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10/08/2013

Black Jack - 5 Le naufrage

L'illustration est sur le feublack jack 5, 2.jpg

 

 

feuilleton de l'été,blackjack

Tout juste cuit par la cuisinière habituelle


En desserrant les demi-clés qui assuraient la porte de sa baraque, le vieux sentit la pression des rafales et des embruns. Il se saisit avant de poursuivre d’une glène de cordage tressé de 10 qui était accrochée là pour les cas graves. Souple, léger et résistant ce bout’ était une assurance pour les cas graves, remorque, rappel, repêchage, toutes choses bien utiles en cas de fortune de mer.

 

L’homme et le chien profitèrent d’un répit entre deux rafales pour se glisser dehors. Jack observa la mer, la main en visière. Ses yeux n’étaient pas bons. Il devinait tout juste la barre rocheuse des Hagards, au plus loin, il lui sembla qu’une tache blanchâtre pouvait être une embarcation jetée sur les cailloux. Toute l’atmosphère était obscurcie par les embruns et on ne pouvait pas distinguer grand-chose. A un moment, il crut entendre à nouveau des cris, mais le bruit des vagues était si fort qu’on ne pouvait en jurer. Ernest gronda comme si il avait entendu, lui aussi. La mer, descendante, était en bas de grève. Il fallait aller voir sur place.

 

Jack fit le tour de la bicoque et trouva Homère dans son abri. Il entreprit de le harnacher comme pour aller au travail. Un unijambiste doit toujours prévoir une solution de rechange, l’âne Homère en était une en cas de pépin.

 

Le trio bien compact fit front pour descendre de la dune et se diriger vers les roches. Il faisait un froid coupant. Dans les surventes ils devaient s’arrêter, Jack tout en s’appuyant sur son baudet, résistait aux rafales en s’agrippant au harnais.

 

« Vous voyez garçons, c’est dans des occasions comme celles-là qu’on a la preuve qu’un homme est un maudit entêté, capable de tout,  même si il a mal au ventre de trouille. Il a sa volonté… La force qui le fait avancer… le sentiment que s’il abandonne, il tombe… et qu’il ne tient plus son rang… » Jack lâchait ses bouts de phrase, lentement, presque à voix basse, comme pour s’encourager. Il avait le sentiment que ses compagnons l’entendaient et le comprenaient, ça le rassurait pour de bon.

 

Ils arrivaient à mi-parcours et entendirent à nouveau des cris, beaucoup plus nets cette fois-ci. En même temps les nuages échevelés qui couraient dans le ciel libérèrent un rayon de lune qui était presque pleine. Il fit clair tout d’un coup sur la pointe de roches, on distinguait même la balise, modeste tourelle sans feu qui avertissait des dangers du cap. Juste en arrière, Jack aperçut la masse blanche d’une embarcation échouée sur les rochers de Longtemps, appelés ainsi parce qu’ils restaient émergés au plein, sauf par très fortes marées.

 

Soudain, le vieux se prit les pieds  en marchant dans un objet insolite qui s’avéra être un sac de voyage. Jack comprit que le naufrage venait d’avoir lieu. Sur la même ligne de plage d’autres bagages gisaient, des valises, des sacs d’aéroport, des bouteilles d’eau à moitié vides. Avec angoisse, il parcourut des yeux l’étendue de sable que la mer venait de déserter. Il lui sembla que certains tas plus gros évoquaient des corps. Il se dit qu’il était sans doute trop tard pour eux et continua sa route vers la balise. Maintenant on voyait distinctement qu’Il y avait encore une personne à bord de l’épave. Elle se  cramponnait au plat bord pour ne pas être  à son tour roulée et écrasée par les lames qui venaient éclater sur la coque.

 

Subjugué, Jack pensa qu’on pouvait encore sauver une vie. Il courut aussi vite qu’il put. Il arriva en claudiquant à cinquante mètres du canot. On ne pouvait  aller  plus avant, sauf à perdre pied rapidement. Ernest était déjà rentré dans l’eau, il aboyait comme un forcené. Jack rappela l’animal. Au pied Ernest ! Au pied !

 

Dans l’urgence Jack  mit dans la gueule du chien l’extrémité de son cordage qu’il avait tournée en boucle. Il envoya le chien : Va mon vieux ! Va porter !

Courageusement le Terre Neuve se jeta dans les lames courtes que les roches atténuaient. Avec une belle obstination, le chien put rejoindre  l’épave en cinq minutes. Le naufragé avait compris la manœuvre. Dès qu’il le put il s’empara de la boucle qu’il se passa sous les bras. Ensuite, il entreprit entre deux déferlantes, de s’extraire de l’embarcation dévastée. Ses mouvements étaient lents et mal assurés. Ce fut un moment critique, car il risquait à tout moment d’être atteint et meurtri par la masse des débris que la mer soulevait et déplaçait à chaque vague. Finalement,  Jack vit avec soulagement la silhouette s’éloigner sur les rochers en rampant et suivre le chien qui entamait  déjà son retour à terre. Jack hala doucement sur la ligne de vie et encouragea de la voix le rescapé et son sauveteur.

« Ça va le faire ! Reprends ton souffle mon vieux ! Il s’appelle Ernest ton copain ! »

Le vieux était atteint d’une sorte de fièvre de bonheur en voyant le succès de l’opération. Encore dix mètres et la personne en perdition put prendre pied en titubant comme si elle était ivre. Jack s’avança le plus qu’il put pour l’empoigner et la secourir. C’est alors qu’il put mieux discerner  les traits du visage. Il fut envahi par la surprise :  le naufragé était une naufragée.

En regagnant lourdement le sable sec avec son fardeau, il s’adressa à son âne :

« Homère, mon Homère tu vas pouvoir écrire un nouveau livre ! C’est fort de café, une noyée, retrouvée et sauvée  aux Hagards ! Il n’y a pas comme les bourricots pour écrire des livres ! »

 

La rescapée était dans un triste état, les vêtements déchirés, les cheveux collés en mèches folles, le visage bleui, meurtri. Elle était au bord de l’évanouissement, en pleine détresse. Elle se laissa tomber sur le sable en sanglotant et  en répétant à bout de souffle, merci, merci, merci. Hors de l’eau, ses blessures se remirent à saigner malgré le froid.

« Vous n’allez pas mourir ici, dit Jack. Nous allons vous sauver. Il faut vous hisser sur ce bât, nous allons vous mettre à l’abri et vous réchauffer. La femme se mit à genoux et le vieux dans un effort  incroyable hissa la malheureuse sur son épaule. Elle put ensuite s’agripper à la monture et se caler dans les hottes.

 

Jamais Homère n’avait remonté la plage avec une telle charge  aussi vite. D’un pas rapide il suivait Ernest qui trottinait en pointe. Les blessures de la naufragée semblaient superficielles, mais elle était complètement gelée. Elle claquait des dents de manière irrépressible malgré la crispation de  mâchoires, tous ses muscles se tétanisaient. Jack l’abrita comme il put avec la veste de son ciré, c’était mieux que rien. Par miracle, le groupe  put rejoindre la dune d’une traite et parvenir à la bicoque. Jack se demandait si sa protégée allait tenir, si elle n’allait pas lui claquer dans les bras. Il tenta de mettre à terre la malheureuse. En réalité il l’accompagna dans sa chute. Il la traîna dans la cabane, l’essuya comme il put, l’enveloppa dans les couvertures dont il disposait et recouvrit le tout avec son duvet et son édredon. Il mit deux bûches dans le poêle et s’empara sans délai de sa  béquille de marche. Il fallait donner l’alarme et pour cela parcourir au moins deux kilomètres.

 

Sans perdre un instant Jack partit à travers champs pour atteindre la maison la plus proche. Il réussit à réveiller la fermière toute ébahie de cette visite nocturne. Par sa fenêtre du premier étage la bonne femme en chemise de nuit finit par comprendre. « Il faut appeler les secours, il y a un canot qui s’est jeté sur les cailloux des Hagards, il y a des victimes …  Téléphonez aux pompiers, ils s’occuperont du reste ! »

Quand il fut certain que le message allait être transmis, Jack retourna vivement à sa cabane. Il était très inquiet pour sa rescapée…

 

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