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27/07/2013

Black Jack - 3 Luciana


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Illustration Dominique Labadie


N°3 - Luciana

Tout en parlant, Black Jack avait fait jaillir des flammes hautes et claires dans son poêle. Il se dirigea alors vers le carton que lui avait déposé Blanche-Neige. Il y avait là-dedans une douzaine de bouteilles bien rangées venant d’Andalousie, du Sherry de tradition, un xérès ancestral tout droit récolté sur les coteaux du Guadalquivir. Pépé Jack n’avait jamais pu renoncer à ces bouteilles minces et brillantes, sombres comme les nuits enchantées sévillanes. Les étiquettes sur chaque bouteille annonçaient la couleur :

    « Un bon xérès a deux effets : d'abord, il monte au cerveau, éloigne les tristes et sottes pensées qui l'enténèbrent, délie la langue et l'esprit ; ensuite, il réchauffe le sang et en chasse la pusillanimité et la couardise. » Shakespeare, Falstaff)

Vis à vis d’Ernest, Jack se fit un peu solennel :

« Tu vois mon gros toutou,  tu vois mon Ernest, j’ai bien gagné un peu de repos. Je suis fatigué. Tu me connais, quand je sors ces flacons c’est pour la bonne cause. Ce n’est pas la première fois que j’entame le soir venu une bonne bouteille de ce vieil oloroso de Jerez de la Frontera. Ce vin est de nature géologique, un jus néolithique pour de vrai !  Il a été inventé par les Phéniciens !  ou bien les Romains ? ou les Arabes ?  qu’est-ce que je sais ? Un vin qui a de l’ancienneté et la patine de l’histoire, un grand cru au long cours ! Ce vin m’emporte à tous les coups dans les antichambres de la Mare Nostrum, il me fascine. C’est chaque fois l’Odyssée, les colonnes d’Hercule, Charybde et Scylla, Ulysse et les sirènes, la Galite et les Galitons. Avec ce breuvage, tu ne bois pas seulement de l’alcool, tu bois tout un monde, une civilisation. Il me prend à la gorge au premier verre et m’accompagne jusqu’au  dernier, pendant que je flotte comme un incendiaire dans mes contrées imaginaires, avec des fleuves interminables, des îles lointaines, des forêts profondes, et toute une cohorte d‘âmes damnées d’antéchrists improbables !

"A mesure que prends de l’âge, Je peux de moins en moins m’en passer !  Avec lui,  je parcours les coulisses délabrées de ma mémoire, je revois les séquences mirifiques ou maudites de ma jeunesse, celles des muscles tétanisés et de l’innocence impassible. Tu vas me dire, mon cher Ernest que je fais bien des embarras avec ce pissouet de vigne. Mais il faut les voir ces vignobles des collines andalouses ! Leur raisin est un cépage lumineux, jaune comme des blés trop mûrs, un Palomino fino que des générations d’andalouses ont cueilli et porté sur leurs épaules lascives, oh combien lascives ! »

Black jack avait tiré du coffre un verre à pied à l’ancienne et se versa une généreuse rasade du breuvage.
Avec un brin de cérémonie et beaucoup de nostalgie, il dit :

« Ce soir encore, je bois à la santé de l’Andalousie et des Andalouses ! Tu vois Ernest, la porte est close, dehors c’est le blizzard et la mort, mais dedans, mon chien ! Dedans !  C’est doux et tiède, la porte vibre et la fenêtre craque, les ancrages du toit n’en peuvent mais, et si ça se trouve les murs eux-mêmes vont s’ouvrir. En dépit de tout, le vieux Black, ton Black Jack, ton vieux maître, ne lâche rien ! Il a son poêle qui ronfle et une bouteille de première sur sa table. Le vieux Jack, c’est un as, un solide, il en vu bien d’autres le mâtin ! »

Pépé Black faisait preuve de tendresse pour son personnage, la dernière folie de sa sénilité grandissante. Il en  en avait tellement vu dans sa jeunesse. Il se confiait volontiers dans ces moments sentimentaux au gros Ernest qui devait son nom à un certain écrivain américain. Quand Jack parlait à son chien c’était comme si il s’adressait à l’auteur du  vieil homme et la mer. Comme un fameux métèque de sa connaissance, à vingt ans, Jack avait suivi des tziganes, de la famille de  Django et surtout le fils Babik. C’était lui qui conduisait la Studebaker qui les avait menés d’Ostende à  Paris, puis à Grenade et à Séville. Ils finirent par atterrir à Jérez de la Frontera, en plein pays flamenco. En avant les guitares et les castagnettes !

Tout en vidant son verre, Pépé avait disposé sur les ronds du poêle tout un petit troupeau de berniques, ces patelles qui ne manquent jamais à l’heure des tapas à la boulognaise. Les premiers chuintements de cuisson dispersèrent une forte odeur de marée à travers la pièce.

« Sent moi-ça mon bon Ernest !  ça donne faim, ça donne du goût à la vie, c’est exactement ce qu’il  faut pour accompagner l’aloroso ; aventureux sucré, salé, alcoolisé. »

A cet instant une rafale fit fléchir le toit sous le vent. Jack observa un moment les éléments disparates de son modeste intérieur, attendit en vain d’autres craquements, interloqué, puis se resservit un plein verre. De la pointe de son couteau, il se mit à extraire les patelles brûlantes de leur coquille, en aspirant une de temps en temps, dans un mouvement de langue puisant et bruyant.

« C’est là,  mon garçon continua-t-il en s’adressant à Ernest que j’ai rencontré Luciana, Luciana la Guanche ! Encore une histoire que je ne t’ai jamais racontée. La plus belle de ma vie ! Un vrai roman pour cette époque !  On était toute une smala à courir dans les bodegas, à entourer nos danseuses préférées, à leur faire du charme. A trente ans,  tu ne te fatigues pas des belles gonzesses, une œillade, un sourire en coin, un glissement de la hanche, une ondulation du dos, un frisson de la fesse, tout fait signe, la soie du corsage et la transparence de la robe. Le soleil andalou, au crépuscule,  glisse sur les peaux moites et ambrées. J’étais comme un gamin dans un champ de pêches. Je bandais. Et les femmes, ça les émeut, de voir un grand garçon gai et romantique bander pour elles ! »

 

Jack se reversa un verre en mirant la robe rouge sombre du breuvage qui lui ramenait ses souvenirs tout frais, comme si c’était la veille. Ernest, devenu pour un soir citoyen américain de grande lignée,  bailla en ouvrant la gueule en silence, à demi assoupi. Mais il en fallait plus pour décourager le vieux, illuminé par ses souvenirs incandescents.

 

« Luciana n’était pas la plus jeune mais c’était une femelle de méditerranée, qui savait depuis le plus ancien temps que son capital le plus précieux, c’était son cul plantureux, langoureux, voluptueux, demandeur, prometteur, accrocheur. Il y en avait de plus belles, des garces en apprentissage si j’ose dire, des belles piquantes, aux raisins verts, qui riaient et qui aguichaient. Luciana elle, avait la maîtrise de son art. Elle était géante, avec une tignasse sombre, aux reflets ambrés, son opulente poitrine toujours offerte, en prime sur le reste. Elle érotisait l'atmosphère sans effort, naturellement et chaleureusement… »

 

En vidant son verre, Jack leva les yeux au plafond, interrompu par les rafales de grêle qui s’abattaient sur la bicoque, couvrant le grondement des lames qui se fracassaient sur les rochers des Hagards.

 

« Tu sais mon Ernest, tu n’étais pas encore né à cette époque-là. Le monde était bien trop petit pour moi. Il n’y avait pas de feu assez puissant,  pas de lumière trop vive, pas d’horizon trop lointain, pas de terres inconnues assez étranges. J’ai passé tout un été comme chevalier servant de Luciana, drogué, zélé et empressé, rivé à ses désirs comme les arapèdes que tu vois là,  vivent  collées au rocher. J’étais son violon, son banjo, sa guitare, elle ne ratait pas une corde, pas un octave,  j’en redemandais, elle en voulait toujours plus, et nous lancions des cris au firmament…aux foutues étoiles du ciel violent de Méditerranée. J’étais son petit, son Apollon, elle était basanée, j’étais blond. Elle vantait partout mes qualités phalliques, mon odeur, la couleur de ma semence, son goût, son abondance…Quelle belle pagaille ! »

 

Jack avait une foi absolue dans son xérès, dans le souffle puissant que l’alcool lançait en rafales au plus profond de sa carcasse épuisée. Sous l’effet magique de la liqueur andalouse, la passion toute chaude de Luciana ressuscitait comme par miracle dans l’atmosphère chahutée de la frêle bicoque. Jack avait encore dans les oreilles les chuintements de la robe ouverte de cette femme explosée et explosive. Il ressentait comme si c’était hier dans ses mains moites, la brûlure  incendiaire des mamelles de la Vénus déchaînée, libérée, inventive et généreuse. Si délabré que son corps pouvait être aujourd’hui,  le vieil homme vivait dans sa carcasse usée la tension fulgurante de son sexe depuis trop longtemps abandonné. Il retrouvait de nouveau, comme une vérité définitive, la brûlure orageuse de l’éternelle jouissance…

 

« Cher Ernest poursuivit Jack, regarde-moi bien ! Il me manque la moitié d’une jambe, je suis borgne et mon foie serait en prime atteint d’une cirrhose définitive, m’a-t-on dit à l’Hôtel-Dieu. Malgré tout cela, avec une demi-bouteille de cet absolu nectar d’Andalousie , je me retrouve comme avant, trentenaire véloce, brigand despérado, pirate ! »

 

Pépé but longuement, les paupières gonflées, une larme de compassion pour lui-même prête à poindre. Il s’assit au bord du lit, cala ses oreillers, rapprocha son édredon. Son verre à la main, il laissa patiemment s’éteindre les derniers soubresauts de sa mémoire agitée. Avec un demi-sourire, le vieil homme écouta la chanson tonitruante des éléments déchaînés, ça lui rappelait les dernières goélettes de Djerba, sur lesquelles il avait servi pour pêcher les poulpes, dans des mers mal famées où ils subissaient des coups terribles en pleine nuit qui cassaient tout, les amarres et  les gréements et pendant ce temps-là, tous ces putains de petits moricauds qui voyaient une tempête pour la première fois,  dégueulaient partout entre deux prières !

 

Black Jack liquida son verre d’un dernier trait et se laissa glisser dans ses oreillers. Le rougeoiement des charbons du poêle coloraient l’intérieur. Le vieil Ernest considéra que l’entretien était terminé, il fit trois tours sur lui-même et avec un grand soupir, il s’allongea lourdement pour son quart de veille.


(A samedi prochain pour le 4-)

10:00 Publié dans Black Jack | Lien permanent | Commentaires (0) | Tags : black jack | |  Imprimer

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