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13/07/2013

Black Jack 1- Retour de pêche

 

black jack 1.jpg

 illustration originale de Dominique Labadie


L'histoire de " L'homme qui voulait mourir" commence aujourd'hui . Huit épisodes et quatre chapitres plus tard vous saurez comment ce dur de dur fut sauvé par l'amour...!



Chapitre 1- Retour de pêche


« La vie est dure » expliquait Black Jack à son âne. La pauvre bête faisait face à la bise glacée qui venait de Sibérie, une bise qui soufflait la banquise et la toundra, qui traversait la Norvège, la Finlande et la mer du Nord pour venir s’engouffrer dans la baie des Baleines. Depuis le matin l’âne  tirait la traîne à crevettes, l’eau au ventre, parfois douché jusqu’aux yeux par un méchant clapot qui lui éclatait sous le museau. Black Jack avait des cristaux de glace dans sa vieille barbe, la seule partie humaine qui dépassait de son ciré informe. L’homme n’avait plus de jeunesse. Sa démarche était lente et cahotante. On avait l’impression que seule sa main crispée sur la crinière de son animal l’empêchait de s’écrouler, autant dire de rouler dans le bouillon et de couler. Mais quand on s’approchait, on trouvait dans la barbe deux yeux fiévreux au regard allumé. Une tension qu’il communiquait  à sa bête prénommée Homère, et qu’il encourageait à tout va..

« Dioup, dioup ! t’arrête pas Homère, mauvais fils de pute, t’arrête pas, si tu t’arrêtes tu vas rester planté là, tout raide et crever sans rien dire, sans personne pour te regarder ni te tirer de là. Yah ! Dioup ! Raya ! Rohr ! Go, Go ! Avance mon gamin, avance tête d’âne, comment faut-y que je te le dise ? Crois-tu que c’est plus facile pour moi, avec ma jambe de bois d’avancer dans cette putain de soupe  glacée, une bouillabaisse pour crever, bien salée, qui vous mord les genoux jusqu‘aux glaouis, avance Bon Dieu ! Lève les pattes, tire, marche, t’écoute pas !  Tu pourras te reposer dans pas longtemps, voilà le jour qui baisse. Crénom de Dieu de calamité, il y a des queues de jument qui viennent d’amont ! Un vrai tableau d’antéchrist, une construction de catastrophe, violette comme du vieux sang, une boucherie ! Il faudra bien se calfeutrer cette nuit, colmater les courants d’air, assurer le tout avec des bouts bien souqués, crévingt dieux ! Le ciel est tout ce qu’il y a de mauvais, on dirait qu’il sent les trépassés, les morts pris en glace, la Toussaint.  Ca va venter dans la cabane, faudra faire du feu non d’un bonhomme, chauffer mes douleurs !  Je ne le sens pas bien ce coup là.  Rien qu’aux oreilles qui me sifflent, je me dis que ça va mal tourner ;  il y a de la tempête dans cette piaule, de la neige, du blizzard, de la Bérézina ! Ah ! mon garçon, ce n’est pas pour dire, mais on endure des misères tu sais bien ! tous les jours que Dieu fait, et voilà qu’il nous envoie cette saloperie de Nordet qui va tout déménager, le sable, les cailloux, les herbes folles…. Les goélands ! Tu entends ça avec tes grandes oreilles ? »

Comme si il avait tout compris Homère s’arrêta comme un vieux moteur à bout de souffle, lentement, on pourrait dire timidement, haletant, glissant un regard harassé et suppliant vers son maître. Son encolure frissonnait et tout son dos s’était arrondi, rétréci, sa maigre queue disparaissait entre ses jambes. Une bande d’oies bernaches fuyait vers le sud en silence.

T’en peux plus ? hein mon garçon ! c’est vrai, tu n’es plus tout jeune et l’eau glacée ça donne des rhumatismes, et  puis ton truc c’est le désert, la savane, bien au sec avec les gnous et les zèbres. Ici c’est pas une vie, pas vrai ? C’est une galère,  un travail de forçat ! Biribi !

Sans cesser de marmonner, Black Jack hala sur les traits du petit chalut et entreprit de transvaser les sauticots  par poignées agitées dans le vivier en osier tressé qu’il traînait derrière lui. La pêche n’est pas si mauvaise, il y a même une jolie tombette pour mon souper. Les gestes étaient maladroits mais efficaces, en ne laissant rien échapper du butin. Immédiatement une bande de goélands s’approcha en gueulant, tournant autour de l’attelage, braillant  en planant par saccades. A la moindre proie, ils se précipitaient par deux ou trois en piaillant à qui mieux mieux, se disputant la plus menu fretin. A la fin de l’opération le vieux raccrocha tout l’attirail sur le dos du bourricot et d’un claquement de langue décida le retour vers la longue plage déserte d’où le vent commençait à soulever des nuées de sable au ras des dunes. Satisfaits, les oiseaux s’éloignèrent à tire d’aile, sans hâte excessive  à la recherche d’autres prébendes.

Dès qu’on tournait le dos aux rafales, ça allait mieux. Le vieux se sentait poussé aux omoplates et sa jambe de bois lui paraissait plus facile à traîner. Du coup Homère avait accéléré le pas, presqu’au petit trot. « Hè là ! doucement mon garçon, attends-moi vieille bourrique ! tu vois bien que ça coince, mon ciré pèse une tonne, yoh ! yoh ! ralentis imbécile !  Si tu veux arriver avec tout le toutim en place, faut pas courir ! Ne t’en va pas faire perdre ma nasse à crevettes. Travailler pour rien, faut être bête comme un bourricot ! »

Black Jack s’agrippait comme il pouvait à la crinière de son compagnon. Péniblement, l’un tirant l’autre, ils gagnèrent sur le flot ;  la mer ne leur arrivait plus qu’aux  chevilles. Les grosses rides de la plage coulaient comme autant de petites rivières, ourlées d’écume dispersée par le vent. Homère prit une allure plus tranquille et le vieux souffla un peu. Il y avait encore un long parcours à franchir sur l’étendue déserte de l’estran à marée basse. Tout en haut les oyats se couchaient sur les dunes empilées, dessinant un gros bourrelet qui barrait l’horizon. L’âne mit le cap vers un banc rocheux dominant les ondulations de sable clair.  En approchant, on devinait sur ce petit promontoire, un genre de cabane à moitié enterrée dans les herbes avec une porte entrouverte, une fenêtre borgne  et un toit qui descendait presque jusqu’au sol. C’était la demeure bien cachée et très solitaire de Black Jack. C’est à ce moment-là qu’Ernest le vieux terre-neuve vint à leur rencontre en se dandinant et en s’ébrouant, obèse et fatigué.

Si insolites qu’ils soient l’homme et ses animaux faisaient partie du tableau, au même titre que le varech pourrissant et les galets bleu ardoise qui jonchaient par endroits les bancs de sable mouillé, avec les coquilles Saint-Jacques et les bigorneaux jaunes et noirs. Homère plus alerte, traçait le chemin que le vieux suivait avec peine, accompagné du  chien qui semblait totalement insensible aux éléments.

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