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27/12/2010

Chroniques de l'Ane N.S.6 : Mon âne se réchauffe

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Par -4°C au matin, je me suis transporté jusqu'à l'herbage de mon fringant bourricot. Du plus loin qu'il m'a aperçu, il s'est dirigé vers moi, lentement, à pas comptés, la tête dans les genoux. Il s'est arrêté devant son auge, prise par les glaces, l'oeil torve et la queue (qu'il a d'ailleurs trop courte eu égard aux standards d'un âne du Cotentin) au repos.

 

J'ai alors tenté de lui tenir un langage conciliateur et humain, pour l'encourager à attendre les beaux jours avec ce qu'il faut de résignation. Mon cher Tonnerre, lui dis-je, la politesse voudrait que je vienne en voisin soucieux de son SDF, avec un seau de thé bouillant propre à te rendre les frimas moins mordants, mais je m'en suis abstenu,  pour au moins trois raisons.

 

La première est culturelle. Tu es un âne du Cotentin et non pas de la Cornouaille british, ce n'est pas donc du thé que je t'aurais fait boire mais du cidre chaud à la vanille comme ma grand mère en abreuvait ses vaillantes vaches laitières quand elles venaient à mettre bas. Comme tu n'es pas non plus une vache, je suis demeuré hésitant et j'ai cherché autre chose.

 

La deuxième raison est écologique. Depuis sans doute plusieurs siècles, mes ancêtres, les rustres normands, t'ont élevé à la dure. Tu mangeais après que tous les autres fussent repus et tu travaillais encore quand tout le monde était ivre de fatigue. Les vilains ont ainsi sélectionné une superbe race docile et solide et d'une résistance admirable. En t'apportant du thé et des biscottes par grand froid, il me semble que j'irais à l'encontre d'une oeuvre de longue haleine, due à plusieurs générations de paysans entêtés, dont la longue patience mérite le respect.

 

La troisième raison est scientifique. Contrairement à ce que tu sembles croire, nous sommes en plein réchauffement climatique. Un des Professeurs de la Télé, parmi les plus réputés, a même démontré hier, avec plusieurs autres savants, que la neige et les grands froids en Europe confirmaient la justesse de la chose. Les glaces fondent au Pôle Nord et refroidissent l'Europe et pas seulement l'Europe, car Moscou est prise dans les glaces et New York est saisie par la neige, pour Montréal c'est pareil mais habituel. D'ailleurs, j'ai entendu le même Professeur au mois de septembre dernier, prédire que nous aurions un hiver très doux. Comme le journaliste lui demandait ce qu'il ferait au cas ou sa prévision se trouverait erronnée, il répondit : "Je changerais mes conceptions" !

 

Visiblement le Professeur n'a rien changé de ses conceptions, c'est  donc que la terre continue bel et bien de se réchauffer et que l'air que tu respires n'est pas froid, que l'eau de ton auge n'est pas gelée ,  qu'il n'y a pas de neige dans ton champ et que par conséquent tu n'as pas besoin de thé bouillant. L'animal fixa sur moi son regard doux et intelligent, submergé par cette  sagacité sans faille qui lui annonçait avec légèreté un lourd enchaînement de mauvaises nouvelles. Je compris qu'en retour,  il me priait de transmettre au Professeur sa commisération attristée et toutes ses condoléances,  pour la malchance provisoire qui frappait ainsi les glorieux travaux d'y celui.

 

Pour me faire pardonner les paradoxes que les quadrupèdes n'apprécient pas à leur juste valeur,  j'offris à mon noble quetton sa ration quotidienne : une brassée de foin rond,  qui fleurait bon l'herbe sèche de l'été, et un seau d'eau fraîche.

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