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27/07/2013

Black Jack - 3 Luciana


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Illustration Dominique Labadie


N°3 - Luciana

Tout en parlant, Black Jack avait fait jaillir des flammes hautes et claires dans son poêle. Il se dirigea alors vers le carton que lui avait déposé Blanche-Neige. Il y avait là-dedans une douzaine de bouteilles bien rangées venant d’Andalousie, du Sherry de tradition, un xérès ancestral tout droit récolté sur les coteaux du Guadalquivir. Pépé Jack n’avait jamais pu renoncer à ces bouteilles minces et brillantes, sombres comme les nuits enchantées sévillanes. Les étiquettes sur chaque bouteille annonçaient la couleur :

    « Un bon xérès a deux effets : d'abord, il monte au cerveau, éloigne les tristes et sottes pensées qui l'enténèbrent, délie la langue et l'esprit ; ensuite, il réchauffe le sang et en chasse la pusillanimité et la couardise. » Shakespeare, Falstaff)

Vis à vis d’Ernest, Jack se fit un peu solennel :

« Tu vois mon gros toutou,  tu vois mon Ernest, j’ai bien gagné un peu de repos. Je suis fatigué. Tu me connais, quand je sors ces flacons c’est pour la bonne cause. Ce n’est pas la première fois que j’entame le soir venu une bonne bouteille de ce vieil oloroso de Jerez de la Frontera. Ce vin est de nature géologique, un jus néolithique pour de vrai !  Il a été inventé par les Phéniciens !  ou bien les Romains ? ou les Arabes ?  qu’est-ce que je sais ? Un vin qui a de l’ancienneté et la patine de l’histoire, un grand cru au long cours ! Ce vin m’emporte à tous les coups dans les antichambres de la Mare Nostrum, il me fascine. C’est chaque fois l’Odyssée, les colonnes d’Hercule, Charybde et Scylla, Ulysse et les sirènes, la Galite et les Galitons. Avec ce breuvage, tu ne bois pas seulement de l’alcool, tu bois tout un monde, une civilisation. Il me prend à la gorge au premier verre et m’accompagne jusqu’au  dernier, pendant que je flotte comme un incendiaire dans mes contrées imaginaires, avec des fleuves interminables, des îles lointaines, des forêts profondes, et toute une cohorte d‘âmes damnées d’antéchrists improbables !

"A mesure que prends de l’âge, Je peux de moins en moins m’en passer !  Avec lui,  je parcours les coulisses délabrées de ma mémoire, je revois les séquences mirifiques ou maudites de ma jeunesse, celles des muscles tétanisés et de l’innocence impassible. Tu vas me dire, mon cher Ernest que je fais bien des embarras avec ce pissouet de vigne. Mais il faut les voir ces vignobles des collines andalouses ! Leur raisin est un cépage lumineux, jaune comme des blés trop mûrs, un Palomino fino que des générations d’andalouses ont cueilli et porté sur leurs épaules lascives, oh combien lascives ! »

Black jack avait tiré du coffre un verre à pied à l’ancienne et se versa une généreuse rasade du breuvage.
Avec un brin de cérémonie et beaucoup de nostalgie, il dit :

« Ce soir encore, je bois à la santé de l’Andalousie et des Andalouses ! Tu vois Ernest, la porte est close, dehors c’est le blizzard et la mort, mais dedans, mon chien ! Dedans !  C’est doux et tiède, la porte vibre et la fenêtre craque, les ancrages du toit n’en peuvent mais, et si ça se trouve les murs eux-mêmes vont s’ouvrir. En dépit de tout, le vieux Black, ton Black Jack, ton vieux maître, ne lâche rien ! Il a son poêle qui ronfle et une bouteille de première sur sa table. Le vieux Jack, c’est un as, un solide, il en vu bien d’autres le mâtin ! »

Pépé Black faisait preuve de tendresse pour son personnage, la dernière folie de sa sénilité grandissante. Il en  en avait tellement vu dans sa jeunesse. Il se confiait volontiers dans ces moments sentimentaux au gros Ernest qui devait son nom à un certain écrivain américain. Quand Jack parlait à son chien c’était comme si il s’adressait à l’auteur du  vieil homme et la mer. Comme un fameux métèque de sa connaissance, à vingt ans, Jack avait suivi des tziganes, de la famille de  Django et surtout le fils Babik. C’était lui qui conduisait la Studebaker qui les avait menés d’Ostende à  Paris, puis à Grenade et à Séville. Ils finirent par atterrir à Jérez de la Frontera, en plein pays flamenco. En avant les guitares et les castagnettes !

Tout en vidant son verre, Pépé avait disposé sur les ronds du poêle tout un petit troupeau de berniques, ces patelles qui ne manquent jamais à l’heure des tapas à la boulognaise. Les premiers chuintements de cuisson dispersèrent une forte odeur de marée à travers la pièce.

« Sent moi-ça mon bon Ernest !  ça donne faim, ça donne du goût à la vie, c’est exactement ce qu’il  faut pour accompagner l’aloroso ; aventureux sucré, salé, alcoolisé. »

A cet instant une rafale fit fléchir le toit sous le vent. Jack observa un moment les éléments disparates de son modeste intérieur, attendit en vain d’autres craquements, interloqué, puis se resservit un plein verre. De la pointe de son couteau, il se mit à extraire les patelles brûlantes de leur coquille, en aspirant une de temps en temps, dans un mouvement de langue puisant et bruyant.

« C’est là,  mon garçon continua-t-il en s’adressant à Ernest que j’ai rencontré Luciana, Luciana la Guanche ! Encore une histoire que je ne t’ai jamais racontée. La plus belle de ma vie ! Un vrai roman pour cette époque !  On était toute une smala à courir dans les bodegas, à entourer nos danseuses préférées, à leur faire du charme. A trente ans,  tu ne te fatigues pas des belles gonzesses, une œillade, un sourire en coin, un glissement de la hanche, une ondulation du dos, un frisson de la fesse, tout fait signe, la soie du corsage et la transparence de la robe. Le soleil andalou, au crépuscule,  glisse sur les peaux moites et ambrées. J’étais comme un gamin dans un champ de pêches. Je bandais. Et les femmes, ça les émeut, de voir un grand garçon gai et romantique bander pour elles ! »

 

Jack se reversa un verre en mirant la robe rouge sombre du breuvage qui lui ramenait ses souvenirs tout frais, comme si c’était la veille. Ernest, devenu pour un soir citoyen américain de grande lignée,  bailla en ouvrant la gueule en silence, à demi assoupi. Mais il en fallait plus pour décourager le vieux, illuminé par ses souvenirs incandescents.

 

« Luciana n’était pas la plus jeune mais c’était une femelle de méditerranée, qui savait depuis le plus ancien temps que son capital le plus précieux, c’était son cul plantureux, langoureux, voluptueux, demandeur, prometteur, accrocheur. Il y en avait de plus belles, des garces en apprentissage si j’ose dire, des belles piquantes, aux raisins verts, qui riaient et qui aguichaient. Luciana elle, avait la maîtrise de son art. Elle était géante, avec une tignasse sombre, aux reflets ambrés, son opulente poitrine toujours offerte, en prime sur le reste. Elle érotisait l'atmosphère sans effort, naturellement et chaleureusement… »

 

En vidant son verre, Jack leva les yeux au plafond, interrompu par les rafales de grêle qui s’abattaient sur la bicoque, couvrant le grondement des lames qui se fracassaient sur les rochers des Hagards.

 

« Tu sais mon Ernest, tu n’étais pas encore né à cette époque-là. Le monde était bien trop petit pour moi. Il n’y avait pas de feu assez puissant,  pas de lumière trop vive, pas d’horizon trop lointain, pas de terres inconnues assez étranges. J’ai passé tout un été comme chevalier servant de Luciana, drogué, zélé et empressé, rivé à ses désirs comme les arapèdes que tu vois là,  vivent  collées au rocher. J’étais son violon, son banjo, sa guitare, elle ne ratait pas une corde, pas un octave,  j’en redemandais, elle en voulait toujours plus, et nous lancions des cris au firmament…aux foutues étoiles du ciel violent de Méditerranée. J’étais son petit, son Apollon, elle était basanée, j’étais blond. Elle vantait partout mes qualités phalliques, mon odeur, la couleur de ma semence, son goût, son abondance…Quelle belle pagaille ! »

 

Jack avait une foi absolue dans son xérès, dans le souffle puissant que l’alcool lançait en rafales au plus profond de sa carcasse épuisée. Sous l’effet magique de la liqueur andalouse, la passion toute chaude de Luciana ressuscitait comme par miracle dans l’atmosphère chahutée de la frêle bicoque. Jack avait encore dans les oreilles les chuintements de la robe ouverte de cette femme explosée et explosive. Il ressentait comme si c’était hier dans ses mains moites, la brûlure  incendiaire des mamelles de la Vénus déchaînée, libérée, inventive et généreuse. Si délabré que son corps pouvait être aujourd’hui,  le vieil homme vivait dans sa carcasse usée la tension fulgurante de son sexe depuis trop longtemps abandonné. Il retrouvait de nouveau, comme une vérité définitive, la brûlure orageuse de l’éternelle jouissance…

 

« Cher Ernest poursuivit Jack, regarde-moi bien ! Il me manque la moitié d’une jambe, je suis borgne et mon foie serait en prime atteint d’une cirrhose définitive, m’a-t-on dit à l’Hôtel-Dieu. Malgré tout cela, avec une demi-bouteille de cet absolu nectar d’Andalousie , je me retrouve comme avant, trentenaire véloce, brigand despérado, pirate ! »

 

Pépé but longuement, les paupières gonflées, une larme de compassion pour lui-même prête à poindre. Il s’assit au bord du lit, cala ses oreillers, rapprocha son édredon. Son verre à la main, il laissa patiemment s’éteindre les derniers soubresauts de sa mémoire agitée. Avec un demi-sourire, le vieil homme écouta la chanson tonitruante des éléments déchaînés, ça lui rappelait les dernières goélettes de Djerba, sur lesquelles il avait servi pour pêcher les poulpes, dans des mers mal famées où ils subissaient des coups terribles en pleine nuit qui cassaient tout, les amarres et  les gréements et pendant ce temps-là, tous ces putains de petits moricauds qui voyaient une tempête pour la première fois,  dégueulaient partout entre deux prières !

 

Black Jack liquida son verre d’un dernier trait et se laissa glisser dans ses oreillers. Le rougeoiement des charbons du poêle coloraient l’intérieur. Le vieil Ernest considéra que l’entretien était terminé, il fit trois tours sur lui-même et avec un grand soupir, il s’allongea lourdement pour son quart de veille.


(A samedi prochain pour le 4-)

10:00 Publié dans Black Jack | Lien permanent | Commentaires (0) | Tags : black jack | |  Imprimer

20/07/2013

Black Jack- 2 Blanche Neige

 

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Illustration originale de Do Labadie


Après une pause, qui lui permit de féliciter Ernest pour sa fidélité et son exactitude, l’homme attaqua la dernière pente et retrouva son bourricot immobile  devant l’entrée de la bicoque.

Ce n’était pas vraiment une maison mais à y regarder de plus près, l’abri avait bénéficié depuis longtemps de toutes les améliorations et de toutes les réparations qui lui permettaient aujourd’hui de résister à la pluie, aux embruns et aux tempêtes. Les bois de récupération à la pleine mer, les cordages échoués, les bouteilles vides étaient recyclées avec patience et ingéniosité. Les vieilles bouées colorées et les épaves diverses ajoutaient à l’édifice un air de gaieté et de fantaisie. Au-dessus de la porte un morceau de planche indiquait peint au goudron sur fond blanc : Black Jack. On avait envie d’habiter là, même si le tout paraissait de la plus grande rusticité.

Le vieux ôta lentement ses cirés et ses bottes qu’il rangea à leur place habituelle sous l’auvent qui faisait le coin. L’âne ne bougeait pas une patte pendant qu’il regardait son maître avec commisération. En claudiquant Jack se retourna vers son animal en grommelant. « Je sais bien que je suis trop lent, que tu n’aimes pas attendre, que tu voudrais être servi le premier, mais pour de vrai, mon garçon c’est toi la bête et moi le patron ».

Tout en s’expliquant, le vieux débarrassa l’âne de son attelage qu’il rangea soigneusement à côté des  bottes et du ciré, surveillé attentivement par Big Ernest. Pendant qu’il s’appliquait à donner un coup de brosse à son compagnon de galère, Black Jack s’entretint des nouvelles de la journée avec son chien « Tu vois mon gros, la journée a plutôt bien commencé avec un petit air vif mais sec comme un coup de trique. C’est vers midi que le nordet s’est vraiment levé et depuis il n’a pas cessé de forcir. Je te le dis Pépé cette nuit, on ferme tout et on s’enfouit dans l’édredon. Ce qu’il  y a de bien, c’est qu’on est à terre. Pas besoin de manœuvrer, pas besoin de se cramponner. Un tas de sable ça ne bouge pas hein mon Pépé ! »

Le vieux chien émit un petit gémissement pour acquiescer.  Pendant ce temps, le paisible Homère frissonnait de plaisir sous la brosse. L’opération fut terminée par un « Va mon garçon ! » qui autorisa la bête à aller paître dans les dunes derrière la baraque.

Le panier de crevettes soigneusement enveloppé dans un sac de jute mouillé reposait sur le seuil. Black Jack savait que son ami Blanche-Neige qui tenait le caboulot du « Tricorne » au petit port d’à côté, allait d’un moment à l’autre venir prendre sa pêche, la spécialité du chef. Les sauticots sautés au beurre frais étaient l’attraction hautement réputée de l’établissement. L’aubergiste ne manquait jamais le rendez-vous deux heures après le début du flot, qui marquait le retour de la pêche..

Blanche-Neige n’était pas un cuisinier habituel pour la région. Il avait appris son métier comme mousse puis comme marmiton à bord des chalutiers qui avaient l’habitude de faire escale à Dakar. Après vingt ans de campagnes de pêches sur toutes les mers, il avait oublié sa famille et son pays. Il connaissait tous les embarquements hauturiers de France et d’Afrique. A la fin, perclus de rhumatismes, il s’était décidé pour le Tricorne et ses crevettes sautées. Lors des escales, ses copains de la grande pêche venaient parfois boire du Muscadet et se moquer de lui en l’appelant le reste-à-terre et le grand feignant, mais il y avait là-dedans une pointe de jalousie pour le bel établissement bien fréquenté, qu’aiguisaient les lumières tamisées et les banquettes de moleskine, sans compter les belles garces qui croisaient haut les jambes au bar.

Comme prévu le Sénégalais arriva avec sa vieille auto et se chargea directement du sac de crevettes.

-Il y en a bien cinq kilos lui lança le vieux.

-Ca grand père c’est la balance qui va me le dire. La dernière fois il y en avait neuf livres.

-Tu me voles grinça le vieux, tu es un sale nègre.

-Pas tant que ça reprit le cuistot, encore que tu le mériterais, je te ferai dire ! Il partit dans un grand éclat de rire.  Je t’ai apporté ta provision de Sherry et toute ta commande de chez Népisse. Je te prends pas un sou pour ça, c’est du bonus.

-Alors tu es un bon nègre, je retire ce que j’ai dit. Je vais bien avoir besoin du xérès ce soir, on va ramasser une danse ! Regarde ce qui se prépare au vent. J’ai senti ça venir toute la journée, ça sonne creux, on entend le bourdon de Boulogne.

Le restaurateur se chargea du sac dégoulinant et dit : - C’est le temps préféré de mes clients, boire un coup et déguster leurs plats favoris, bien au chaud  à côté de leurs gonzesses pendant qu’il piaule et qu’il tonne, à ne pas mettre un mauvais chien dehors. Je vais avoir du monde. Prends garde à toi Pépère, ta baraque pourrait s’envoler dans un grain ! Allez bouche-toi les oreilles, bonne nuit et à demain !

Black Jack ressentit une pointe de tristesse en voyant son ami marcher à toutes jambes dans les oyats pour rejoindre son auto. Les rafales couchaient les pruneliers et arrachaient les tiges sèches des mauves marines chargées de graines. Les goélands, encore eux, se rassemblaient dans les près en arrière des dunes. "Octobre est l’antichambre de l’hiver, dans une semaine on sera à la fête de tous les saints et des trépassés" se dit le vieux qui serra entre ses doigts noueux l’oreille de son chien, une habitude qu’il avait prise pour lui communiquer sa tendresse.

« Tu vois Ernest, cet homme qui est né sous le soleil, dans les grands deltas où les crabes et les poissons n’arrêtent pas de baiser et de se multiplier, il a fini par venir s’installer dans notre foutue baie qui est presque un morceau de banquise. Il ne peut pas sortir  de sa bodega, sans  endosser sa canadienne et enfoncer sa chapka jusqu’aux yeux. On dirait un russe noir. Alors dis-moi Ernest, pourquoi il n’y a pas de nègres sur la Volga ? »

Tout en parlant entre ses dents, Black Jack attachait ses volets et passait un fort bout autour de la porte, principalement exposée. Satisfait de ces précautions qui ressemblaient à celles qu’on prend sur un navire pour saluer un coup de temps, le vieux rentra dans sa cabane avec son compagnon, toujours placide et silencieux. L’intérieur tenait dans une seule pièce de quelques mètres carrés, le lit en face la porte et la table à côté de la fenêtre ; en arrière, un coin pour la cuisine, avec un fourneau à bois de l’ancien temps. Entre le fourneau et le lit, un tas de bûches bien ordonnées, cassées menu, des vrais allumettes.

Sans hâte, en claudiquant sur le pilon qui remplaçait sa jambe gauche coupée au-dessous du genou, Pépère entreprit d’allumer son feu, sous la surveillance blasée d’Ernest couché en travers de la porte et qui servait de paillasson contre les courants d’air.

« Je sais bien Ernest que tu n’as jamais froid, avec tous tes poils, il n’y a pas de quoi s’étonner. Tu vois vieille bête ! le froid, à soixante-quinze ans c’est ce que je redoute le plus. Je peux me passer de manger, mais le froid c’est mortel. A la pêche, on marche, enfin moi je marche, je ne suis pas comme ces feignants de Belges qui sont assis sur leurs percherons  et qui talonnent leur bestiau. Moi je marche, je tire, je pousse, je parle, ça réchauffe et mon Homère ça lui donne du courage. Mon pilon il est juste lesté pour ne pas m’entraîner dans la flotte.

« Mais quand on s’arrête, c’est là que le froid vous saisit, toutes les articulations grincent, les cartilages durcissent, les tendons  s’arrachent. Le feu c’est le luxe du pauvre. »

13/07/2013

Black Jack 1- Retour de pêche

 

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 illustration originale de Dominique Labadie


L'histoire de " L'homme qui voulait mourir" commence aujourd'hui . Huit épisodes et quatre chapitres plus tard vous saurez comment ce dur de dur fut sauvé par l'amour...!



Chapitre 1- Retour de pêche


« La vie est dure » expliquait Black Jack à son âne. La pauvre bête faisait face à la bise glacée qui venait de Sibérie, une bise qui soufflait la banquise et la toundra, qui traversait la Norvège, la Finlande et la mer du Nord pour venir s’engouffrer dans la baie des Baleines. Depuis le matin l’âne  tirait la traîne à crevettes, l’eau au ventre, parfois douché jusqu’aux yeux par un méchant clapot qui lui éclatait sous le museau. Black Jack avait des cristaux de glace dans sa vieille barbe, la seule partie humaine qui dépassait de son ciré informe. L’homme n’avait plus de jeunesse. Sa démarche était lente et cahotante. On avait l’impression que seule sa main crispée sur la crinière de son animal l’empêchait de s’écrouler, autant dire de rouler dans le bouillon et de couler. Mais quand on s’approchait, on trouvait dans la barbe deux yeux fiévreux au regard allumé. Une tension qu’il communiquait  à sa bête prénommée Homère, et qu’il encourageait à tout va..

« Dioup, dioup ! t’arrête pas Homère, mauvais fils de pute, t’arrête pas, si tu t’arrêtes tu vas rester planté là, tout raide et crever sans rien dire, sans personne pour te regarder ni te tirer de là. Yah ! Dioup ! Raya ! Rohr ! Go, Go ! Avance mon gamin, avance tête d’âne, comment faut-y que je te le dise ? Crois-tu que c’est plus facile pour moi, avec ma jambe de bois d’avancer dans cette putain de soupe  glacée, une bouillabaisse pour crever, bien salée, qui vous mord les genoux jusqu‘aux glaouis, avance Bon Dieu ! Lève les pattes, tire, marche, t’écoute pas !  Tu pourras te reposer dans pas longtemps, voilà le jour qui baisse. Crénom de Dieu de calamité, il y a des queues de jument qui viennent d’amont ! Un vrai tableau d’antéchrist, une construction de catastrophe, violette comme du vieux sang, une boucherie ! Il faudra bien se calfeutrer cette nuit, colmater les courants d’air, assurer le tout avec des bouts bien souqués, crévingt dieux ! Le ciel est tout ce qu’il y a de mauvais, on dirait qu’il sent les trépassés, les morts pris en glace, la Toussaint.  Ca va venter dans la cabane, faudra faire du feu non d’un bonhomme, chauffer mes douleurs !  Je ne le sens pas bien ce coup là.  Rien qu’aux oreilles qui me sifflent, je me dis que ça va mal tourner ;  il y a de la tempête dans cette piaule, de la neige, du blizzard, de la Bérézina ! Ah ! mon garçon, ce n’est pas pour dire, mais on endure des misères tu sais bien ! tous les jours que Dieu fait, et voilà qu’il nous envoie cette saloperie de Nordet qui va tout déménager, le sable, les cailloux, les herbes folles…. Les goélands ! Tu entends ça avec tes grandes oreilles ? »

Comme si il avait tout compris Homère s’arrêta comme un vieux moteur à bout de souffle, lentement, on pourrait dire timidement, haletant, glissant un regard harassé et suppliant vers son maître. Son encolure frissonnait et tout son dos s’était arrondi, rétréci, sa maigre queue disparaissait entre ses jambes. Une bande d’oies bernaches fuyait vers le sud en silence.

T’en peux plus ? hein mon garçon ! c’est vrai, tu n’es plus tout jeune et l’eau glacée ça donne des rhumatismes, et  puis ton truc c’est le désert, la savane, bien au sec avec les gnous et les zèbres. Ici c’est pas une vie, pas vrai ? C’est une galère,  un travail de forçat ! Biribi !

Sans cesser de marmonner, Black Jack hala sur les traits du petit chalut et entreprit de transvaser les sauticots  par poignées agitées dans le vivier en osier tressé qu’il traînait derrière lui. La pêche n’est pas si mauvaise, il y a même une jolie tombette pour mon souper. Les gestes étaient maladroits mais efficaces, en ne laissant rien échapper du butin. Immédiatement une bande de goélands s’approcha en gueulant, tournant autour de l’attelage, braillant  en planant par saccades. A la moindre proie, ils se précipitaient par deux ou trois en piaillant à qui mieux mieux, se disputant la plus menu fretin. A la fin de l’opération le vieux raccrocha tout l’attirail sur le dos du bourricot et d’un claquement de langue décida le retour vers la longue plage déserte d’où le vent commençait à soulever des nuées de sable au ras des dunes. Satisfaits, les oiseaux s’éloignèrent à tire d’aile, sans hâte excessive  à la recherche d’autres prébendes.

Dès qu’on tournait le dos aux rafales, ça allait mieux. Le vieux se sentait poussé aux omoplates et sa jambe de bois lui paraissait plus facile à traîner. Du coup Homère avait accéléré le pas, presqu’au petit trot. « Hè là ! doucement mon garçon, attends-moi vieille bourrique ! tu vois bien que ça coince, mon ciré pèse une tonne, yoh ! yoh ! ralentis imbécile !  Si tu veux arriver avec tout le toutim en place, faut pas courir ! Ne t’en va pas faire perdre ma nasse à crevettes. Travailler pour rien, faut être bête comme un bourricot ! »

Black Jack s’agrippait comme il pouvait à la crinière de son compagnon. Péniblement, l’un tirant l’autre, ils gagnèrent sur le flot ;  la mer ne leur arrivait plus qu’aux  chevilles. Les grosses rides de la plage coulaient comme autant de petites rivières, ourlées d’écume dispersée par le vent. Homère prit une allure plus tranquille et le vieux souffla un peu. Il y avait encore un long parcours à franchir sur l’étendue déserte de l’estran à marée basse. Tout en haut les oyats se couchaient sur les dunes empilées, dessinant un gros bourrelet qui barrait l’horizon. L’âne mit le cap vers un banc rocheux dominant les ondulations de sable clair.  En approchant, on devinait sur ce petit promontoire, un genre de cabane à moitié enterrée dans les herbes avec une porte entrouverte, une fenêtre borgne  et un toit qui descendait presque jusqu’au sol. C’était la demeure bien cachée et très solitaire de Black Jack. C’est à ce moment-là qu’Ernest le vieux terre-neuve vint à leur rencontre en se dandinant et en s’ébrouant, obèse et fatigué.

Si insolites qu’ils soient l’homme et ses animaux faisaient partie du tableau, au même titre que le varech pourrissant et les galets bleu ardoise qui jonchaient par endroits les bancs de sable mouillé, avec les coquilles Saint-Jacques et les bigorneaux jaunes et noirs. Homère plus alerte, traçait le chemin que le vieux suivait avec peine, accompagné du  chien qui semblait totalement insensible aux éléments.

10/07/2013

Les jeux de l'été

 

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Spectacle des enfants à l'Espace F. Buisson à Tourlaville (Photo Marie-O)


Nous les vieux, n'avons plus d'idées pour accompagner la fin de l'ancien monde. Nous ne savons que nous regarder le nombril et ressasser  nos peurs. Nous sommes couards et indolents jusqu'à inspirer les théoriciens du "care". Nous remplissons nos maisons de retraite, séniles, débiles, sales et parfois immondes,  si on veut bien être honnêtes. Nous acceptons d'être bousculés par un personnel excédé et de dépenser des sommes folles pour mourir à petit feu, de manière indigne. On appelle ça la civilisation humaniste, alors que les gens encore valides qui détournent leur regard et leurs attentions, prient chaque matin pour que l'ancêtre décède.

Alors il nous reste le devoir de couver nos petits, qui valent bien mieux que nous,  de les choyer comme nos dernières richesses, objets infiniments précieux de notre ultime élégance . Nous ne savons plus que faire, mais eux, ils sauront inventer le monde d'après, encore plus beau, encore plus juste, leur propre monde que nous n'aurons pas à connaître. Pour nous les jeux sont faits mais pour les gamins ce sont les jeux de l'été qui commencent.



Il faut que je vous dise malgré tout :

je suis fatigué, mais fatigué à un point que vous n'imaginez pas. De telle sorte que j'ai choisi de me mettre un peu en congé, en stand-by si vous préférez,  comme un vieil appareil qui ne supporte plus les à-coups de différence de potentiel. Il faut baisser un peu l'abat-jour et tenter de s'assoupir ! Pour ne pas perdre le contact avec vous qui me lisez sans trop vous lasser, j'ai trouvé deux trucs :

  1) Un jeu passionnant. J'offre à ma table un poulet (bio, de course, 120 jours)  rôti aux dattes et aux piments, arrosé des vins convenables, à toute personne qui m'enverra la preuve circonstanciée et palpable que les OGM, Monsanto ou pas, sont toxiques ou néfastes à l'alimentation des hommes ou des poulets. Je dis bien sont et pas risquent d'être. Des certificats médicaux et des photos seront les bienvenues.

2) Un feuilleton hebdomadaire paraissant le samedi en huit épisodes intitulé "L'homme qui voulait mourir" parce qu'il était trop vieux et la vie trop rude. Comme dans toute belle histoire il est sauvé par l'amour ! Soyez des lecteurs fidèles, il ne faudra pas rater un seul  épisode  de ce récit haletant tout en suspens et en rebondissements, à commencer par l'entrée en matière, le samedi 13 juillet.

06/07/2013

Le bal amoureux des tapis et des carpettes

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Avec l’été viennent des temps plus légers portés par des zéphyrs infiniment doux. Je n’ai pas l’âme d’un Robespierre ni d’un Saint-Just et je me sens plutôt enclin à la bonhommie et au pardon, mais j’ai assez pesté contre l’avidité et l’égoïsme de nos grands patrons et de nos gouvernants au cours du mandat de Sarkozy pour me rendre compte qu’aujourd’hui, la donne a changé.

L’affaire Tapie et de ses millions a copieusement occupé notre début de semaine. Je me demande encore comment ce bateleur a pu bénéficier d’une demi- heure de télé pour plaider sa cause et crier au complot devant un Poujadas admiratif face à tant d’abattage. Ayant acheté Adidas avec  de l’argent emprunté au Crédit Lyonnais, il prétend qu’on l’a volé alors que la banque  parvient à revendre l’affaire plus cher que ce qu’il en avait demandé. Une embrouille incroyable propice au déploiement des qualités propres de Bernard Tapie, toutes en entregent, en carnet d’adresses et en « empapaoutage ». Cette partie de bonneteau  n’aurait certainement pas pu voir le jour avec une banque privée qui aurait su faire la part des gains et des arrosages à tout va..

On comprend le mépris avec lequel la bande à Tapie a cherché à organiser une véritable arnaque sous la forme d’une procédure d’arbitrage. L’argent étant celui du contribuable est joliment anonyme,  indolore, pour ainsi dire vacant, bon à vendanger malgré les réticences de quelques fonctionnaires plutôt subalternes, mais croyant encore au service public. Il ne faut donc pas s’étonner que sous l’ère de Nicolas Sarkozy, lequel est  toujours  fasciné par quelqu’un qui peut faire mieux que lui dans le genre, on ait pu donner corps à un montage que les juges qualifient  aujourd’hui d’ « escroquerie en bande organisée », malgré toute la notabilité et la notoriété des personnes en cause : Estoup et ses deux autres comparses, avec leurs serviteurs complaisants Richard et Lagarde. La lettre à Sarko qu’on a retrouvée dans les classeurs de la superbe patronne du FMI en dit long sur l’état d’esprit de l’équipe qui a supervisé l’opération disant en gros : « fais de moi ce que tu veux mon Nicolas ! »  Ca c’est le respect du chef ou je ne m’y connais pas !

On retrouve le même mépris pour la règle publique avec les comptes de campagne du candidat Sarkozy. Notre ex-ministre de gauche Dumas et ex-Président du Conseil Constitutionnel, avait donné l’exemple de la duplicité à propos de Balladur, prompt à sauvegarder la bonne société plutôt que le scrupule civil et républicain. On voit la suite survenir avec les confrontations  Bazire-Takiédine allant à la recherche de  l’argent caché de la campagne. Faut-il vraiment s’étonner qu’on retrouve à la manœuvre le même Sarkozy, si peu regardant pour les comptes de sa propre campagne de 2012 .  A l’époque l’opposition de gauche n’avait pas manqué d’alerter sur les pratiques  border line  qui consistaient à confondre dans certains cas les ressources présidentielles avec les fonds électoraux. Aujourd’hui l’ex-président prend des airs de victime et crie lui aussi au complot.

 

Une des caractéristiques des bandits en col blanc est de ne jamais douter d’eux –mêmes. Ils ne font même pas semblant d’ admettre avoir pris des risques avec les règles démocratiques de l’état de droit. Les truands nient l’évidence et se tiennent  quoiqu’il arrive comme des membres  honorables  de la bonne société, quittes à accuser les juges de partialité ou d’esprit de vengeance. On remarquera que les deux protagonistes des affaires de la semaine ont opté pour le même système de défense. Ils préfèrent   accuser  des « ennemis anonymes » que de reculer. Mais il me semble qu’aujourd’hui  la justice se sent un peu libérée du carcan des  amis du Président  sortant et des complicités en tous genres. Maître Cahuzac lui-même ne peut plus se porter caution involontaire  et Madame Taubira ne me paraît pas femme à se compromettre dans ce genre d’exercice, quand à notre ministre du budget B. Cazeneuve, j’en réponds !

On voit ainsi se reformer sous nos yeux des couples improbables  comme DSK-Cahuzac et Tapie-Sarkozy. Je propose à ces deux derniers de s’installer à bord d’un Phocéa quelconque et de finir leur très passionnante existence dans les marina pour milliardaires. Comme tous les marins à la retraite ils auront des coups fumants à raconter !