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31/08/2011

Pourquoi Martine va-t-elle perdre les primaires ?

 

 

 

 

primaires socialistes,martine aubry

Martine Aubry possède une grande qualité politique reconnue par tous : elle ment comme elle respire. Son histoire la plus récente qui consiste à accuser François Hollande d’avoir laissé le parti dans un état de délabrement épouvantable est une fable à laquelle aucun militant lucide ne croit. Si il y a bien un responsable du chaos démocratique à l’intérieur du Parti, c’est au contraire son fidèle allié d’aujourd’hui Laurent Fabius, qui a appelé à voter contre le traité européen, en dépit de la décision démocratique des militants. Rappelons qu’à cette époque nous avons été au bord de la scission et qu’on a vu Fabius s’associer à  Mélanchon, aujourd’hui dissident et concurrent du Parti. J’appelle ça des lignes politiques sans foi ni loi, opportunistes et démagogiques.

 

 

Cela n’a pas empêché Martine de faire équipe avec Fabius et DSK pour remporter la majorité à Reims, aidée par Emmanuelli et Benoît Hamon, cautionnant de cette manière une union de la carpe et du lapin. Il a fallu beaucoup de temps pour colmater les déchirures qui ont durablement affecté la conscience des militants. Le congrès de Reims a été une foire d’empoigne menée haut la main par Martine Aubry et sa fédération, avec un tripotage avéré des urnes. Les réunions nationales des secrétaires de section se sont même transformées par la suite en cérémonies d’intimidation dignes des cercles staliniens d’autrefois. Je l’ai vécu !.

 

 

Pour avoir suivi les textes soumis au vote des militants et entendu les informations ayant filtré  du Conseil national, j’estime que la soi-disant remise au travail des instances du PS n’a été qu’une entreprise d’esbroufe au service de la première secrétaire. Pendant ce temps, celle-ci avançait cachée sous l’aura du célèbre DSK. Si on en croit un livre récent, la mise à l’écart de l’homme providentiel aurait commencé avant le coup du Sofitel de New-York.  Martine, tout en prenant des airs de compassion était en réalité  ravie par ces pénibles circonstances.  On comprend maintenant pourquoi les DSKaniens se rallient en grand nombre à François Hollande, en dépit du soi-disant pacte et pourquoi la maire de Lille lâche son soi-disant copain en rase campagne des primaires, pour gagner quelques voix. L’ingratitude est aussi une grande qualité politicienne.

 

A La Rochelle,  l’argument massue de la candidate a consisté à rappeler qu’en tant que première secrétaire elle est la seule vraiment légitime. La difficulté  c’est qu’elle n’a jamais été une première secrétaire légitime. Elle s’est emparée des manettes à quelques dizaines de voix près, sans barguigner. Maintenant elle feint d’oublier  les primaires qu’elle a du elle-même avaliser, en passant tout de suite à la campagne des présidentielles. Quand je serai Présidente affirme-t-elle ! Elle se passerait bien volontiers et on la comprend, d’avoir à expliquer ses contradictions devant des militants circonspects. Il faudrait que Martine Aubry et son clan abandonnent l’idée que la politique interne du PS consiste à organiser le fric-frac dans les urnes et la claque dans les tribunes !

 

 

J’ai plusieurs fois affirmé l’importance démocratique des Partis politiques. Le PS est loin d’être le pire. Je peux cependant pronostiquer que je ne voterai jamais pour un responsable qui se soucie si peu de la base politique agissante et militante et qui refait  l’histoire à sa façon. Les temps ont changé. Nous ne sommes plus dans les courants et les tendances, dans les coulisses d’une SFIO qui oscillait entre méthodes staliniennes et  trahisons, tout en trafiquant les bulletins de vote. Les militants du Parti refusent d’être manipulés par les mensonges gros ou petits. Ils refusent les artifices de mise en scène et les petites astuces de communication. La fugue de Marseille sur les basques de Guéant est un bon exemple de cette démagogie qu’on reproche à Sarkozy lui-même. Ce matin, c’est l’affaire Bettancourt qui est mise à profit. Du côté de Lille on semble vouloir oublier la noblesse du combat politique pour faire du caniveau. On ne peut trahir impunément  l’intelligence collective. Je suis convaincu qu’avec de telles méthodes, la camarade Aubry ne remportera pas les primaires !

24/08/2011

DSK blanchi ?

 

 

 

DSKblanchi.jpgOn nous annonçait depuis trois jours que DSK allait bénéficier d’un non lieu. C’est aujourd’hui chose faite. Le procureur renonce au procès faute d’avoir des chances de le gagner. Par un retournement extraordinaire pour nous citoyens français, l’agresseur présumé est autorisé à garder le silence . Il ne risque pas de se contredire ou de se voir démenti par les faits matériels. On ne lui demande pas de s’expliquer sur d’autres faits similaires bien connus. Nous ne disposons d’aucune version strauss-kahnienne des circonstances de la relation sexuelle avérée par les traces biologiques.  Le Procureur est seulement convaincu qu’il ne peut « gagner » son procès face au manque de crédibilité de la jeune femme. Au final c’est elle qui est moralement condamnée.  On voit bien qu’il n’y a aucune symétrie entre le traitement réservé au présumé coupable et celui qu’on inflige à la plaignante. La justice pénale renonce en quelque sorte à faire la lumière judiciaire sur ce qui s’est passé le 16 mai au matin dans la chambre du Sofitel  new-yorkais. Disons que DSK est relaxé au bénéfice du doute entretenu par les insuffisances mentales de la femme de chambre.

Quoiqu’il en soit, il serait tout à fait erroné  d’affirmer que le héros de cette histoire en sort blanchi. Bien sûr, ses amis inconditionnels pourront feindre de croire que le renoncement du Procureur vaut preuve d’innocence, Une innocence qu’ils ont toujours proclamée, même avant d’en connaître les faits, en ajoutant  qu’après tout si leur champion voulait se payer une pute dans la suite de son palace ça ne regardait que lui et qu’il n’y a vraiment pas lieu de  s’en émouvoir. On sait bien que dans ses endroits, les femmes de ménage adorent arrondir leurs fins de mois en faisant des passes avec leurs clients fortunés. L’argent corrompt : surtout les pauvres. L’homme de génie lui-même a, dans sa première déclaration d’homme libre, considéré que ce cauchemar était parfaitement injuste et qu’il avait hâte de rentrer dans son pays, où jusqu’à présent on lui a épargné ce type d’affront. Il n’a bien sûr aucun mot pour la plaignante et le sourire d’Anne Sinclair est un sourire de victoire. Le clan s’empresse d’ajouter qu’il faut passer à autre chose et envisager sans délai les services immenses que notre homme de génie peut rendre à la France et au Monde en ces temps de crise.

Je ne peux excuser  le mépris et le machisme que dénotent ces attitudes. On doit  le respect à tout être humain, y compris aux femmes noires,  même et surtout si elles sortent tout juste de leur case en pisé. Pour mon compte,  je ne donnerai jamais mon agrément  politique ou philosophique à quiconque peut se solidariser avec un tel affichage : ce serait renier ma propre existence. Quelles que soient ses qualités, j’attends toujours de DSK qu’il ait un  mot de compassion ou d’attendrissement pour la femme qu’il a voulu baiser par surprise ou par force et qu’il nous fasse comprendre ce qui distingue un soudard d’un intellectuel civilisé. Je veux bien croire  à sa libido envahissante  et subversive, mais j’attends aussi des preuves de sa lucidité. La solidarité avec DSK me paraît au sein du PS une forfaiture supérieure à celle du  soutien aux Guérini, les bandits corses.

Condamné ou pas, j’ai le regret de dire que je ne peux le compter parmi mes héros ni mes hommes de confiance. J’ escompte bien qu’aucun des candidats de notre Parti ne va se réclamer de lui ni tenter de le rallier à son camp. Le génie intellectuel ne peut valoir de facto l’absolution philosophique et morale. En politique, cette nécessité est incontournable.  J’attends de notre forcené qu’il se libère d’abord par l’écriture. Il faut qu’il nous dépeigne les ressorts de sa toute puissante personnalité qui le poussent à agresser les femmes avec autant de vigueur et qu’il prenne de la distance. On le dit plein d’humour, alors qu’il cesse de se  comporter comme un étalon au milieu d’un troupeau de juments. Si j’en crois les rumeurs, même dans son pays comme il dit, il va bien falloir qu’il se mette au clair avec tous les petits scandales qui percent ici où là. Il va avoir besoin d’autre chose que la volonté de puissance entretenue par son clan,  Avec lucidité et humour, DSK pourrait enfin devenir un homme.

20/08/2011

Apprendre


Edelfelt Pasteur.jpgCertains aiment montrer qu’ils savent tout et que rien ne peut plus les étonner. On constate de plus en plus ce pénible travers chez nos hommes politiques et plus généralement chez ceux qui prétendent  valoir leur pesant d’or dans nos télévisions, qui n’en peuvent mais. On préfèrerait voir s’insinuer chez eux le doute et l’incertitude qui sont les deux vertus cardinales des hommes de raison. L’accumulation des savoirs et leur étalage ne sont pas une preuve de culture. La première qualité d’un cerveau bien fait est plutôt de mesurer avec méticulosité l’étendue de ses lacunes. La véritable maîtrise de la pensée passe par la perception lucide  de ce qu’on ignore.

 

J’observe également que des esprits excessifs  cherchent à nous entraîner sur le terrain de ce qu’ils viennent d’apprendre ou entendre. On les voit répéter à l’envi, ne varietur,  les idées à la mode. Ils ont  ainsi  la certitude  d’être dans le vrai, et  peuvent feindre,en répétant gravement la doxa du moment, d’en être les inventeurs . Ces beaux esprits contribuent ainsi à l’élaboration d’une sorte d’évangile qu’on désigne bientôt comme la pensée unique. Les modestes scrupuleux,  conscients de leurs insuffisances peuvent protester : on ne les entend pas. Pour être écouté il faut hurler avec les loups et si possible un peu plus fort que le reste de la meute. Notre société ne tarde pas à être dirigée par quelques slogans qui désignent des boucs émissaires mal définis : la crise, le chômage, les dépenses sociales, les impôts, la délinquance, le réchauffement climatique, les OGM, le nucléaire, l’immigration.

 

Malgré tous mes efforts, je dois avouer que je suis loin de maîtriser tous ces sujets et qu’ils comportent dans ma tête un  très large halo d’ignorance. Je ne doute pas que beaucoup de mes concitoyens se trouvent dans mon cas, qui est somme toute assez représentatif de la moyenne. Ces sujets qui devraient demeurer des enjeux pédagogiques sont utilisés au contraire comme des enjeux politiques. On force leur signification dans un sens ou dans l’autre suivant ce qu’on veut démontrer. Le budget de l’Etat est le seul moyen d’action des socialistes alors que les libéraux ne cessent  de le dénigrer. Les OGM sont l’ennemi mortel des écolos et sont devenus la cible permanente du principe de précaution. Pour les agronomes, le génie génétique est au contraire la technologie du futur pour alimenter l’humanité, en  respectant la planète. La question de l’énergie est un autre sujet central pour notre développement. Les uns ou les autres, mais surtout les Verts, en font un casus belli permanent  en maintenant leurs propositions  dans le flou polémique.  En tentant de nous faire croire qu’il suffit de tourner un bouton magique pour oublier les énergies fossiles et s’écarter du nucléaire on maintient les citoyens dans   l’ignorance profonde des difficultés réelles. Je pourrais multiplier les exemples de vrais sujets de réflexion devenus des prétextes ou des leurres.

 

 

On comprend pourquoi l’école est in fine l’espoir des progressistes. Il  s’agit certes de la voie du salut. Mais elle est largement insuffisante si la société entière ne se soucie pas d‘apprendre. On conçoit que débordés par toutes sortes de messages publicitaires et péremptoires, donc approximatifs, les gens ne fassent plus qu’une confiance relative aux différents médias. On voit même des gens très bien, considérer que la Science, pourtant dépositaire du savoir, se trompe ou nous trompe volontairement. On voit partout pointer la menace du complot, complot des riches contre les pauvres, des Juifs contre le reste du monde, ou encore, comme au cinéma, d’oligarchies mystérieuses contre les Démocraties. Notre société basée sur le profit immédiat, s’enfonce ainsi dans une léthargie intellectuelle qu’il est urgent de combattre. Pour un homme de gauche, la remise en cause du conformisme devrait être un premier devoir. Pour le moment je ne vois rien  émerger de tel, en tout cas nommément.

 

On ne peut pas compter sur Sarkozy ou Merkel pour produire des idées nouvelles car ils sont bien trop soucieux de moduler leur message  en fonction de l’opinion de leur base électorale. On pourrait en revanche en attendre plus de nos philosophes et de nos scientifiques.  Auraient-ils démissionné où bien sont-ils encore en vacances ?  On n’entend plus que de loin nos penseurs de bazar. Est-il trop tard ?  La pensée de l’humanité n’est-elle plus qu’un produit marchand comme les autres ?

 

Par tempérament nos chercheurs fuient la meute et rongent leur frein en silence. Si je pouvais donner un conseil à notre futur Président François Hollande, ce serait de réunir autour de son équipe tout ce que la France compte d’esprits distingués, créatifs,  indépendants et novateurs, pour les conduire vers le dialogue et la synthèse.  Il faut mettre en valeur les termes objectifs du fonctionnement de nos sociétés pour que le peuple s’en fasse juge. Il est grand temps de laisser s’effriter les guenilles du sarkozysme concernant l’élitisme  et la loi du plus fort. Il faut rendre leur dignité aux citoyens et cesser de les percevoir comme des consommateurs ou des profiteurs. Il faut s’adresser à l’intelligence collective.

 

Partout, dans toutes les nations, l’ignorance met en danger le genre humain. Il est temps de revenir in fine à une conception simple de notre apprentissage du monde : la science doit être au service du peuple, certainement pas du lucre et de la vanité.  Pour nous en convaincre, pensons à notre Académie Française,  cette illustre assemblée érigée en caricature de notre société désemparée. Au lieu de se manifester comme les dépositaires bouillonnants de tous nos savoirs, les pensionnaires de la Coupole  posent en collection de vieux serviteurs honorables et honorés,  mais à demi momifiés et hors d’usage ! Il faut transmettre l’habit vert à la révolution des esprits, et en grande pompe !

 

PS/ L'illustration est un portrait de Louis Pasteur par Albert Edelfelt (1885)

09/08/2011

Boire

 

 

 

 

Bacchus_head_in_Italy.jpgIl y a des jours ou la mer est figée comme une nappe de plomb ; pas de fous planants, pas de badauds goélands ; la frange d’écume sur le sable se tait. Le ciel est un couvercle comateux, absorbant les couleurs et les bruits ;  pas de brise, pas de zénith, tout est pierreux, minéral. A terre,  cela ne vaut guère mieux, les arbres déserts ont perdu leurs oiseaux et leur ombreuse frondaison ; les herbes dorment sous la poussière ; les barrières s’avachissent en sortant de leurs gonds. Les portails des maisons sont rabattus sur les cours vides et les fenêtres deviennent borgnes entre deux volets de guingois ; parfois un vieillard du village claudique derrière son déambulateur pour contempler des autos noires et  fermées. Leurs conducteurs invisibles portent dans l’urgence des nouvelles qu’on doit traduire d’une langue étrangère. Pour couronner le tout, la une des journaux a pissé l’encre comme si les rotatives avaient vomi la nuit entière des chiffres et des lettres,  sans utilité.

 

Dans une telle situation j’utilise un remède qui ne nécessite ni ordonnance ni préparation. Je bois. J’ai la chance d’aimer le vin et de voir ma passion bien servie par la géographie du pays. L’hexagone est une véritable carte du tendre. De la vallée de la Loire à celle du Rhône, des coteaux bourguignons aux plaines girondines, de la Provence au Roussillon, je trouve un grand choix de nectars, jeunes ou vieux, blancs, rouges ou rosés, avec lesquels je me fais fort de dialoguer. J’entre facilement dans des rapports d’amitié avec eux tous. Il y a des hauts et des bas dans les sentiments qui me lient aux cépages et aux crus. D’une certaine manière la diversité exclut la fidélité. J’incline, en vrai buveur polychrome à tâter de toute la palette que nous offrent les cavistes. Pour la mise en route rien ne vaut  nonobstant, un blanc caillouteux de champagne qui excite les papilles avec ses millions de bulles, comme sait le faire une grande putain routière, insolente, habile et généreuse. A d’autres moments,  je me réjouis d’être conduit vers Morphée par un médoc rond et souple comme une petite bourgeoise toute proprette et bien potelée.  Mon exercice du vin n’est ni gastronomique ni savant , il est sensuel, gourmand et débordant, juste destiné à jeter le trouble dans ma vie intérieure. Pour en mesurer les effets, point n’est besoin de brailler comme un veau ou de vaciller sur ses postérieurs, bien au contraire. Mon usage est entièrement dédié à la bonne humeur, au bien-être, au confort mental, et à la générosité de cœur. Je me trouve ainsi au diapason avec les objets, les animaux et les humains qui m’entourent.

 

Avec le vin je parle gentiment à mon chien. Je ne donne plus de coups de chausson en douce à la vieille chatte qui mange trop. Le soleil devient plus brûlant sur ma peau qui s’étale comme une  gourgandine à la retraite. Les fleurs sont plus rouges, plus grandes, plus nombreuses, exotiques et tropicales. Mon imagination entretient alors avec les mots des conciliabules indiscrets et pétillants. Je fais des projets insensés comme d’écrire un best-seller ou de mourir demain. Les fils, qui me retenaient à cette terre que je détestais le matin, comme dénudée baisée et violée,  deviennent autant de racines nourricières. Je trône en Bouddha riant au milieu d’un aquarium cosmique et j’ai la main sur toutes les commandes. J’embrasse mon amoureuse en me moquant de Satan et de tous ses cousins. Même mon convoi funèbre devient un projet incertain qui se transforme en pantomime. Je suis devenu immortel pour quelques heures.

 

Je vous le dis : cette impression là vaut bien un bout de chemin dans les sentiers tortueux de la déraison.

05/08/2011

Ecrire

 

Erasme par Holbein.jpgIl faut écrire pour penser, comme si les mots avaient besoin d’être sur du papier pour prendre du sens. Les mots qui circulent dans mes neurones n’existent pas vraiment, ils sont à tout bout de champ remplacés par d’autres. Les phrases qui se nouent dans la seule pensée n’ont pas le poids nécessaire. Elles sont rognées ici ou là comme de la fausse monnaie. Je vois très bien que les verbes peuvent subsister pendant que les sujets se font la malle, pris au jeu de la substitution, ou du pas vu pas pris. Si je trouve le bon sujet,  c’est le verbe qui s’égare. Les compléments voyagent de même dans des labyrinthes. J’ai parfois l’impression, dans mon demi sommeil,  que des perles roulent sous la table et disparaissent. Quand je les retrouve au petit matin, elles ont perdu  leur taille,  leur couleur ou même leur transparence. Des gros mots parfois se présentent, comme des adverbes interminables ou des escaliers mal ajustés. Ce sont de vrais adversaires, une cinquième colonne redoutable que je dois neutraliser, si je le peux. Ecrire c’est d’abord faire coller la phrase avec la finesse de la pensée. Les idées s’élaborent en même temps que les mots pour les dire. Il n’y a pas de réflexion véritable sans écriture.

 

Ecrire c’est aussi rêver d’un autre monde. Les songes ont besoin des mots pour exister. Rêver c’est imaginer ce qui n’existe pas. Tous les artistes ont besoin du rêve pour créer. Il faudrait que nos écrivains, nos peintres, nos sculpteurs, nos musiciens, se persuadent qu’ils ne peuvent exister qu’en dessinant leur monde à eux, leur vision intérieure et intime de la vie. Cette créativité demande beaucoup de sincérité et de courage, surtout si elle concerne les ressorts secrets des êtres fragiles que nous sommes.

Nous ignorons souvent de quel bois nous sommes faits. L’artiste est son propre découvreur. Il se raconte en images. Parfois, nous avons le bonheur de redevenir des enfants et parfois nous sommes saisis par l’horreur de notre propre mort. En d’autres circonstances, fascinés par l’amour nous devenons esclaves des sirènes  ou bien encore, comme Ulysse, nous finissons ensorcelés par des magies océaniques qui n’ont plus d’horizons. Toutes ces émotions font naître des images qui battent le rappel des mots. Ecrire c’est saisir au vol quelques uns de nos songes, pour les rendre lisibles et les donner en partage.

 

On ne peut pas écrire en effet, sans la volonté sincère de communiquer nos émotions à nos lecteurs, et leur offrir la peur, la solitude, la passion, la sensualité, l’érotisme, les désirs et toutes sortes d’effluves qui donnent envie. Certains écrivains tiennent boutique et fabriquent des marchandises pour bien vendre. La créativité mercantile est respectable mais s’éloigne un peu de la vraie littérature. Ecrire doit procurer la même jubilation que de dresser la table pour les amis que vous attendez à dîner. Certains ont la table triste quand on y sent l’économie ou le m’as-tu-vu : il en est de même de l’écriture. Les mots doivent être ronds et dorés, frais et chantants, comme les mets qui,  à défaut d’être riches, prennent une jolie couleur avec le bon coeur. Il y faut par exemple, la générosité vraie d’une belle femme en liberté  qui rit aux éclats.

Ecrire exige de  ne pas rechigner sur l’harmonie des sens, cette luxueuse prodigalité  qui nécessite un vrai tour de main, une sorte de science secrète des recettes de grand mère. Les mots doivent  être de bonne naissance, souvent académiques, parfois anciens ou de terroir, avec cette touche particulière d'humour paysan, ou bien modernes à la façon des banlieues  argotiques, ou encore néologiques, de provenance orientale ou exotique. Les mots sont bons et savoureux quand ils siègent à leur vraie place . On ne sert pas un grand cru classé avec une grillade, sauf pour choquer, mais j’y vois de la facilité.

 

Au bout du compte, écrire, pour moi,  c’est retarder la mort ou plutôt la rendre plus aimable. Il y a tant de recoins oubliés dans nos esprits racornis, d’écuries d’Augias à récurer, de vieux coffres à vider, de vénérables albums à feuilleter. Je l’ai déjà dit, un homme libre a besoin de ce travail incessant  s’il ne veut pas mourir idiot. Le dîner se termine, on ne repassera pas les plats. Il est temps de débarrasser les bouteilles vides et les assiettes sales, et de ramasser les miettes. Il faut replier la nappe... Demain, malgré tout,  clopin-clopant, il faudra aller au jardin couper de nouvelles roses avant que la pluie ne les gâte. Elles sont si délicieusement parfumées...