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11/11/2013

La bataille d'Octave

Octave_WEB.jpgPuisque c’est le 11 novembre et le début des commémorations du centenaire, je ne peux pas résister à la publication de ce  récit de mon grand-père, qui après avoir été mobilisé à Sottevast (Cotentin), a rejoint Cherbourg sur son cheval de fer et embarqué par le train jusqu’à Revigny d’où il rejoint avec son bataillon la frontière belge le 20° jour. Deux jours plus tard c’est la bataille, la tuerie, la blessure….

« 22ème jour

Dès la pointe du jour tout le monde était debout et nous commençâmes à fouiller le bois environnant et nous eûmes quelques patrouilles à expulser. Dans ce village la veille il y avait eu une  bataille avec le Génie et les Zouaves. Il y avait eu trois morts pour les français et une cinquantaine d’allemands. Mais l’aurore finie nous eûmes l’ordre de nous porter en avant et nous partîmes dans la direction de Neufchateau où nous devions cantonner. C’est ainsi que nous partîmes accompagnés de Chasseurs à cheval   et d’un escadron de Dragons.

A peine avions nous fait un kilomètre que les chasseurs reçurent une fusillade sur leur patrouille, mais cela n’attira point l’attention des Généraux. Sur ce l’on fit quelques prisonniers. La colonne marchait toujours difficilement. Nous dûmes nous arrêter à plusieurs reprises pour permettre aux éclaireurs de sonder un peu le terrain.

Puis nous traversâmes un petit pays nommé St Vincent où l’on nous accueillit avec enchantement. Malheureusement la journée ne se passa pas ainsi, car au bout d’un instant l’on entend des coups de feu sur notre gauche. Nous continuâmes tout de même. Les chasseurs restés seuls se débrouillèrent de leur mieux, il y avait quelques uhlans dans le bois voisin. De là nous commencions à ouvrir les yeux, mais pas le temps de lever le nez et nous traversâmes le village de Rossignol, qui fut le théâtre de la bataille, au pas accéléré. Là les habitants prévinrent les chefs, mais ils n’en tinrent pas compte, que les ennemis séjournaient dans le bois à un kilomètre , sans rien gêner.

Nous fonçâmes jusqu’au bois sous les yeux de l’ennemi, sans avoir un coup de feu, mais une fois la colonne engagée dans le bois, la pointe fut fusillée au bord des tranchées,  faites au milieu du bois. Là commença la bataille, il était sept heures du matin. Tout d’un coup le régiment se trouva engagé aux prises avec l’ennemi qui nous tenait sur les flancs et de face. Là nous dûmes nous mettre au travail. Ce fut à partir de ce moment une fusillade jusqu’au soir.

Les compagnies s’engagèrent les unes après les autres et ma compagnie partit une des premières obliquant sur la droite ou ma section se déploya, le lieutenant en tête et moi derrière lui. Nous nous engageâmes dans un petit sentier, baïonnette au canon. Non loin de là, en plein dans le bois à trois cents mètres de la route, nous arrivâmes dans un cul de sac,  en terrain couvert. En contre bas nous aperçûmes,  le lieutenant et moi, les casques à pointe couchés en tas et en réserve sans doute. Aussi tôt il se retourna vers nous et nous montra la direction de l’ennemi qui se trouvait à 15 mètres de nous. Aussi tôt nous mîmes à tirer dessus, mais les premières balles ennemies furent pour le lieutenant, touché en pleine tête et il s’en vint tomber sur moi. Je me débarrassai de lui et remontai quelques mètres à quatre pattes.

Déjà les camarades avaient reçu des balles et nous étions foutus, car une mitrailleuse était braquée sur le sentier qui dessinait une  claire-voie sous les arbres. Là fut la mort de presque toute la section et je dus avec courage tenir tête à l’ennemi qui était devant moi.

carte bataille.jpeg

 Fac simile du carnet et plan de la bataille


Je me dissimulai au plus vite derrière un arbre mais je ne tardai pas à être la cible de l’ennemi  et je reçus une balle dans le pied, pénétrant par le talon. A ce moment, j’eus un instant d’effroi mais vite je me rétablis et je me mis à tirer de plus belle, car il fallait vaincre ou mourir.

Je restai à peu près une heure à cet endroit et je brûlai plus de cent cartouches que mes camarades blessés m’avaient passées et je dus tenir tête surtout à deux casques à pointes qui me visaient avec attention. Mais c’était au meilleur tireur la force. C’est après avoir essuyé plusieurs balles que je déplante le plus à craindre, il était temps car il était à cinq mètres de moi. Mais ce ne fut pas tout, le petit sentier que j’avais remonté leur servait de passage et là j’en démolis sept, tombant l’un sur l’autre, au fur et à mesure qu’ils venaient, mais ce n’est pas sans avoir essuyé des balles ennemies. Heureusement pour moi j’étais derrière un bon abri  et dissimulé par  les camarades morts tout autour de moi. Mais je dois me souvenir que mon meilleur  abri était mon sac. Je le mis devant moi et il fut déchiqueté par les balles.

 

Mais il vint un moment où les balles n’étaient plus dans ma direction et j’en profitai pour faire un bond en arrière sous une grêlée de balles mais pas une ne m’atteignit heureusement, c’était un vrai miracle pour moi. Après le premier bond que je fis,  sans m’apercevoir que j’étais blessé, je marchai d’un pas de fou quand je rencontrai une ligne de tireurs qui venaient à notre secours. Mais ces braves n’avaient plus le sang froid de marcher carrément. Il est vrai que c’était une terreur de voir presque toute la compagnie couchée morte sur le sol, sans avoir pu tirer pour ainsi dire de balles. Je fais remarquer que nous avions avancé trop loin en masse, sans réserve, nous fûmes pris dans un guet-apens.

C’est ainsi que je montrai la direction de l’ennemi au chef qui venait à notre secours, mais ne pouvant maîtriser ses hommes ce fut une débandade. Ils se tiraient les uns sur les autres, car ils tiraient sans commandement et sans voir l’ennemi. Au contraire, ils ne faisaient que de cribler les malheureux camarades restés sans pouvoir bouger. C’est ainsi que je traitai le groupe d’imbéciles de tirer sur les camarades. Je fis quelques pas en avant avec le chef et je lui montrai le résultat du sentier. C’est de là que je le vis changer de couleur et ne plus savoir quoi faire. Je lui donnai  courage et moi je me retirai un peu plus loin car ma blessure me faisait mal et je ne pouvais plus mettre le pied à terre. Je me servais de mon fusil comme appui  et il devinait que je ne pouvais rester là.

Je me retirai jusque sur la route où je vis tout le monde dans la débandade, plus d’ordres, hommes, chevaux, voitures, tout tombait sur la route sous une grêlée de balles et d’obus. Tout le monde criait sauve qui peut. Je continuai ma route en retardataire comme beaucoup d’autres, quand j’atteignis une compagnie qui se mettait à faire face à l’ennemi pour protéger la retraite du premier et du deuxième Colonial, venus à notre secours mais aussi bien abîmés car c’était une vraie boucherie d’hommes. Partout le sang ruisselait, cela faisait frayeur mais je ne m’arrêtai point. Je pris la direction de la Croix Rouge à un kilomètre de là en arrière. C’est ainsi que je vis les allemands qui entouraient tout le village sur les hauteurs et l’artillerie ennemie donnait dans son plein.

Mais je ne pus parvenir à la Croix Rouge sans peine. Ne pouvant plus marcher et plus moyen de circuler sur la route, c’est avec la volonté de quelques camarades de guerre qui me donnèrent la main un instant et je m’accrochai au derrière d’une voiture. Je fis peut-être cent mètres et plus moyen d’avancer. Je lâchai prise et je me traînai à quatre pattes comme tout le monde, car tous ceux qui ne pouvaient courir se traînaient. C’était une fourmilière en révolution. Enfin j’arrivai à la Croix Rouge, il était temps, car les routes étaient barrées par les ennemis et c’était une vraie panique.

Les  paysans avec tout leur sang-froid portaient secours du mieux qu’ils pouvaient à tous les blessés. Les uns donnaient du sucre-menthe, les autres du confortant, mais ce fut pour eux une grande misère car les allemands envahissaient le village et brûlaient et pillaient tout, et les obus et les balles pleuvaient partout. Et pour comble nos soldats eurent la retraite coupée par un pont que les allemands firent sauter.

C’était là au dire des compétents le plus tragique moment car chevaux, voitures et hommes venaient s’abattre les uns et sur les autres par un affolement invraisemblable, ce qui empêcha notre artillerie d’effectuer un bon travail de défense. Ils durent prendre position sur la route sans couvert, mais ils tinrent toute la journée jusqu’au dernier obus. Mais à la fin de la journée ils durent se rendre, car ne pouvant se sauver, il fallut être prisonnier. Ce fut pour notre colonne une vraie défaite. Nous avons fait plus de morts que les allemands ont pu nous en infliger, seulement ils avaient la victoire et nous la défaite, ce qui nous faisait dur au cœur. Pour mon devoir, j’étais convaincu de l’avoir fait.

J’arrivai à la Croix Rouge vers midi, une heure. La cour était pleine de blessés, les infirmiers et médecins travaillaient aux soins au mieux. Je fis faire mon pansement par un infirmier en attendant mieux et je me roulai sur le gazon en entendant le canon et les obus passer par-dessus la Croix Rouge. C’était un spectacle que jamais je n’aurais cru, un orage épouvantable. Toute la soirée les blessés ne faisaient que de rentrer et à la fin de la soirée nous étions sept cents grièvement blessés, sans compter ceux qui avaient été dirigés sur la France dans la matinée.

 

Arriva six heures du soir et les allemands envahirent la Croix Rouge en hurlant et nous firent prisonniers. Ce fut pour nous un moment d’angoisse car l’on craignait qu’ils nous achèvent. Tout le monde tremblait de frayeur mais ils nous firent rendre les armes et lever et nous dirent qu’ils ne nous feraient pas de mal et nous soigneraient comme les leurs. Entre temps nous fûmes rassurés. Ils prirent toutes les armes et se mirent à les briser à nos yeux. Cela faisait horreur mais rien à dire. Ce furent les casques à pointes qui nous donnèrent les premiers soins. »

 

Le lendemain les blessés furent évacués par les vainqueurs et mon grand-père fut prisonnier jusqu’en 1918. Sa bataille n’avait duré qu’une journée.

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