le monument aux morts le petit bâtiment bas qui abritait la sacristie qui nous servit de refuge quelque temps (deux jours? deux semaines?) et d'où par deux petites fenêtres on avait pu assister aux scènes qui me hantent encore.


Sur cette même photo je situe l'endroit où les allemands avaient disposé les cadavres de leurs victimes dont je vois encore les trois corps ensanglantés allongés perpendiculairement à la route à peu près au niveau de la voiture bleue. Ils sont maintenant dans le cimetière, tous les trois rangés de la même façon. L'un, que je vois encore me semblait grand et rouquin . Je sais maintenant qu'il avait 37 ans. Les deux autres 19 ans.

lesloges153.jpg

 

« La photo 153 que j'ai prise à partir de la sacristie montre ce que l'on voyait sans doute en se hissant sur la pointe des pieds. Quelques engins de reconnaissance blindés légers de type automitrailleuses, surgirent dans l'heure de midi me semble-t-il (ne va pas croire cela!). Cette patrouille reçut les doléances des villageois qui se plaignirent de bombardements qualifiés d'inutiles, puisqu'on ne voyait plus d'Allemands. Ces obus avaient fait quelques dégâts dans le cimetière notamment,  et des blessés qui avaient besoin de soins.


Ces informations furent transmises par radio à partir des engins blindés de reconnaissance ( EBR) qui continuèrent leur chemin en recommandant de regrouper les blessés. Ces soldats sans doute canadiens parlaient français. Ils repartirent par la petite route que l'on devine au pied du poteau électrique passant entre la voiture blanche et la maison.


Hélas, à peine avaient ils disparu que des Allemands sans doute des officiers,  - trois me semble t il - , commencèrent à interroger les quelques personnes qui étaient encore sur la place et qui se dispersèrent au plus vite. Comme maman et tante Yvonne ne se sentaient coupables de rien, elles répondirent laconiquement aux Allemands:"nous on a eu peur et on n'est pas allés sur la place et nous n'avons pas entendu ce qui se disait." ce qui était exact.  Réponse sarcastique de l'allemand qui semblait être le chef : "Très bien, nous avons compris"

 


A partir de là, il fallait prévenir les gens de ne pas bouger et de ne pas sortir à l'arrivée des Canadiens ou des Anglais dont le secours nous avait été promis. Il n'y avait plus personne sur la place et la peur était grande .  Elle ne fit que croître lorsque l'on vit arriver  des soldats allemands sur deux [trois dans mon souvenir] files de chaque côté de la route, en tenue de combat et armés comme tu te le rappelles, de grenades à manche et de pistolets mitrailleurs. Je me souviens que maman fit encore au moins une tentative pour faire passer le message par un homme qui circulait devant l'église avec un seau d'eau .

lesloges 154.jpg

 

J'ignore ce que cet homme put faire,  mais toujours est-il qu'à l'arrivée des chenillettes du service de santé,  on installa vite les blessés qui avaient été rassemblés.(maison aux volets bleus -photo153 ou  maison photo 154). [je vois encore des pansements de fortune et des gens qui se plaignaient] Le combat s'engagea aussitôt que les Allemands dissimulés autour de la place se manifestèrent. Les échanges de coups de feu eurent lieu sur la place et surtout autour du cimetière ...et de la sacristie ou nous étions. Les Canadiens faiblement armés et peu nombreux ne pouvaient avoir le dessus.


Les blessés durent attendre quelques jours de plus pour être pris en charge.(un jour ,deux jours?) Je ne sais plus où, ni quand, placer un épisode d'abri creusé dans la terre où nous fumes contraints de séjourner en compagnie d'inconnus dont un homme blessé et dont les plaintes étaient incessantes .et où j'ai avalé mon premier chewing-gum.  J’étais terrorisé tellement on m'avait répété toutes les conséquences prévisibles et imprévisibles de ce que l'on avalait sans mâcher! Au point d'oublier que mon petit frère avait un éclat  d'un projectile indéterminé dans le dos… ». [je n’ai pour ma part aucun souvenir de blessure, seulement celui d’un éclat brillant comme un diamant de la grosseur d’une noisette qui était tombé à mes pieds dans la sacristie)


 

Plaque Royal Welch Fusiliers
Plaque à la mémoire du Royal Welch Fusiliers. Sur le monument aux Morts sont inscrits les noms de trois soldats britanniques : Lewis William, 19 ans; William Graham Jones, 19 ans; Hubert de Burgh Prichard, 37 ans. Tous les trois appartenaient au 6th Battalion Royal Welch Fusiliers, et ont été tués le 16 août 1944. Une quatrième tombe contient le corps d'un soldat non identifié. Le nom d'un civil français, Pierre Pican, est également inscrit dans la pierre du monument.
Situation : sur le mur est de l'église, et inscription sur le monument aux Morts


Imaginez que Lewis, William ou Hubert se soient réfugiés dans la sacristie où nous étions, pour sauver leur peau. Nous étions cuits, à la merci d'une grenade anti-char des Allemands qui étaient vraiment dans les affres du sauve qui peut !


 

 

 

13/08/2010

Lumbago sur les ondes

cow-boy.jpgLes lecteurs qui me font l'amitié de consulter mon blog ont du penser que j'étais en vacances. Il n'en est rien, j'étais seulement en panne d'Internet comme on dit, aggravée par un lumbago en chair et en os qui m'a ôté pendant quelques jours mes capacités de réaction. Tout semble vouloir rentrer dans l'ordre.


La période était mal choisie, c'est la saison des expos, des rencontres, des conférences. Je suis impressionné par le bouillonnement culturel qui anime notre Val de Saire. Bien sûr la créativité populaire ne mène pas directement au génie, mais aucune de ses manifestations ne peut être ignorée ou méprisée.


Parfois, mon âge m'autorise à jeter un oeil sur le temps passé. Pour nous autres les petits paysans (ou plus exactement les petits gars de la campagne) l'éducation artistique se limitait au calendrier des postes fidèlement pendu à un clou dans l'embrasure de la fenêtre et aux concerts de la fanfare du village qui jouait plan, plan, rataplan, plan, plan. Pour les bons paroissiens, il fallait ajouter les statues en plâtre de l'église et les cantiques. A dix ans, Marie Rose l'organiste me procurait plus d'émotions par l'éclat mauve de ses yeux que par les accords liturgiques de son harmonium.


Nous éprouvions également la force de l'expression artistique devant les monuments aux morts. Ces hideuses colonnes ont envahi nos moindres villages après 1918. Elles exaltaient les vertus de courage et de revanche mais peut-être aussi ont-elles fait naître chez moi, l'anti-militarisme et la haine de la guerre. Elles servent encore aujourd'hui de point de ralliement à nos gueules cassées et à nos porteurs de drapeaux. J'en profite pour dire à ces automates du souvenir, que la plus grande désolation rageuse de ma vie a été de lire en public et devant eux, les vivants, le nom de mon père mort.

 

Ces émotions trouvaient leur illustration et leurs compléments dans la visite des cimetières qui ont toujours été le théâtre des plus éloquentes manifestations saint-sulpiciennes. On y met en scène quotidiennement tout un mobilier funéraire dont on peut discuter l'élégance mais pas la force d'expression. Si aujourd'hui mes promenades dans les cimetières sont un redoutable tête à tête avec l'âme de nos ancêtres, elles étaient dans mon enfance un consternant spectacle de désolation morbide à fuir au plus vite.


Donc, dans notre imaginaire de l'époque, il n'y avait point de Palais de l'Opéra, ni de Comédie Française. Nous étions ainsi privés de toutes les cathédrales spirituelles et intellectuelles et du même coup de toute l'éducation à la royale grandeur des arts et des lettres qui est à la base de la robuste constitution de nos élites républicaines. Nous manquions ainsi la première marche universitaire qui menait  à l'agrégation. En succédané, nous avions les fêtes de patronage animées par Monsieur le Curé. Cette lacune était exactement  celle qui frappe nos jeunes issus de l'immigration aujourd'hui.


Nous n'avions même pas les ressources du citadin. Le premier transport cinématographique de mon enfance date de la projection du film de John Ford, la "Chevauchée fantastique" dans un petit cirque au bord de la rivière, modeste chapiteau,  comme on en voit encore traîner de nos jours avec un chameau triste et deux poneys fatigués. J'avais dix ans et les coups de fusils me faisaient peur, ces gens de western étaient des brutes et les apaches des coupe-jarret redoutables.

 

L'irruption de la culture américaine dans l'esprit vierge d'un petit paysan ne pouvait pas être sans conséquences. Sans doute fallait-il  que je comprenne qu'un autre monde existait  loin de notre contrée normande et que je devais oublier  mon hameau pour chevaucher à mon tour dans un monde hostile ? Nous y étions préparés par le spectacle de la guerre, ininterrompu depuis notre naissance. Pour mon salut, j'ai rencontré juste un peu plus tard le Lagarde et Michard et toute une escouade de dévoués professeurs.

 

PS/ Je profite de cette fenêtre pour informer que le mardi 17 août je referai ma conférence sur les "Histoires et Légendes du Cotentin", à 18 heures à Quettehou, salle des Expositions.