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07/12/2012

Le langage des ânes

 

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Tonnerre en grand appareil


Je peux vous confier un secret de Polichinelle : je suis l’heureux maître d’un âne du Cotentin qui ne compte que des amis au village. Il est très sociable et vient saluer à sa barrière tous les passants qui s’informent de son humeur ou de sa santé.  Il est né en juin 2007 et est le brillant rejeton d’ Oasis de St Jores, par Milord de Boudosville. Le vétérinaire hélas, ne lui a laissé aucune chance d’assurer sa descendance. Si je vous raconte ça, c’est que j’ai retrouvé avec lui,  presque soixante-dix ans plus tard le vocabulaire que j’ai appris quand je n’étais qu’un garçonnet à qui on confiait souvent la conduite de l’âne de la maison, une sorte d’âne du Poitou un peu raide mais doux et travailleur qui était la véritable bête de somme de la petite ferme de mon grand-père et des gens d’alentour.

 

En réalité il ne faut pas beaucoup de mots pour communiquer avec un âne. Il faut avant tout être calme et gentil avec lui et éviter les gestes brusques et les cris en gardant toujours un comportement paisible et apaisant. Quand l’animal a compris qu’il n’avait vraiment rien à craindre de vous,  il est capable d’obéir quasi spontanément aux cinq ordres principaux qui sont la base de la conduite sur route. Pour avancer j’ai toujours employé « Ahie » avec souvent un petit claquement de langue à suivre. D’après feu notre distingué Professeur René Lepelley, c’est l’onomatopée la plus employée en Basse Normandie, alors que le terme le plus fréquent est « Hue » dans le reste de la France. Quand on est pressé et qu’on veut passer de la marche tranquille au trot, puis au galop on peut lancer des « dyoup » qui commandent l’accélération et qui sont d’un usage fréquent dans le Cotentin.

 

Pour tourner à droite et à gauche, nous avons une expression qui peut s’appliquer à nos ânes politiques, pour dire qu’ils vont à hue et à dia en fonction de leurs besoins du moment. Mon âne Tonnerre qui est bien de chez nous appuie à droite quand on lui dit « hue » et tourne à gauche quand on lui dit « dia ». Je dois dire que « hue » sert surtout pour garer mon attelage des voitures, et que « dia » sert d’avantage pour emprunter une nouvelle voie dans les carrefours. Tonnerre aime les grands espaces et la liberté, il obéit mieux à dia qu’à hue. Je respecte ses préférences.

 

Enfin comme je suis un père tranquille, je me méfie un peu des emballements de mon jeune quetton et je dois souvent tempérer ses ardeurs à la course. Pour l’arrêter j’emploie le terme de « wooh », ou « wô », comme à peu près partout en Basse Normandie, alors qu’ailleurs on emploie plus souvent « ho », qui semble rattaché directement à « holà » et à l’expression « mettre le holà » (R. Lepelley). Il faut noter que les ânes de Jersey ne comprennent rien à ces ordres et qu’il faut leur dire d’arrêter en anglo-normand avec « wé » ou « wé don ».

 

Outre ces cinq ordres de base, il y en a un cinquième que notre linguiste de l’Université oublie dans son livre, c’est le « drie, drie » qui commande de reculer, dans les brancards de la charrette par exemple. Il faut souvent joindre le geste à la parole avec Tonnerre parce qu’il n’aime pas aller en arrière, c’est une allure qui n’est pas du tout naturelle pour lui.

 

Bien entendu, je suis prêt à parier que les chevaux normands  comprennent le même langage que mon âne mais je laisse aux connaisseurs le soin de l’expliquer. Je n’entends goutte à ces bêtes magnifiques qui m’ont toujours impressionné par leur exubérance et leur vitalité. Il y a soixante-dix ans les chevaux étaient partout dans notre Cotentin et je voyais débarquer à la Saint Denis de Brix des cohortes impressionnantes de chevaux , de juments et de poulains, à tel point qu’on ramassait à la brouette le crottin pour fertiliser les fraisiers du jardin.  Avec eux c’est tout un vocabulaire concernant les bêtes et les attelages qui a disparu.

 

Rappelons-nous que pour désigner nos bourricots, ( terme utilisé en Afrique du Nord pour les merveilleux petits ânes de la steppe et du désert), nous avons plusieurs mots dont le plus ancien et le plus répandu fut bourri, bien que les dictionnaires français ne reconnaissaient que « bourrique », pour une ânesse. Ce bourri pourrait être venu d’Espagne avec une race d’ânes bien précise. Aujourd’hui le quetton (quétoun en patois) est le plus répandu et connu de tous, mais on utilise encore couiste, qui semble plus vulgaire et plus péjoratif pour nos amis aux longues oreilles. Comme le remarque F. Lechanteur (2), ces deux derniers mots sont d’usage récent et datent de moins d’un siècle.

 

Enfin, il est amusant de constater qu’on parle souvent de « ministre » pour désigner l’âne de la maison, ce qui, il me semble ne fait que souligner l’esprit frondeur du populaire, qui accorde à son animal réputé modeste et docile, dont on a tiré le bonnet d’âne,  la qualité d’un membre de gouvernement, tout aussi inapte, impuissant et inutile que lui, pour gérer les affaires domestiques. Un ministre qui tourne à hue et à dia, voilà bien ce que les gens ont toujours moqué et tourné en dérision. Avec l’image du bourri portant sous les pommiers en fleurs, les kannes et la triolette, l’âne  est définitivement le symbole du Cotentin d’avant, traditionnel, sérieux, modeste et  travailleur, mais il porte aussi l’humour de nos gens, toujours prêts à la dérision et à la rigolade, comme en témoignent encore la verdeur, la gouaille et l’esprit de notre patois d’antan…

 

 

1-   René Lepelley, 2008. Mots et parlures du Cotentin, ed. Isoètes, 250 p.

2-   F. Lechanteur, 1985. La Normandie traditionnelle, ed. OCEP, Tomes I et II.

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