lalettreducotentin

Ok

En poursuivant votre navigation sur ce site, vous acceptez l'utilisation de cookies. Ces derniers assurent le bon fonctionnement de nos services. En savoir plus.

16/12/2013

La routine ou la mort

 

 

pablo-picasso-mort-torero.jpg

P. Picasso - La mort du torero


Mourir disait le chanteur, mais vieillir ! Son vœu a été exaucé pour ce qui le concerne, mais je ne suis pas sûr qu’il en ait été enchanté. Je me réjouis de voir aujourd’hui les personnes retraitées si heureuses d’être en vacances permanentes, d’avoir plein de choses à faire et mettant en scène leur bonheur quotidien. Elles aiment la marche à pied pour les artères, ne mangent pas gras, ni sucré et n’ont jamais une minute à perdre. Nos séniors voyagent, ils sourient de toutes leurs fausses dents et ils sont bien habillés. Ils portent des Ray Ban comme des vedettes  de cinéma, mais c’est seulement pour masquer leurs cataractes. Ils ne cessent de ressasser leurs souvenirs et de rabâcher leur vie pour la rendre exemplaire. Les plus audacieux  ricanent de leurs malheurs et se vantent de leurs prouesses sexuelles. Ils exhibent volontiers leur culture et se comportent comme des cuistres insupportables. Le troisième âge est admirable de naïveté et d’insouciance. Et pourtant, ce n’est plus l’heure des projets, c’est celle des règlements de compte.


Jacques Brel avait raison. Rappelons-nous du tic-tac inexorable de la pendule. Chaque année qui passe entame un capital qui s’évapore en silence. Dans ce calcul-là, le dernier jour est le plus rare, le plus cher, le plus précieux. La dernière seconde est une pépite incroyable, un diamant mythique, celui du passage de vie à trépas. Voilà pourquoi je m’étonne de voir tous ces séniors, bronzés, parés comme des stars, se rassembler dans des  paquebots de croisière luxueux, des stations balnéaires dorées et des restaurants gastronomiques hors de prix. Pour un oui pour un non ils se précipitent aux antipodes, recherchant la légitimité du grand voyageur, l’adoubement des polices des frontières, brandissant fièrement leurs passeports couverts de visas. L’humanité hors d’âge s’attache aux plaisirs de la vie dans un incroyable effort de légèreté. Elle trompe l’ennui et se détourne de l’heure fatidique en se bourrant de petits gâteaux et  de grand cru classé.

 

Pourtant chaque jour rapproche ces hommes et ces femmes d’une issue fatale qui bien souvent les terrorise, d’autant plus qu’ils feignent de l’ignorer. Apprivoiser la mort n’est pas un travail facile. La visite des hospices de la dernière phase est instructive. Les vieillards attendent la bouche ouverte qu’on les nourrisse, en tremblant de tous leurs membres dans une incroyable odeur de pisse. Malgré cela, nous sommes tous à supplier le bourreau pour qu’il nous accorde encore une petite minute. En réfléchissant un instant à la vue de ce tableau,  on se demande si ce ne serait pas mieux d’aguicher la camarde et de lui proposer un petit tour de valse.


L’espoir secret de beaucoup et le mien en particulier est que la Dame à la faux nous surprenne au détour d’un sentier de la forêt, dans l’épais brouillard matinal, à l’heure où les sangliers vont boire, quand les rapaces regagnent leurs cavernes. Trop tôt pour que les passereaux commencent à chanter et  que les fleurs déplient leur corolle. La confrontation avec la créature morbide est muette et brève, trop silencieuse pour interrompre l’ordre des choses. Comme des milliers d’êtres vivants qui s’éteignent au même moment sur la planète, vous cessez d’exister. Votre regard est devenu fixe et votre peau très grise. Vos muscles se durcissent et s’apprêtent à la rigidité cadavérique.


J’entends déjà mes amis me dire de penser à autre chose, que le sujet de la mort, en particulier de la nôtre, est triste. Je ne suis pas d’accord avec eux. Si nous n’y pensons pas avant, après il sera trop tard. Mourir par surprise vous évite évidemment cette peine d’imaginer, de programmer, de mettre en scène, mais il nous faut convenir que la mort subite vous vole quelque chose qui appartient à votre humanité. Je ne suis donc pas un adepte de la routine qui vous enfouit par couches successives dans le tombeau final. Je ne veux pas qu’on me jette pelletée par pelletée l’oubli qui va recouvrir mon existence pour  m’y envelopper et m’y coucher, résigné, fatigué, presque déjà endormi pour l’éternité. Je suis au contraire pour une conscience réaliste de l’issue fatale, c’est la seule façon de vous donner envie de vivre encore, vraiment.


On ne peut pas aimer la vie sans attacher du prix à sa mort. Depuis deux millénaires il me semble que la chrétienté s’en est remise à Dieu pour en décider. Le baptême est immédiatement proposé pour finir dans les bras divins. D’accord pour ceux qui croient à ce conte merveilleux. Mais les autres ? Au lieu d’ un sacre pour le Paradis je propose qu’on remette à chaque nouveau-né, un kit bien dosé, à n’ouvrir qu’en cas de volonté absolue qui vous donne la clé pour l’au de-là ! Un viatique qui ne pourrait servir qu’une fois, non renouvelable, personnalisé, vous assurant un départ en douceur, en musique et sans tra-la-la. On va me traiter de criminel, mais je connais plein de gens qui en ont ras-le-bol d’être des vieillards insupportables, et qui iraient chaque matin contempler dans son tiroir déverrouillé, la misérable petite boite dorée de la mort, en attendant de se décider.

Les commentaires sont fermés.