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03/08/2013

Black Jack 4 - L'hélicoptère

 

 


 

Black jack 4 001.jpg

Illustration Dominique labadie



N° 4- L’hélicoptère


Le sommeil du vieux fut lourd et agité, traversé par un cauchemar récurrent qui datait de son service militaire. Il revivait ainsi les circonstances les plus tragiques de son existence.

En surgissant dans les airs au sommet pelé de la colline, on découvrait une ample vallée encore rousse des chaleurs de l’été. Les flancs sud du Djurjura avaient des allures de Sahara, sillonnés par des petits oueds qui dévalaient les pentes en dessinant leur ruban de peupliers d’Italie et de lauriers roses. Dans le damier des chaumes paissaient de maigres troupeaux conduits par des bergers indolents.

Dans sa ligne de mire, le pilote de l’hélico suivait une route goudronnée tortueuse et accidentée qui menait à un douar accroché à un escarpement rocheux, dissimulé sous ses toits en cascades de tuiles sanguines. Au sol un escadron de véhicules blindés motorisés montait lentement vers le village, en faisant des pauses. Un bataillon d’appelés était en cours de décrochage pour laisser la place aux tirailleurs d’assaut et aux blindés.

 

La radio grésillait dans les casques et transmettait une voix calme et posée qui donnait des ordres. « A tous les aéronefs sur zone, à tous les aéronefs sur zone, vous faites un premier passage et vous balancez. Objectif principal : toute trace de vie humaine, je répète ! Toute trace de vie humaine ».  En entendant la consigne, le petit Germain, avec sa voix d’hystérique hurla dans les oreilles de Jack « On bousille tout ! On bousille tout ! Jack ! ». Il avait les doigts crispés sur sa mitrailleuse. Derrière lui, le sergent Jack  était assis à son poste de navigateur, impassible. Il suivait la route sur un bout de carte froissée.

 

Au sol, les VBM avaient pris position. Une première salve agita les canons, crachant des fumées. On voyait des geysers de  poussière blanche jaillir des toits. Deux petits zincs, aux ailes frappées de cocardes tricolores, planaient au-dessus de la scène, lâchant des grenades incendiaires. Ils faisaient la ronde comme des frelons allant au butin. Au passage, ils allumaient des traînées de feu. On commençait à percevoir une certaine agitation en bas, dans le ksar. Les chiens jaunes aboyaient à la mort, des chèvres efflanquées s’enfuyaient en bêlant à fendre l’âme. Les blindés envoyaient régulièrement leurs obus, méthodiques et entêtés.

 

La voix du colonel toujours méthodique reprit : « Aux artilleurs, à tous les artilleurs, faites feu sur les plus grands édifices. Je demande des tirs de destruction. Je répète : je demande des tirs de destruction ! ». En plein centre, le minaret modeste était une belle cible, on le vit basculer,  décapité. L’immeuble à deux étages qui abritait  la mairie, l’école et la gendarmerie fut largement éventré. Puis le feu s’en empara, nourrissant un bel incendie qui fit rire les soldats. Le petit Germain n’arrêtait pas de hurler dans les oreilles de Black Jack. « Ça brûle ! Ça brûle, oh la fumée ! Un vrai feu d’artifice !

 

Soudain, on vit  trois femmes qui se montrèrent sur la petite place du marché en levant les mains et en hurlant des prières en arabe. Allahou akhbar !  Elles menaçaient du regard les biplans aux cocardes, faisant des gestes obscènes. Puis on en vit deux de plus sortir  en tenant leurs enfants dans les bras et les offrir aux balles. Elles furent rapidement rejointes par une dizaine d'autres. Elles avaient des robes de couleur, des foutas à rayures noires, rouges  et jaunes et des foulards fous. Elles tenaient les enfants au-dessus de leurs têtes, en levant leurs  bras vers le ciel, comme pour des sacrifices à Dieu, à l’horreur, à la folie. Elles se tordaient comme des diablesses, les cheveux au vent. Certaines arrachaient leurs corsages et se plantaient nues devant les balles et les obus.

 

La voix posée reprit « A tous les tirailleurs en position de tir, dégommez moi ce troupeau de folles. Feu, feu à volonté ! » En moins de trois minutes les folles vacillèrent et tourbillonnèrent comme des Valkyries d’opérette, jetant leurs enfants à terre pour leur donner la mort, avant que d’expirer à leur tour.

La voix calme et posée continua « A toutes les troupes d’assaut, c’est à vous, les fellagas sont dans les caves et les écuries, je les veux vivants, j’ai dit vivants !  On a besoin qu’ils parlent ! » Les mitraillages avaient fait leur effet, les taches de couleur s’étaient immobilisées, les enfants rescapés pleuraient en rampant dans les coins d’ombre. Les troupes d’assaut avaient des uniformes noirs, elles se répandaient en courant dans les ruelles. Des groupes  rentraient en hurlant dans les courettes des mechtas et des masures, en ouvrant le feu au pistolet mitrailleur et en jetant des grenades.

 

On entendit encore dans les casques la voix calme venue de nulle part « Hélico numéro 1, attention c’est à vous. Surveillez les issues, personne ne doit s’échapper, toute tentative de fuite par les jardins vers le maquis doit être anéantie. Je répète anéantie ! » L’hélico amorça un virage pointu dans un grondement aigu du moteur. Au sol, un groupe de trois essayait de sauter une vieille muraille, le chèche au vent. Le petit Germain rigolait. « Ils sont pour moi, ils sont pour moi, à trois je les explose, un ! Deux ! Trois ! »  La mitrailleuse de 12/7 balaya le petit mur et en arrivant sur les corps, les balles ne laissèrent que des taches informes, rendues après quelques soubresauts à l’immobilité éternelle. Germain était réellement excité, il se mit à rire comme un dingue  en hurlant. « Dans le mille, du premier coup, trois bougnoules de moins ! En bouillie, Chef, Chef ! Dans le mille ! Je les ai eus ! »

 

Il y eut d’autres virages et d’autres exécutions. Au sol, les tirailleurs noirs accomplirent méthodiquement leur besogne, mettant de côté les prisonniers, fusillant les vieux, les vieilles, assommant les enfants, violant les femmes qui leur résistaient. Pour finir un petit groupe mettait le feu aux demeures, aux réserves, aux sacs d’olives, aux tas de pailles, abattant les animaux, ânes, chèvres, volailles. La mort s’installait sur le douar dans cet après midi surchauffé des collines kabyles. Jack frissonnait, il avait peur, il se croyait en enfer. Ses copains d’équipage chantaient, ils avaient vengé leurs copains de la veille, abattus dans un guet-apens.

 

Chaque fois, le même cauchemar prenait fin, sur l’air du « Je ne regrette rien ! » chanté à tue-tête par la môme Piaf.

Cette nuit- là, sans doute à cause de la tempête, l’histoire s’arrêta avant la fin,  avant la collision de l’hélico avec un des deux biplans, avant la chute en piqué et le crash dans une haie de cactus, des figuiers de barbarie. D’habitude il se réveillait quand le toubib lui disait « Jack il a fallu te couper la jambe en dessous du genou, on n’a pas pu faire autrement », le toubib rigolait, il avait des moustaches épaisses et la blouse ouverte sur son jean. Jack se réveillait à ce moment-là, en sueur, hébété, frissonnant. Malade.

 

En sortant lentement de sa torpeur Jack sentit la lourde patte chaude et poilue d’Ernest qui lui pesait sur la poitrine.  Il commença à comprendre  que le  bruit d’ouragan qui remplissait la baraque, n’était pas le bruit fou des pales de l’hélico tourbillonant dans sa chute enflammée, mais celui de la mer en furie. Ernest précipita le retour à la réalité en gémissant et en lançant deux ou trois aboiements sonores et insolites qui le firent sursauter et le ramenèrent pour de bon à la réalité.

 

Jack jeta un regard au réveille-matin posé à côté, il était plus de minuit. Il comprit  que c’était la foudre, la grêle, les éclairs, les déferlements de la mer sur les cailloux des Hagards qui faisaient tout le chambard et que ça n’avait rien à voir avec les canons et les tanks.

 

On entendait des éclatements, des arrachements, des effondrements, mais c’était ceux de la tempête. Ernest était assis devant la porte, les oreilles aux aguets, nerveux, attendant que son vieux maître veuille bien reprendre ses esprits. C’est à ce moment-là que Jack perçut  deux coups prolongés de corne de brume, et, semble-t-il, portées par le vent, des clameurs qui pouvaient être des appels au secours. Le vieux marin fut tout d’un coup alarmé. Il semblait qu’il se passait quelque chose d'anormal pas très loin. Il se dressa sur son unique jambe en s’appuyant à la tête du lit. Il attrapa sa prothèse et la ficela en vitesse. Il fallait sortir, voir  ça de plus près. Si quelqu’un appelait à l’aide il n’était pas question de faire le sourd.


La suite samedi prochain 10 août

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