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26/01/2015

La nourrice et le père Fouettard

 

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Illustration originale de Do Labadie

 

Nous sommes dans un jeu de rôle. Après avoir promis de nettoyer les banlieues au Karcher, Paul  Bismuth demande qu’on rétablisse la peine d’indignité nationale. Tous les pères Fouettard, souvent de droite mais pas seulement, réclament qu’on actionne la machine à claques et surtout les peines de prison. Des grosses peines bien lourdes, dans l’isolement, avec privation de dessert et séjours au mitard. Les mêmes proposent qu’on sanctionne d’urgence dans les collèges (et peut-être même  dans les petites écoles) et les lycées, les fortes têtes qui ne veulent pas être Charlie. Ils ont pourtant le droit de penser  que c’est mal d’insulter le prophète. Résultat, c’est la guerre ! Les beaufs veulent en finir  avec cette cinquième colonne  arabo-musulmane qui vient bouffer les pains au chocolat de nos propres enfants.

J’ai connu la vraie guerre ! Deux guerres ! Avec celle de 40  j’ai subi les bombardements et j’ai vu des cadavres dans les fossés. Je suis même devenu pupille de la Nation ! Mon père est mort à Dachau ! Avec la guerre d’Algérie nous avons perdu notre âme. Tortures, enfumages, massacres de masse des deux côtés, les Algériens jetés dans la Seine par dizaines, peut-être par centaines ! Tout ça suffit pour faire de moi un non violent qui jure que la force n’a qu’un seul et unique effet dans le civil, entraîner inéluctablement l’envie de meurtre,  de vengeance et de haine !

Alors je le dis à mes copains de gauche qui ont des certitudes sur les culpabilités et les responsabilités, sans bien sûr,  vouloir en partager aucune : tournez sept fois votre langue dans votre bouche avant d’accuser les arabes. Dans toutes les familles, dans tous les milieux, il y a des délinquants, des dévoyés, des gamins perdus, des jeunes gens sectaires et asociaux. Il faut les taper ? Il faut les condamner ? Il faut les exclure ? Les embastiller ou bien les déporter ? Je n’ai aucun scrupule, aucun doute, aucune nuance, la voie de la rétorsion et de la punition ne mène nulle part, sauf à de nouveaux drames, différés peut-être, mais annoncés, à coup sûr.

Enseignant pendant plusieurs années en plein mouvement de démocratisation de l’Université, j’ai assez entendu certains collègues dire que nos étudiants étaient nuls, qu’ils n’avaient rien à faire dans nos amphis, qu’ils n’étaient pas dignes du savoir qu’on leur dispensait et que de toute façon c’était des bons à rien. Ils évitaient ainsi de s’interroger sur leurs propres qualités pédagogiques et sur l’impasse qui les menait devant des jeunes pour lesquels ils n’éprouvaient aucune empathie. Ce faisant, on faisait peser l’ostracisme sur les classes populaires dont les enfants avaient grandi sans livres, sans arts, en un mot sans la culture dont se targuent les élites ! J’ai expérimenté et enduré moi-même cette relégation quand j’étais étudiant avant mai 68 bien sûr, avant que nos mandarins se mettent à douter d’eux-mêmes.

Il se passe quelque chose comme ça dans nos quartiers. Nos jeunes ne se sentent ni compris ni écoutés. Ils vivent une hostilité générale des « vrais » Français, sur un fonds d’arabo-islamo-phobie ancienne, datant  des colonies et  entretenue par des nostalgiques de l’Empire. Ce racisme quasi « naturel » prospère dans les quartiers populaires avec les les frustrations nouées autour du boulot et de l’espace urbain. Beaucoup de gens n’aiment pas nos émigrés,  maghrébins pour l’essentiel,  qu’ils soient de première génération ou pas, jeunes ou vieux, quand ils se distinguent par leurs vêtements, leur langue, leur religion, leur culture. Ils les aiment seulement quand ils correspondent à notre propre modèle, costume-cravate, sans accent. Allez-vous étonner après cela, de trouver chez  les jeunes la révolte et la rébellion face aux  enseignants qui parfois, de leur côté,  n’en peuvent plus d’autant d’incompréhension ? Le repli identitaire sur les extrêmes, le salafisme, le fondamentalisme, repose sur cette querelle permanente et ce n’est pas à coups de bâton qu’on va régler le problème.

Ces gamins-là se sentent tout juste tolérés. Il suffit d’écouter les nombreux témoignages qui passent en ce moment à la télé, qui vont tous dans le même sens, ils n’intéressent les politiques qu’au moment des élections. Même si le reproche est souvent injuste parce qu’il y a beaucoup de gens qui nouent le dialogue dans les salles de classe, dans les associations, ou dans les ateliers, c’est ainsi qu’ils vivent la situation. En face,  Finkielkraut en tête, on veut en revenir à la discipline, à la morale et au civisme. On leur reproche leur antisémitisme, leurs délinquances, leurs trafics et leurs camps retranchés, les fameux territoires interdits, devenus depuis peu des fantasmes américains ! Quand on a entendu un certain Président promettre à leur propos de nettoyer la racaille,  comment voulez-vous que les jeunes des quartiers puissent encore se sentir français, avoir envie de chanter la Marseillaise et de respecter l’uniforme, aimer l’école, admirer la République ?

La guerre, c’est nous,  les bien-pensants qui l’avons déclarée. Quand on est fier de ses valeurs, confiant dans sa culture et sa civilisation, on peut se permettre d’aller au-devant de ceux qui sont piétinés, déplacés, entassés, oubliés, stigmatisés, méprisés°°°. Je ne dirai jamais assez toute l’estime que j’ai pour les Charlie, ces génies libertaires, critiques, créatifs,  pleins d’humour, qui sont depuis tout le temps indispensables à notre esprit social et culturel. Ils ont été affreusement et injustement assassinés par deux fous, par des meurtriers  qui ont grandi sans père, ni mère, à la va comme je te pousse, en prison, sur des champs de bataille. Des automates. Et pourtant ! N’ont-ils pas dit qu’il ne fallait pas tuer les femmes ?  N’ont-ils pas  malgré tout épargné des vies dans  leur folle  cavale ?  C’est donc sans doute qu’il leur restait un brin d’humanité. Au nom de ce petit grain-là, on doit demander à notre République de faire le nécessaire pour que puisse s’éteindre la misérable guerre des cultures et des religions.

On ne réussira que par plus de pédagogie, plus d’empathie, plus d’ouverture aux autres, plus de curiosité pour tous ces gens qui au premier coup d’œil ne nous ressemblent pas, mais qui finalement, on le voit tous les jours,  nous enrichissent de leurs différences. On va encore me taxer d’angélisme. Je réponds que nos enfants, tous nos enfants, ont plus à gagner du lait de leur nourrice que du chat à neuf queues  d’un monstrueux Père Fouettard !

                                   

 

 

°°° « Les émeutes de 2005, qui, aujourd’hui, s’en rappelle ? a interrogé Manuel Valls. Et pourtant, les stigmates sont toujours présents : la relégation périurbaine, les ghettos, ce que j’évoquais en 2005 déjà, un apartheid territorial, social, ethnique, qui s’est imposé à notre pays, la misère sociale, auxquels s’additionnent les discriminations quotidiennes, parce que l’on n’a pas le bon nom de famille, la bonne couleur de peau, ou bien parce que l’on est une femme. »

10/01/2015

L'intelligence qu'on assassine

 

 

 

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Il y aura un avant et un après le 7 janvier 2015, un avant et un apès Charlie hebdo. L’assassinat des fleurons de l’équipe éditoriale du journal est un crime formidable contre l’imagination, la créativité, l’humour, l’intelligence et la liberté. Une liberté insolente et impertinente qui est l’âme de notre nation. Le cœur de notre esprit et de notre culture a été visé et il été gravement atteint dans son sang et dans ses symboles. Ce matin, les coupables sont  morts et il n’est plus l’heure d’avoir peur, le mal est fait et la blessure est béante. Partout dans nos campagnes et dans nos villes les Français pleurent, petits ou grands, et ils vont manifester dimanche pour dire qu’ils en ont gros sur le cœur.

Nous allons tous scander : plus jamais ça ! Nous devons en effet nous protéger contre de tels crimes. Hélas beaucoup de voix s’élèvent, et elles ont raison,  pour dire  que nous entrons dans une guerre de l’ombre et que nous devons nous attendre à pire encore. Il y a trop de musulmans perdus chez nous qui nourrissent dans leur sein la haine de l’Occident.  Ce sont pourtant des jeunes gens élevés dans nos écoles, et qui en ressortent avec la rage contre  les Croisés et les Juifs à qui ils attribuent les malheurs de leur propre religion. Nous voyons chaque jour des jeunes islamistes fascinés par la violence, courir au djihad sur les théâtres de guerre. Ils y reçoivent un entraînement de Rambos et apprennent l’indifférence à la cruauté et à la mort. Ils nous reviennent comme des loups décidés à mordre et à tuer. Ils sont quelques centaines mais c’est bien assez pour meurtrir, endeuiller et provoquer les plus grands drames politiques. Il y aura donc d’autres morts et d’autres attentats, peut-être plus cruels encore.

 Nous devons donc nous protéger ! Fermer les mosquées ? Réexpédier chez eux les musulmans (et les arabes) étrangers ? Mettre dans des camps tous les Français suspects de sympathies pour le djihad ? Exiger de chaque rastaquouère une preuve d’honorabilité, de probité, de patriotisme ? Interdire la langue arabe, brûler les corans, tailler les barbes, fouetter des corps, lacérer les burkas, couper des mains, lapider les femmes voilées ? Les tenants de ces solutions de forcenés existent, probablement en nombre. Ce sont les méthodes qu’utilisent les dictatures et les régimes totalitaires. On en a vu les résultats en Algérie qui a assisté dans les années 90, à l’explosion de ses journaux et aux tueries de ses poètes et de ses intellectuels ! Et plus récemment n’a-t-on pas vu un illuminé  norvégien exécuter de ses mains les jeunes socialistes soupçonnés d’abandonner la civilisation blonde du nord à l’invasion  café au lait ? Même si le djihadisme est une hideuse perversion de l’Islam, nous devons bien nous garder de faire l’amalgame avec les musulmans ordinaires qui vivent tranquillement leur foi et qui sont tout autant attachés que nous à la non-violence et à la liberté. Ne l’oublions jamais !

Nous n’avons pas le choix. Il  est hors de question de perdre notre âme en instituant une politique qui restreigne les libertés individuelles et qui deviendrait vite  illusoire. Remplacer la démocratie par la Stasi et la liberté par des stalags, ne ferait que déclarer notre reddition à l’obscurantisme et au fanatisme, religieux ou non. Nous devons malheureusement prendre le risque d’exposer nos démocraties à la violence imbécile qui nous est  assénée. Notre force tient à la seule conviction que l’intelligence dépasse la force, qu’un crayon est plus efficace qu’un fusil, qu’une vraie démocratie au bout du bout est invincible. On ne peut lutter contre ces porteurs de mort que par plus de culture,  par plus d’éducation,  et par plus de tolérance. Ce qui ne nous empêche pas de mettre de notre côté toutes les surveillances, toutes les filatures, toutes les polices que nous autorise l’état de droit, tel que défini par nos institutions.

Nous pouvons en être certains ; il n’y a que dans les démocraties que naissent chaque jour, cent Charb, mille Cabu et dix mille Wolinski ! Demain je m’abonne à Charlie. 

13/12/2014

Que leur faut-il encore ?

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La jungle selon le bon Henri, douanier

 

 

La nouvelle est à peine connue qu’on cherche déjà la petite bête dans la libération de Lazarevic. Et si Hollande n’y était pour rien ? Et s’il avait vendu son âme (et pas seulement) au Diable ? Et s’il était en train de mentir ? Bien sûr on suppose seulement, mais supposer c’est déjà accréditer l’idée. Comment voulez-vous croire ce Président déguisé en apparatchik avec chapka et pelisse ?  Il nous a déjà fait le coup du ridicule en prononçant un discours sous la pluie à l’île de Sein ! D’ailleurs Sarkozy lui-même trouve notre Président ridicule ! Ce Sarko qui marche en canard dans le couloir de l’UMP d’où il raccompagne ses visiteurs en leur palpant les bras et les épaules, en connaît un rayon ! Pour le ridicule Sarko est un spécialiste !

Hollande s’est trompé sur le retournement de la conjoncture économique en 2013. Il a été contraint de se plier à la rigueur budgétaire alors que la croissance était en panne. Il le fallait sous peine de se retrouver avec des intérêts sur la dette tellement élevés que nous aurions risqué la banqueroute, d’ailleurs annoncée comme certaine par les économistes libéraux en 2012. Avec des socialistes rien de bon ne pouvait arriver. Hollande a donc évité le pire en osant des impôts très lourds. Personne ne lui reconnait le mérite d’avoir évité la banqueroute mais tous l’accablent du matraquage fiscal !

La rigueur budgétaire a donc gelé la croissance. L’Allemagne aujourd’hui s’en aperçoit. La BCE aussi qui prévoit de mettre de l’argent frais en circulation. Toutes choses que réclamait Hollande en 2012 et qui ne furent pas acceptées. Est-ce que des gouvernements de droite, Merkel en tête, peuvent écouter des gouvernements de gauche ? Nos capitalistes rentiers allemands avec leur morgue toute germanique, n’en avaient aucune envie. Les choses viennent tout juste de changer, avec à la clef une bonne nouvelle espérée, la baisse de l’euro qui devrait faciliter nos exportations.

Mais ce n'est pas tout. La surabondance des liquidités et la maîtrise des dettes publiques nous maintiennent des taux d’intérêts historiquement faibles ! Et comme un bonheur n’arrive jamais seul, le ralentissement de la demande dans le monde accompagnée de la production accrue du pétrole de schiste aux  USA provoque une baisse substantielle du baril de 30 à 40%. Incroyable ! Imprévu ! Cela devrait soulager le déficit de notre commerce extérieur et le portefeuille du tout venant . En tout cas cela rend obsolète la polémique sur l’exploitation des gaz de schistes en France devenus en effet non compétitifs.

Sur ces bonnes nouvelles, les entreprises françaises vont bénéficier à plein en janvier 2015 de la réduction des charges sur les bas salaires et peut-être aussi pourront-elles profiter des effets de la loi Macron sur la modernisation des professions protégées, sur l’assouplissement du travail le dimanche et de la réglementation du transport par autobus et diverses autres petites mesures qui pourraient enfin décider les gens à reprendre confiance et à se lancer dans les affaires. Ajoutons enfin que la suppression de la première tranche d’impôts sur le revenu devrait redonner du pouvoir d’achat aux gens modestes en contribuant à la réduction des inégalités. Ainsi donc, si on regarde les choses avec sang-froid, il se pourrait que 2015 soit enfin l’année du retournement tant attendu !

Cela explique peut-être que Gattaz met les bouchées doubles pour avancer ses réclamations. Il doit savoir que son chantage au chômage va peut-être perdre de l'acuité, voire de la pertinence. On pourrait peut-être en dire autant pour les différents corporatismes qui se manifestent. Les routiers vont être peu crédibles en pleine baisse du gaz-oil.

C’est à ce point de mon raisonnement que je me tourne vers les frondeurs, l’aile gauche des socialistes. Ils sont les premiers à accuser le gouvernement d’être le responsable des pertes aux élections par une politique trop à droite. Seulement camarades voyez les insuccès électoraux de Mélanchon ou de Duflot. La politique de gauche-gauche est loin de triompher dans les urnes. La seule condition qui nous fera reconquérir le cœur des Français c’est le recul du chômage, car celui-ci est la vraie cause de l’appauvrissement des gens et la vraie source des inégalités. Alors s’il vous plaît, avant de vous faire remarquer dans telle ou telle motion de congrès, vous feriez mieux de reprendre votre bâton d’espérance camarades et d’expliquer, expliquer aux  gens que pour distribuer des parts de gâteau, il faut d’abord le produire !

On ne peut pas compter sur la droite pour nous aider à réformer et à redémarrer la croissance, c’est le jeu politique.  Je trouve en revanche bien malvenu que des  députés de notre parti critiquent et notre Président et notre Gouvernement. Comme socialistes, ils ont été élus par tous les sympathisants, y compris les sociaux-démocrates hollandistes, et pas seulement par une fumeuse nébuleuse de « vraie gauche » qui électoralement paraît bien absente aujourd’hui, comme l’indiquent les dernières législatives partielles à Troyes !

Moi je vous le dis, Hollande sera réélu en 2017 et ceux qui lui auront savonné la planche dans le Parti devraient songer à leur reconversion politique : il y a de la place au Front de Gauche !

25/11/2014

Ces émotions qui nous gouvernent

 

fraisse,trierweiler,florange

Picasso- Acrobate à la boule

 

Le hasard de mes nuits au sommeil instable a voulu que je me trouve mêlé, par radio interposée, à une conversation avec un savant physicien, (A. Aspect, France Culture),un spécialiste de la physique quantique et de la relativité, un émule d’Einstein, un de ceux qui ont fait fait progresser la science, un expérimentateur génial qui a démontré « l’intrication quantique ». Même si je n’étais pas en mesure de saisir toutes les nuances de sa pensée, j’en comprenais suffisamment pour admirer la rigueur du raisonnement et l’exactitude du propos. Il expliquait avec une grande simplicité comment en partant d’un objet réel, celui d’Aristote, on pouvait en analyser l’essence, à la manière de Pythagore, pour le mettre en équations.

La poursuite mathématique des déductions ultimes aboutit à des conclusions inattendues comme celle de la relativité et de l’inséparabilité des protons ou comme l’existence simultanée à deux endroits différents d’une même entité. Des choses qui dépassent l’entendement et qui dans un premier temps ne sont que des vérités abstraites, issues du raisonnement mathématique. C’est à ce stade qu’intervient notre génial physicien en entreprenant de démontrer par l’expérience, la réalité de ces abstractions. Il faut être suffisamment méticuleux disait-il pour bien mettre en scène les seuls facteurs concernés, à moins de risquer de prendre des vessies pour des lanternes. C’est à ce prix que la connaissance progresse.

On voit à quel point tout raisonnement doit être débarrassé de ses leurres et de ses analogies. On comprend pourquoi toute mise en œuvre doit être soumise aux meilleurs spécialistes du moment. On imagine sans peine que tout ce processus n’est pas le fait d’un seul homme mais celui de la bataille quotidienne d’un front de la recherche, avec ses avancées et ses reculs. Finalement on constate le plaisir passionnel de ces chercheurs qui repoussent les frontières de l’ignorance. Une démarche d’imagination et de déduction où seuls les faits avérés comptent dans leurs dimensions et leur puissance. Aucune place ne peut être laissée aux passions, aux impatiences, à la jalousie, à la  haine ou à la colère, sous peine de fourvoiement et d’échec. Bien sûr tous ces gens sont des hommes comme les autres sensibles aux émotions, mais ils savent qu’ils ont le devoir de les contrôler.

Face à cette finesse de la pensée scientifique et dans notre exemple elle est accompagnée de la délicatesse extrême de la physique expérimentale, on se surprend à regretter que les évènements politiques propagés par les médias ne bénéficient pas des mêmes soins. De ce côté-là on utilise des grosses ficelles qui nous renvoient dans la triste situation des gogos et des pantins manipulés. Nous ne sommes plus dans la mesure méticuleuse et la définition des paradigmes. Peu importe que les faits soient flous ou déformés pour les besoins de la cause. Peu importe qu’ils soient vérifiés et mesurés. L’essentiel est de nous entraîner  en chemise et la corde au cou dans le domaine des grosses émotions où plus rien ne compte que les scandales, les surprises, les luttes à mort et les bas instincts.

Il suffit de voir avec quelle surprenante audace les Verts traitent de la mort du jeune Thierry Fraisse, il suffit d’assister au déballage inconvenant d’une virago mal remise de ses ambitions amoureuses, il suffit d’entendre comment la droite  démagogue, Sarkozy en tête tape sur la gauche pour s’attirer les votes des militants extrémistes, il suffit d’observer la CGT à Florange reprocher au PS de ne pas avoir nationalisé les hauts-fourneaux, pour se convaincre que ces débats sont totalement faussés par la mauvaise foi et les postures idéologiques. Peu importent la réalité et la complexité des faits pourvu qu’on emporte l’adhésion dans l’instant.

Les hommes et les femmes sont ainsi faits qu’ils sont beaucoup plus sensibles à la compassion, la pitié, la colère, l’indignation (souvenons- nous du succès d’  « indignez-vous ») qu’aux dimensions abstraites des faits vérifiés, quantifiés, et reproductibles. La lecture des commentaires qui suivent chaque article du « Monde »,sur le site web des abonnés, nous en apprend beaucoup sur les coups de cœur, les emportements, les points sensibles des lecteurs : le gauchiste renverse les tables, toutes les tables, le communiste en revient toujours aux puissances d’argent, les socialistes vont toujours au secours des pauvres et les gens de droite prennent toujours les chômeurs pour des fainéants. Quelles que soient les circonstances !

Les démagogues de tout poil savent cela par cœur. Plus c’est gros, plus ça passe !  Les « chefs » préfèrent entretenir des guerres dans l’opinion plutôt que d’expliquer patiemment où sont les limites ou les revers de telle ou telle décision. Les médias leur en laisseraient-ils le temps ? On peut en douter, tant une nouvelle chasse l’autre du jour au lendemain.  Dans ces conditions on imagine ce que valent les sondages dont on nous rebat les oreilles en les présentant comme de véritables faits politiques. Heureusement nos institutions reposent sur la démocratie représentative et le suffrage populaire ! Pour le moment nos journalistes devraient se rendre compte que nous ne sommes pas dans des jeux de cirque, et que nos responsables, ceux-là même que nous avons élus, ne sont pas des gladiateurs dont la vie se jouerait à pouce pointé vers le bas ou vers le haut !

18/11/2014

La sobriété heureuse

Pierre Rabhi, décroissance,jardinage,soupe de légumes

 

Giuseppe Arcimboldo, Les quatre saisons dans une tête

 

 

On entend de plus en plus des grands esprits nous suggérer que la croissance économique est un leurre et qu’à ce rythme il va nous falloir deux planètes. Nous sommes menacés de laisser à nos enfants un désert et un désastre. Pierre Rabhi est la figure emblématique de ce courant de pensée qui professe la sobriété heureuse avec le retour à la frugalité paysanne et aux valeurs de la terre, une terre mère de toutes les vertus. Cette paysannerie n’a jamais existé, sauf contrainte et forcée. Elle a en effet toujours été la dernière à bénéficier des « bonheurs » de la modernité, pour sa santé, pour son éducation et pour son confort. Aujourd’hui elle a rattrapé une partie de ses retards, mais elle s’est contractée au point de ne plus représenter que quelques pour cent de notre population active. Malgré cela, elle est rongée à ses marges par des poches de pauvreté qui touchent les agriculteurs n’ayant pas pu ou pas su évoluer avec leur temps. Le recours à la terre avec des techniques à l’ancienne est une question dépassée. Personne aujourd’hui ne peut gagner sa vie avec une pelle et une pioche.

La décroissance signifie la stagnation de la vie économique et de la production de richesses. A l’échelle internationale comme à celle de la France, elle supposerait que tout le monde soit satisfait de son sort et qu’il n’y a aucune raison de produire de nouveaux biens. Elle supposerait également que l’état des techniques et des sciences  ne mérite pas qu’on s’y intéresse. Comment imaginer que nos sociétés urbaines organisées aujourd’hui en métropoles  n’ont plus besoin tout soudainement de progrès ? C’est bien sûr impossible ! Aujourd’hui comme hier, nous voulons de meilleures écoles  et des crèches plus nombreuses, nous voulons toujours plus de chercheurs et de savants, nous prions pour  la fin du cancer et le contrôle  de la maladie d’Alzheimer, nous réclamons des transports propres et des routes sûres, nous considérons comme un dû la paix et la sécurité ! Le progrès est bien la motivation profonde de nos démocraties qui aspirent  sans cesse à faire reculer les frontières de la connaissance et du bien-être .

Personne ne  peut nous faire croire que nous obtiendrons tout cela sans produire les ressources nécessaires. Que les adeptes de la sobriété aillent vivre dans les pays pauvres et ils ne se poseront plus la question ! Le respect de l’environnement, ou plus exactement,  l’engagement écologique a un coût, il exige plus de recherches, plus de gestion, plus de culture. L’écologie est le grand  luxe des pays riches ! En professant moins de croissance, on prêche contre le progrès de l'humanité. La protection de l’eau et des paysages n’est pas  gratuite, le recyclage des déchets a un coût,  la reconversion à des sources d’énergie moins polluantes que le nucléaire et plus durables que le pétrole ou le charbon exige de lourds investissements !

On entend souvent dire que nous laissons une dette publique colossale à nos enfants. On peut aussi avancer qu’on leur lègue  des actifs considérables qui se traduisent par un confort d’existence jamais égalé dans le passé et une espérance de vie constamment  améliorée, sans compter un capital scientifique qui sera leur opulent viatique. La sobriété heureuse n’est qu’un passe- temps  pour philosophe monomaniaque. L’alimentation, la santé, l’éducation, la sécurité doivent être assurées pour des dizaines de millions de personnes qui vivent dans nos mégapoles en gestation. Nous ne sommes pas dans des villages de l’Ardèche où se réfugient tranquillement les babacools partageant avec bonheur et subtilité leurs fromages et leurs salades. Ces gens ont le droit de se mettre en marge des grands flux économiques mais ils doivent savoir que nonobstant, ils bénéficient comme tout le monde et c’est bien ainsi, des acquis et des secours dispensés par un Etat solidaire qui tente de n’abandonner personne, en aucun lieu. Gagnant peu, ils paient peu d’impôts. La sobriété heureuse  et autarcique des gourous m’apparaît comme un exercice cynique d’individualisme.

On voit bien que la décroissance réduisant l’activité humaine à la satisfaction des besoins essentiels de se nourrir voire de se soigner (bien sûr avec des plantes médicinales) n’est pas transposable à nos sociétés d’aujourd’hui. Le vieux sage Pierre Rabhi n’est en réalité qu’un marchand de rêve que nos médias et nos politiciens adorent. Il entraîne aujourd’hui des millions d’hommes et de femmes qui passent des heures à gratter la terre dans les petits jardins de leurs jolis pavillons. Après l’habitat à énergie positive, on s’organise en autonomie potagère. Bravo si la soupe est bonne, mais je doute qu’elle suffise aux besoins de nos contemporains !