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25/04/2014

Les mystères de la maison vide

 

 

 

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François Boucher   Vertuminus et Pomona

 

Le roi Arthur habite une grande maison toute chambardée, je pourrais tout aussi bien dire, un petit château délabré. Il m’arrive de m’y aventurer sur l’invitation de Son Altesse. C’est vraiment une première surprise que de constater que les couloirs déserts du rez-de-chaussée sont sans communication avec les galeries de l’étage. Quand je déambule au rez-de-jardin c’est pire encore, je n’y trouve que des  escaliers aléatoires. Je préfère toujours dans mes visites, le côté sud, très ensoleillé, quand le temps s’y prête bien entendu, surtout dans l’après-midi.  A ces moments là,  le soleil fend à la hache les appuis de fenêtre et les étroites ouvertures qu’on pourrait confondre avec des meurtrières. Je scrute à partir de ces observatoires privilégiés les pelouses et les taillis du parc, piquetés par endroits de gui. Chaque fois je chante « Au gui l’an neuf », mais il ne se passe jamais rien et je ne reçois aucun écho. Ce monde est trop vieux.

Le plus inquiétant  est le nombre de portes  bien supérieur à celui des pièces d’habitation, chambres ou salons. Les chambranles sont arrachées et les panneaux dégondés. Au-dessus, aux impostes,  sont peints des trumeaux à la manière d’Antoine Watteau ou de François Boucher. On y voit des scènes de chasse ou de musique, souvent libertines et champêtres. Les tableaux galants ne manquent pas, avec des soieries transparentes et des amours aux joues rebondies soufflant dans des trompettes. Je ne m’attarde jamais devant ces niaiseries,  sauf devant une pâle copie du « Triomphe de Vénus » plus parlante que l’original, les autres étant juste bonnes à décorer les boites de dragées qu’on offre aux baptêmes ou aux mariages. Cette maison sans étages, sans portes ni cloisons, me hante. Elle ressemble étrangement au manuel de littérature de ma jeunesse dont j’avais découpé les encarts et les illustrations qui ne me plaisaient pas. Le passé est un champ de mines, il ne m’enchante  plus depuis longtemps.

Les cuisines sont le domaine de la Reine Pédauque. Les mamelles débordantes et le cul rebondi, elle s’affaire sans cesse à des décoctions, censées ranimer la virilité d’Arthur. Pédauque est friande de sexe sous toutes ses formes, frit ou bouilli, avec des herbes ou flambé à l’Armagnac, à déguster froid, en salade ou bien mitonné à feu doux pendant des heures. Elle parle souvent de tord-goule !  Nous nous prenons tous deux de fou-rire en la voyant aligner en brochettes des testicules de coq, les jours d’abattage. Quand je lui parle des difficultés à circuler dans cette baraque, elle me répond que cela ne la gêne pas, qu’elle a l’habitude d’agir en dépit du bon sens et que toute tentative pour y remédier est pure illusion. Il y a bien longtemps qu’on marche ici sur la tête, ou plutôt sur des pattes d’oie, toute honte bue, à l’image de Berthe aux grands pieds, mon amoureuse.

Berthe est très sexy, c’est une allumeuse. Elle est sans cesse à tourner autour d’Arthur qui n’en peut plus. Cela fait rire Pédauque qui fait exactement ce qu’il faut à son Altesse. Celle-ci ne quitte pas les étages, car si on peut encore monter par les échelles il est impossible de les redescendre. Heureusement les deux femmes ont des ailes d’anges et peuvent se hisser sans effort pour ensuite piquer bas en vol plané. Seules nos divines compagnes peuvent retomber sans cesse sur leurs pieds. Nous autres qui sommes du grand sexe, perdons toujours la face. Nous ne sommes pas comme les chats qui tournent la queue à contre sens pour chaque fois se recevoir sur leurs quatre pattes en cas d’accident. J’ai essayé bien des fois cette technique mais je n’y ai gagné que des bleus et des bosses. Tout ceci explique que non seulement j’ai horreur du passé mais qu’en outre, je ne supporte pas les contrefaçons.

Son Altesse qui règne sur la maison vide, n’est pas contrariante. Les deux femmes sont à son service. Quand  l’une se repose, l’autre prend le relais. L’une est rose et joufflue, et l’autre est jaune aux joues creuses, celle-ci a une grande bouche, l’autre non. Berthe est la grande maigre aux seins proéminents et aux hanches saillantes. Cela me contrarie grandement qu’elle s’intéresse plus au maître de maison qu’à mes propres désirs, pourtant modestes. Elle m’a fait comprendre que dans cette demeure sans portes ni fenêtres aux règles mal établies elle n’avait aucun scrupule à assurer le quotidien en priorité. La sécurité d’abord, on verra ensuite pour la fête. J’aurai au moins appris  une chose dans cette bâtisse incompréhensible c’est que lorsqu’on occupe les étages supérieurs, il faut tout faire pour y rester.

Certains d’entre vous vont croire que je force un peu le trait sur l’absurdité de la situation. Il n’en est rien. Je vous conte en toute simplicité mes aventures dans une maison indigente dirigée par un monarque de premier plan. Bien sûr, il y a ici comme ailleurs, des évènements très ordinaires comme des pannes de chauffage ou des défauts d’approvisionnement mais on ne peut pas en faire grief à un roi vieillissant qui ne veut commander ni à l’économie, ni à la culture, ni à la circulation. De temps à autre Berthe me reproche d’avoir une maison comme celle-ci à la place du cœur. Je lui réponds que tant qu’elle acceptera de beurrer mes tartines elle n’aura rien à craindre.

Nonobstant,  j’admets que chez moi aussi,  les escabeaux sont branlants et les lucarnes entrebâillées. Nul ne peut se brandir en modèle, sauf les esprits malades et narcissiques. Il y a une limite à la fausseté des  parallaxes qui tordent les perspectives. Il faut se répéter inlassablement qu’on peut accepter une bonne dose d’apagogie, à condition de ne  jamais transiger avec la grande avenue  vérité, mystérieuse surtout la nuit, mais la seule qui en toute rectitude et indifférence,  vous mène au modeste et terminal tombeau. Le moment venu, je me souviendrai de la balafre orange du soleil couchant mitraillant ma mémoire à travers les meurtrières de la maison vide.

 

PS/ Le Roi Arthur est un descendant de l’heureux propriétaire d’Excalibur dont l’existence est attestée au V/VIème par Gildas le Sage dans sa célèbre Vie des Saints. Pédauque (Pied d’oie = Pé d’auca en Occitan) est originaire de Toulouse et est en réalité la cousine de Berthe au grand pied. Il est prouvé que leur infirmité, un pied d’oie,  leur fut imposée par Dieu en punition de leur vie dissolue. Il s’agissait d’une forme de lèpre.

 

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