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20/07/2013

Black Jack- 2 Blanche Neige

 

black jack 2.jpg

Illustration originale de Do Labadie


Après une pause, qui lui permit de féliciter Ernest pour sa fidélité et son exactitude, l’homme attaqua la dernière pente et retrouva son bourricot immobile  devant l’entrée de la bicoque.

Ce n’était pas vraiment une maison mais à y regarder de plus près, l’abri avait bénéficié depuis longtemps de toutes les améliorations et de toutes les réparations qui lui permettaient aujourd’hui de résister à la pluie, aux embruns et aux tempêtes. Les bois de récupération à la pleine mer, les cordages échoués, les bouteilles vides étaient recyclées avec patience et ingéniosité. Les vieilles bouées colorées et les épaves diverses ajoutaient à l’édifice un air de gaieté et de fantaisie. Au-dessus de la porte un morceau de planche indiquait peint au goudron sur fond blanc : Black Jack. On avait envie d’habiter là, même si le tout paraissait de la plus grande rusticité.

Le vieux ôta lentement ses cirés et ses bottes qu’il rangea à leur place habituelle sous l’auvent qui faisait le coin. L’âne ne bougeait pas une patte pendant qu’il regardait son maître avec commisération. En claudiquant Jack se retourna vers son animal en grommelant. « Je sais bien que je suis trop lent, que tu n’aimes pas attendre, que tu voudrais être servi le premier, mais pour de vrai, mon garçon c’est toi la bête et moi le patron ».

Tout en s’expliquant, le vieux débarrassa l’âne de son attelage qu’il rangea soigneusement à côté des  bottes et du ciré, surveillé attentivement par Big Ernest. Pendant qu’il s’appliquait à donner un coup de brosse à son compagnon de galère, Black Jack s’entretint des nouvelles de la journée avec son chien « Tu vois mon gros, la journée a plutôt bien commencé avec un petit air vif mais sec comme un coup de trique. C’est vers midi que le nordet s’est vraiment levé et depuis il n’a pas cessé de forcir. Je te le dis Pépé cette nuit, on ferme tout et on s’enfouit dans l’édredon. Ce qu’il  y a de bien, c’est qu’on est à terre. Pas besoin de manœuvrer, pas besoin de se cramponner. Un tas de sable ça ne bouge pas hein mon Pépé ! »

Le vieux chien émit un petit gémissement pour acquiescer.  Pendant ce temps, le paisible Homère frissonnait de plaisir sous la brosse. L’opération fut terminée par un « Va mon garçon ! » qui autorisa la bête à aller paître dans les dunes derrière la baraque.

Le panier de crevettes soigneusement enveloppé dans un sac de jute mouillé reposait sur le seuil. Black Jack savait que son ami Blanche-Neige qui tenait le caboulot du « Tricorne » au petit port d’à côté, allait d’un moment à l’autre venir prendre sa pêche, la spécialité du chef. Les sauticots sautés au beurre frais étaient l’attraction hautement réputée de l’établissement. L’aubergiste ne manquait jamais le rendez-vous deux heures après le début du flot, qui marquait le retour de la pêche..

Blanche-Neige n’était pas un cuisinier habituel pour la région. Il avait appris son métier comme mousse puis comme marmiton à bord des chalutiers qui avaient l’habitude de faire escale à Dakar. Après vingt ans de campagnes de pêches sur toutes les mers, il avait oublié sa famille et son pays. Il connaissait tous les embarquements hauturiers de France et d’Afrique. A la fin, perclus de rhumatismes, il s’était décidé pour le Tricorne et ses crevettes sautées. Lors des escales, ses copains de la grande pêche venaient parfois boire du Muscadet et se moquer de lui en l’appelant le reste-à-terre et le grand feignant, mais il y avait là-dedans une pointe de jalousie pour le bel établissement bien fréquenté, qu’aiguisaient les lumières tamisées et les banquettes de moleskine, sans compter les belles garces qui croisaient haut les jambes au bar.

Comme prévu le Sénégalais arriva avec sa vieille auto et se chargea directement du sac de crevettes.

-Il y en a bien cinq kilos lui lança le vieux.

-Ca grand père c’est la balance qui va me le dire. La dernière fois il y en avait neuf livres.

-Tu me voles grinça le vieux, tu es un sale nègre.

-Pas tant que ça reprit le cuistot, encore que tu le mériterais, je te ferai dire ! Il partit dans un grand éclat de rire.  Je t’ai apporté ta provision de Sherry et toute ta commande de chez Népisse. Je te prends pas un sou pour ça, c’est du bonus.

-Alors tu es un bon nègre, je retire ce que j’ai dit. Je vais bien avoir besoin du xérès ce soir, on va ramasser une danse ! Regarde ce qui se prépare au vent. J’ai senti ça venir toute la journée, ça sonne creux, on entend le bourdon de Boulogne.

Le restaurateur se chargea du sac dégoulinant et dit : - C’est le temps préféré de mes clients, boire un coup et déguster leurs plats favoris, bien au chaud  à côté de leurs gonzesses pendant qu’il piaule et qu’il tonne, à ne pas mettre un mauvais chien dehors. Je vais avoir du monde. Prends garde à toi Pépère, ta baraque pourrait s’envoler dans un grain ! Allez bouche-toi les oreilles, bonne nuit et à demain !

Black Jack ressentit une pointe de tristesse en voyant son ami marcher à toutes jambes dans les oyats pour rejoindre son auto. Les rafales couchaient les pruneliers et arrachaient les tiges sèches des mauves marines chargées de graines. Les goélands, encore eux, se rassemblaient dans les près en arrière des dunes. "Octobre est l’antichambre de l’hiver, dans une semaine on sera à la fête de tous les saints et des trépassés" se dit le vieux qui serra entre ses doigts noueux l’oreille de son chien, une habitude qu’il avait prise pour lui communiquer sa tendresse.

« Tu vois Ernest, cet homme qui est né sous le soleil, dans les grands deltas où les crabes et les poissons n’arrêtent pas de baiser et de se multiplier, il a fini par venir s’installer dans notre foutue baie qui est presque un morceau de banquise. Il ne peut pas sortir  de sa bodega, sans  endosser sa canadienne et enfoncer sa chapka jusqu’aux yeux. On dirait un russe noir. Alors dis-moi Ernest, pourquoi il n’y a pas de nègres sur la Volga ? »

Tout en parlant entre ses dents, Black Jack attachait ses volets et passait un fort bout autour de la porte, principalement exposée. Satisfait de ces précautions qui ressemblaient à celles qu’on prend sur un navire pour saluer un coup de temps, le vieux rentra dans sa cabane avec son compagnon, toujours placide et silencieux. L’intérieur tenait dans une seule pièce de quelques mètres carrés, le lit en face la porte et la table à côté de la fenêtre ; en arrière, un coin pour la cuisine, avec un fourneau à bois de l’ancien temps. Entre le fourneau et le lit, un tas de bûches bien ordonnées, cassées menu, des vrais allumettes.

Sans hâte, en claudiquant sur le pilon qui remplaçait sa jambe gauche coupée au-dessous du genou, Pépère entreprit d’allumer son feu, sous la surveillance blasée d’Ernest couché en travers de la porte et qui servait de paillasson contre les courants d’air.

« Je sais bien Ernest que tu n’as jamais froid, avec tous tes poils, il n’y a pas de quoi s’étonner. Tu vois vieille bête ! le froid, à soixante-quinze ans c’est ce que je redoute le plus. Je peux me passer de manger, mais le froid c’est mortel. A la pêche, on marche, enfin moi je marche, je ne suis pas comme ces feignants de Belges qui sont assis sur leurs percherons  et qui talonnent leur bestiau. Moi je marche, je tire, je pousse, je parle, ça réchauffe et mon Homère ça lui donne du courage. Mon pilon il est juste lesté pour ne pas m’entraîner dans la flotte.

« Mais quand on s’arrête, c’est là que le froid vous saisit, toutes les articulations grincent, les cartilages durcissent, les tendons  s’arrachent. Le feu c’est le luxe du pauvre. »

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