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31/08/2013

Black Jack 8 - La liberté

 

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Illustration de Dominique Labadie


Au matin, c’est Ernest qui a donné l’alarme. Ce vieux chien avait le sens du tragique. La tempête avait baissé d’un ton, pour se transformer en un coup de vent banal. Black Jack n’en dormait que mieux, cuvant son Sherri en douceur et récupérant les forces perdues dans les émotions de la mauvaise nuit passée.

Lorsque le chien décida de relayer son gémissement compassionnel par un puissant aboiement d’alerte, le vieil homme prit conscience. Il   ressentit d’abord les douleurs provoquées par l’inconfort de sa position. Le sable qui recouvrait le sol de la cabane n’offrait aucune douceur à ses vieux membres et à son dos délabré. Il se massa vigoureusement les cuisses et jeta un œil vers le dehors de sa couche. Il faisait tout juste jour. Il en conclut qu’il était approximativement  neuf heures du matin. L’atmosphère était glaciale et le poêle complètement éteint. Jack repensa aux gendarmes, qui s’étaient annoncés pour dix heures. Il fallait se sortir de ces vieilles couvertures qui semblaient devoir le retenir prisonnier. Ernest l’encouragea d’un jappement sonore. Le vieux marin lui dit : - Ferme là mon gros, tu vas réveiller la femme qui dort à côté.

Il rencontra à ce moment-là le regard du Terre Neuve braqué au-dessus de la table et le suivit d’instinct. Ce qu’il vit alors le remplit de stupeur.

Pendue au cordage qui l’avait sauvée la nuit même, Vassia s’était donné la mort sans échappatoire possible. En montant sur la table, elle avait réussi à donner un tour au filin sur le madrier qui tenait l’arête du toit. Avec un nœud coulant autour du cou, elle s’était jetée dans le vide. Sa bouche grande ouverte, son visage violet, ses jambes disloquées, la fixité de tout son corps ne laissaient aucun doute sur sa mort irrémédiable. Jack demeura pétrifié quelques instants, puis se rua sur le corps, tentant de défaire les multiples nœuds maladroits de la désespérée. Il dut se munir de son énorme couteau à découper pour cisailler la corde. Il tomba avec le corps sur le sol et il n’eut qu’une pensée, redonner figure humaine à celle qu’il avait sauvée de la tempête quelques heures plus tôt. Il étendit le cadavre de la femme sur le lit, rajusta sa coiffure, abaissa les paupières de ses yeux immenses, tira le drap de lit, pour cacher son corps déformé et démembré. Jack avait les yeux secs et son cœur était loin des larmes. Il se souvint du récit de la veille, de l’injustice du destin de cette femme qu’il s’était mis,  sans le dire,  à admirer. Il avait ressenti une compassion immense pour cette belle fille qui avait eu tous les courages, ceux de l’amour, ceux de la maternité, ceux de la haine, ceux de ne jamais fléchir les genoux. Son suicide même, était la preuve de la lucidité intransigeante de cette fille indomptable. Elle avait accepté sans mot dire l’issue fatale de sa tragédie personnelle.

Jack, secoué par le désastre de cette mort volontaire, fut envahi par un sentiment d’urgence. Il ne pouvait admettre que Vassia ait mis fin à ses jours juste à ses côtés, sous son toit. Il se fit le reproche de ne pas avoir veillé et accompagné la malheureuse jusqu’au matin. Il n’avait rien deviné, attribuant les mots de désespoir de la maman éplorée à la violence du drame en pleine tempête. Il avait pourtant décidé la veille, sans aucune hésitation, de la secourir envers et contre tous et de l’aider à surmonter cette tragique histoire, fut-ce au prix de sa propre sécurité. Il se morigéna. Sa culpabilité était totale. -Tu n’es plus qu’un bouffon, se dit-il, un acteur de toi-même. Un bon à rien.  Tu te crois encore vivant entre ton âne et ton chien et en réalité, sans t’en rendre compte, tu mets en scène la ridicule caricature d’un homme déjà mort depuis longtemps, et ça ne fait rigoler que toi. Tout d’un coup la vie lui apparut vaine et sans surprises. C’est toujours le pire qui arrive. Il osa même se dire que le destin lui avait donné et repris en quelques heures une femme qu’il avait tout de suite aimée.

Le soliloque du vieux pêcheur fut soudain interrompu par un coup de sirène impératif. La gendarmerie était exacte au rendez-vous. Il sortit. La voiture bleue stationnait au bout du chemin. Son chauffeur en uniforme attendait devant la portière ouverte. La vie continuait par ce tout petit tunnel, cinquante mètres d’herbes folles qui les séparaient. Jack fit un geste comme pour dire « Attendez-moi, j’arrive ! » puis il redescendit dans sa cabane. Sans y penser plus que ça, Jack décrocha son vieux fusil de chasse à canons superposés, avec lequel il tirait des cartouches au gros sel pour effrayer les culottés qui venaient fouiner en plongée dans son trémail. Ces gendarmes étaient arrivés trop tôt, bien trop exacts à leur rendez-vous. Il fallait qu’ils repartent et lui foutent la paix. Il avait besoin de temps pour réfléchir, pour mettre ses idées en ordre, avant de se décider. Jack était un vieil homme, il en avait assez vu de ces histoires de hasard, emmêlant l’amour et la mort pendant que tout tourne à l’aigre. Il avait la vieille habitude de maîtriser sa vie, quel qu’en soit le prix. Sa liberté,  qu’il avait toujours servie en premier jusqu’à aujourd’hui, ne pouvait pas d’un coup jouer les utilités, alors qu’il avait sous les yeux l’histoire héroïque d’une  Antigone surgie du fond des âges. Il devait mourir lui aussi, comme un vieux bandit inutile offrant sa pitoyable existence au souvenir de  son dernier amour. L’idée lui parut belle et bien convenable. Elle s’imposa avec force et lumière dans son esprit, comme une vérité définitive.

Les hommes en uniforme ne lui laissaient pas le temps de réfléchir à la suite. Il garnit les culasses de calibre 16 avec deux vieilles cartouches pourries et arma la pétoire. Cela tombait bien, le militaire s’avançait sur le sentier de la dune. Ernest était sur ses talons. Jack leva son fusil à la façon d’un ancien militaire et dit :

– Je ne veux pas venir avec vous, partez. Nous verrons cela plus tard.

-Eh Grand Père ne fait pas le malin, répondit calmement  le gendarme. Pose ton fusil. Tu sais que c’est très grave de menacer un agent en uniforme avec un fusil. Même un vieux tromblon comme le tien.

-C’est trop tôt je ne suis pas bien réveillé. Revenez demain. Vous voyez que je ne suis pas prêt.

A cinquante mètres de là, le gradé resté dans l’automobile avait discerné l’embrouille. Il sortit la 22 long rifle de service et mit l’homme en joue au cas où.

Toujours très calme le jeune représentant de la maréchaussée continuait d’avancer dans les hautes herbes.

-Bouge plus ! lui lança Jack,  Arrête toi. J’ai dit non. Je ne suis pas d’accord. Il a fait trop mauvais cette nuit. Je suis fatigué. Foutez le camp !

Le gendarme demeura amical et dit :

-Ne fais pas l’idiot Pépère. On ne vient pas te chercher pour te mettre en prison. C’est juste pour parler…Nous avons besoin de savoir ce que tu as vu. C’est important.

Il fit encore un pas en souriant. Le vieux avait vu la mise en position du gradé près de la voiture. Il eut un mince sourire et une sorte d’éblouissement, une sensation de soulagement. Il épaula lentement l’œil attentif à l’autre là-bas qui se préparait. Il dit encore : -Je t’avais dit de ne pas bouger ! En prenant tout son temps il appuya sur la gâchette, lâchant  un bon nuage de fumée avec son gros sel, bien au-dessus de l’épaule de l’agent de l’ordre.

Le petit gendarme ne cessa pas de sourire, mais soudain il vit le bonhomme devant lui se figer pendant qu’un claquement sec arrivait dans son dos. Il vit un trou rouge juste à la lisière blanche du bonnet du pêcheur, cette zone de calvitie qui ne recevait jamais le soleil..

-Pourquoi t’as tiré ? hurla le militaire vers son collègue.

La mort avait fait son œuvre et le vieux lion avait cessé de rugir, à la renverse dans les hautes herbes, rendu enfin à ce qu’il n’avait jamais cessé d’être, un fragment merveilleux du ciel et de la terre.

 Silencieusement Ernest se traîna  jusqu’au corps de son maître et demeura la tête enfouie entre ses pattes. Homère dans son abri se lança dans un long hennissement enroué. L’idiot n’avait jamais réussi à braire sur une vraie clé de sol.


FIN


Vous avez été nombreux à suivre les aventures de Black Jack et je vous en remercie. L'illustration 8 est encore sur le feu, elle ne va pas tarder.

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