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27/07/2012

Racines 2 - Les chemins du bocage

Moteley lavoir.jpg


Moteley. Un lavoir



Comme tout un chacun cette semaine j’ai mis à profit les jours d’été pour partir en goguette. J'ai décidé de remonter le sentier de la rivière avec Tonnerre attelé à son élégant sulky.

Cet âne a un don, il comprend tout ce que je lui raconte. Il en tire une sorte de jubilation qui se traduit par un trot de plus en plus allongé, tout en souplesse. C’est une bête sensible à mon affection, elle creuse les reins, elle lève haut les pattes. Comme dans une sorte de fête.. On m’avait indiqué « Le Tourne Bride », un estaminet au nom prédestiné pour mon quadrupède à crinière. Le gaulois qui tient l’affaire, avec de grosses moustaches et un accent rocailleux, répond au beau nom de  Fernand Lachope. Il cuit tout dans sa cheminée à l’ancienne dans laquelle il disparaît presque en entier. Je lui confiai l’anguille du braconnier (1).

 

Je laissai Tonnerre avec une botte de luzerne qui sentait la verveine et un seau d’eau fraîche. J’étais honoré de m’asseoir au « Tourne Bride », un hôtel restaurant installé dans un authentique relais de poste du XIXème, lui-même presbytère reconverti. L’Etang-Guerrand, où nous étions,  fut longtemps un gros bourg avec deux marchés par semaine et une foire annuelle. C’ était alors une agglomération autrement plus importante que Bricquebec ou Valognes qui ne réunissaient après les incursions barbares, que quelques huttes de charbonniers perdues dans la grande forêt environnante. Il y avait en ce temps là, à l’Etang-Guerrand,  deux chapelains dans une église ogivale qui percevaient vingt deux quartiers de froment sur les moulins installés au bord de la rivière. La paroisse était sous le patronage de Saint Siméon Stylite et elle était protégée par de puissants seigneurs, les Guerrand justement,  qui ont fini par construire un fameux château fort avec un énorme donjon, dont il ne reste aujourd’hui qu’un chaos de grosses pierres.

 

Quand on a une histoire comme celle là sous les fesses, l’anguille a forcément une saveur particulière, surtout quand le Chef cuistot chante d’une belle voix de gorge des romances pleines de sentiment qui vous prennent le cœur. Aujourd’hui c’était « Foule sentimentale… » Je commandai une bouteille de cidre et j’engloutis mes filets d’anguille avec de l’ail et du beurre.

 

Quand j’eus terminé, Fernand qui tisonnait  son âtre, me posa la question qui le taraudait :

- Vous allez peut-être dormir là ?

- J’hésite lui répondis-je, laconique.

- C’est que vous avez l’air d’avoir de l’appétit. Pour ce soir, je peux vous préparer une poule, bien grasse, blanche comme neige. C’est ma spécialité. J’ai des châtelains qui viennent exprès de Paris pour ma poule au blanc. Il faut dire qu’en ce moment c’est calme, mais il y a des jours de grande affluence…

- C’est tentant, lui avouai-je.

 

Je le regardais, dubitatif. Cet homme là avec ses belles moustaches, ses chansons et ses histoires,  me donnait à penser.

Il ajouta, finaud :

- Et pour après, je peux vous ouvrir la plus belle chambre, celle du dernier Chapelain, Jules Grindorge qui vivait là avec sa bonne. Une bonne qui s’appelait Marie Colombe, qui avait une poitrine incroyable, lourde, très haut relevée, d’ailleurs par ici, il y a un dicton pour les jolies filles bien plantées, on dit « Elle a des seins de Marie Colombe ». Les gens ne savent plus ce que ça veut dire, ni pourquoi, ils croient que ça vient de colombe c’est à dire de pigeon, enfin n’importe quoi,  mais ça vient de là pour de vrai. De la bonne du curé. Vous verrez, il y a un portrait grandeur nature au dessus du lit. Une œuvre de maître.

 

- Vous voulez dire qu’il y a aussi, un crucifix noir, un prie-dieu et un gros missel  sur la table de chevet ?

- Pour la curiosité, forcément. Il y a même une armoire avec des soutanes, et si ça vous dit vous pouvez vous déguiser en curé XVIIIème pour aller faire un tour dans le pays. Quand vous ouvrez la fenêtre vous entendez les cascades des anciens moulins. Les roues ne tournent plus mais l’eau continue de se déverser. Avant d’aller dormir vous pouvez faire une petite promenade par là-bas. Vous remontez la rue du Petit Vilain et vous allez par le sentier du Bout des Loups. Vous suivez le bief et vous trouverez une petite maison de journalier au bord de l’eau, avec des géraniums et des roses, c’est là que vit Marie-Rose, elle peint des jolis tableaux avec des fleurs et des femmes nues qui jardinent et qui dansent dans la lumière jaune. Elle a joué aussi autrefois de l’harmonium à l’église le dimanche. Elle adore les visites. C’est une jolie femme, mûre comme les blés en août.

 

Est-ce que je pouvais refuser une visite à Marie Rose ? à sa maison, à ses tableaux et à son harmonium, alors que tout gamin une Marie Rose me fourbissait mes premières érections en plein déroulement du Saint Sacrement ? Je dis à Fernand :

 

- C’est d’accord, si vous me trouvez une bouteille de Clos Saint Jacques 1947 ou quelque chose d’approchant. D’accord pour la poule, pour le crucifix, les tétons de Marie Colombe et tout le Saint Frusquin. Il me faut aussi la repue pour mon quetton. On se revoit à sept heures sonnantes au clocher de l’église.

 

Je sortis jeter un coup d’œil à mon destrier. La bête mâchonnait distraitement sa botte de foin. Le cuistot m’avait perturbé avec ses histoires de mamelles et de poule au blanc. Tonnerre mon bonhomme, on va aller faire un tour. Je le détachai et je confectionnai un joli boudin avec sa longe que je laissai pendre à son licou. Nous partîmes, moi devant, lui derrière. Je sentais son souffle sur mon épaule. Je repensais à Anselme le Braconnier, à Fernand, à Marie-Rose, aux anguilles, à la poularde, au Clos Saint Jacques. On était trop bien dans ce pays. Chapelains ou pas on avait fait un pacte avec le paradis et ses ayant droit. Je le dis à Tonnerre:

 

« Ca ne sert à rien de courir après l’étrangeté et le tout nouveau tout beau. L’aventure est de l’autre côté du ruisseau. En flânant dans les beaux vestiges de la forêt de Brix, c’est toute mon histoire qui me remonte au nez, comme on dirait de la moutarde. Des effluves de vieux tissus et de cour de ferme, des lambeaux d’historiettes, des figures de personnages illustres,  tout cela peuple l’atmosphère. Malgré les apparences,  je ne suis pas seul comme je pourrais l’être dans le bush australien ou dans la forêt amazonienne, je suis pour de bon escorté par tous les cumulo-nimbus au dessus de nos têtes et par tous les clochers qui émergent du bocage. Chaque pied de haie à son histoire, ses hérissons et ses orvets, chaque arbre à son nid de pie ou d’étercelet, chaque chemin creux a gardé les traces des ornières de ma troublante et singulière  histoire…

 

« Comment veux-tu mon cher Bourricot que j’échappe aux sortilèges du Chapelain, de sa Colombe et de Marie Rose ? Mon compagnon me souffla dans l’oreille en signe d’approbation en prononçant avec conviction cette phrase mémorable :  « A visiter, absolument ! »

 

Il ne faut pas vous étonner de cette phrase lapidaire  car Tonnerre a,  pendant longtemps,  appris à lire dans le Guide Michelin.


(1) L'histoire du braconnier ne peut bien sûr être rendue publique

(Lire la suite la semaine prochaine)


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