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12/04/2014

L'absence

 

 

 

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Henri Matisse - Odalisque avec magnolias

 

Les vieillards sont comme des enfants gâtés, ils veulent tout et tout de suite. Il faut les comprendre, le temps va finir par leur manquer. Chaque jour qui passe est une case à remplir, et des cases il n’en reste pas tant que ça, par force. Si par malheur les cases restent vides, les vieux ont vocation à se révolter. Ce n’est pas parce que pointe l’issue fatale qu’il faut se laisser berner par les trompe-l’œil et les châteaux en Espagne. Même les vieilles peaux sont capables de faire la différence entre le lin et la soie, entre la dentelle et le coton brut, entre une créature de rêve et un vieux tromblon. Les vieux sont perclus d’amour car rien d’autre ne les fait vivre.

En ce début de printemps, chacun des rayons de la lumière triomphante qui inonde notre campagne, fait circuler dans les herbes et les branches des courants de sève pétillante. Les primevères, les jonquilles et les violettes  nous adressent un concert de couleurs, dont on sait bien qu’il ne va cesser de s’amplifier jusqu’au cœur de l’été. Je vois déjà devant ma fenêtre pointer les inflorescences en bourgeons du lilas, pendant que les chardonnerets et les grives musiciennes jouent à chat-perché sur un fond bleu azur. Les centenaires comme moi sont soulagés de se laisser pénétrer  par cette vie matricielle et universelle.

Hélas !  L’ombre n’est jamais loin. Le vieillissement est aussi un dépeuplement. Les sirènes de nos jeunes années ont pris des rides. Parfois même leurs seins triomphants se sont écroulés, et leurs divines hanches ont maintenant des rotules en bois. Mes plus vieux amis m’ont lâché, happés par la Dame à la faux ricanante et quand je me retourne pour scruter le chemin que j’ai arpenté ma vie durant, je me surprends à dénombrer des tombes et des bûchers. Mes idées même, se réveillent un matin démodées et je me morigène sans cesse à ressasser des phrases sentencieuses et sans réplique. Mes souvenirs égrenés deviennent des sentiers rebattus qui n’intéressent plus la jeunesse. Ils sont obsolètes, obscènes, inutiles, débiles et séniles. Sur les terreaux usés ne poussent que les mauvaises herbes, des orties, des chardons et de la morelle douce-amère aux fruits bien noirs.

Cela suffit pour comprendre le vide qui peut saisir le vieil homme abandonné, comme un canot de l’autre siècle, échoué et pourrissant sur le sable humide. Le sable est magnifique et les puces de mer s’en donnent à cœur joie. Bien que pittoresques, les bordés et les membrures disjoints ont conscience qu’ils ne reprendront jamais la mer. Ils sont condamnés à pointer leur étrave sur un horizon impassible. Les saisons seules changent, entre coups de vent et calmes plats. Comme la vieille barque,  j’ai dû dire adieu aux voyages et aux rêves et je me suis laissé engourdir par les fantasmes du vide et de l’absence, décadents et lunatiques.

Quand elles repartent à leurs migrations, les hirondelles ignorent qu’elles laissent votre maison abandonnée. Elles l’ont  remplie tout l’été de pépiements et de vols planés. L’automne venu, elles n’ont plus envie de jouer les esprits volants ni les folles agitées des grands soirs d’orage. Alignées sur les fils électriques, elles ont déjà en tête leur prochaine villégiature et déjà, elles vous ignorent. On ne devrait jamais être amoureux des hirondelles, elles sont une jolie tête mais pas de cœur ni de cervelle.

Le nez en l’air et la casquette sur les yeux, je me demande bien de  quoi sera fait l’été qui se prépare.

 

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