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31/08/2013

Black Jack 8 - La liberté

 

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Illustration de Dominique Labadie


Au matin, c’est Ernest qui a donné l’alarme. Ce vieux chien avait le sens du tragique. La tempête avait baissé d’un ton, pour se transformer en un coup de vent banal. Black Jack n’en dormait que mieux, cuvant son Sherri en douceur et récupérant les forces perdues dans les émotions de la mauvaise nuit passée.

Lorsque le chien décida de relayer son gémissement compassionnel par un puissant aboiement d’alerte, le vieil homme prit conscience. Il   ressentit d’abord les douleurs provoquées par l’inconfort de sa position. Le sable qui recouvrait le sol de la cabane n’offrait aucune douceur à ses vieux membres et à son dos délabré. Il se massa vigoureusement les cuisses et jeta un œil vers le dehors de sa couche. Il faisait tout juste jour. Il en conclut qu’il était approximativement  neuf heures du matin. L’atmosphère était glaciale et le poêle complètement éteint. Jack repensa aux gendarmes, qui s’étaient annoncés pour dix heures. Il fallait se sortir de ces vieilles couvertures qui semblaient devoir le retenir prisonnier. Ernest l’encouragea d’un jappement sonore. Le vieux marin lui dit : - Ferme là mon gros, tu vas réveiller la femme qui dort à côté.

Il rencontra à ce moment-là le regard du Terre Neuve braqué au-dessus de la table et le suivit d’instinct. Ce qu’il vit alors le remplit de stupeur.

Pendue au cordage qui l’avait sauvée la nuit même, Vassia s’était donné la mort sans échappatoire possible. En montant sur la table, elle avait réussi à donner un tour au filin sur le madrier qui tenait l’arête du toit. Avec un nœud coulant autour du cou, elle s’était jetée dans le vide. Sa bouche grande ouverte, son visage violet, ses jambes disloquées, la fixité de tout son corps ne laissaient aucun doute sur sa mort irrémédiable. Jack demeura pétrifié quelques instants, puis se rua sur le corps, tentant de défaire les multiples nœuds maladroits de la désespérée. Il dut se munir de son énorme couteau à découper pour cisailler la corde. Il tomba avec le corps sur le sol et il n’eut qu’une pensée, redonner figure humaine à celle qu’il avait sauvée de la tempête quelques heures plus tôt. Il étendit le cadavre de la femme sur le lit, rajusta sa coiffure, abaissa les paupières de ses yeux immenses, tira le drap de lit, pour cacher son corps déformé et démembré. Jack avait les yeux secs et son cœur était loin des larmes. Il se souvint du récit de la veille, de l’injustice du destin de cette femme qu’il s’était mis,  sans le dire,  à admirer. Il avait ressenti une compassion immense pour cette belle fille qui avait eu tous les courages, ceux de l’amour, ceux de la maternité, ceux de la haine, ceux de ne jamais fléchir les genoux. Son suicide même, était la preuve de la lucidité intransigeante de cette fille indomptable. Elle avait accepté sans mot dire l’issue fatale de sa tragédie personnelle.

Jack, secoué par le désastre de cette mort volontaire, fut envahi par un sentiment d’urgence. Il ne pouvait admettre que Vassia ait mis fin à ses jours juste à ses côtés, sous son toit. Il se fit le reproche de ne pas avoir veillé et accompagné la malheureuse jusqu’au matin. Il n’avait rien deviné, attribuant les mots de désespoir de la maman éplorée à la violence du drame en pleine tempête. Il avait pourtant décidé la veille, sans aucune hésitation, de la secourir envers et contre tous et de l’aider à surmonter cette tragique histoire, fut-ce au prix de sa propre sécurité. Il se morigéna. Sa culpabilité était totale. -Tu n’es plus qu’un bouffon, se dit-il, un acteur de toi-même. Un bon à rien.  Tu te crois encore vivant entre ton âne et ton chien et en réalité, sans t’en rendre compte, tu mets en scène la ridicule caricature d’un homme déjà mort depuis longtemps, et ça ne fait rigoler que toi. Tout d’un coup la vie lui apparut vaine et sans surprises. C’est toujours le pire qui arrive. Il osa même se dire que le destin lui avait donné et repris en quelques heures une femme qu’il avait tout de suite aimée.

Le soliloque du vieux pêcheur fut soudain interrompu par un coup de sirène impératif. La gendarmerie était exacte au rendez-vous. Il sortit. La voiture bleue stationnait au bout du chemin. Son chauffeur en uniforme attendait devant la portière ouverte. La vie continuait par ce tout petit tunnel, cinquante mètres d’herbes folles qui les séparaient. Jack fit un geste comme pour dire « Attendez-moi, j’arrive ! » puis il redescendit dans sa cabane. Sans y penser plus que ça, Jack décrocha son vieux fusil de chasse à canons superposés, avec lequel il tirait des cartouches au gros sel pour effrayer les culottés qui venaient fouiner en plongée dans son trémail. Ces gendarmes étaient arrivés trop tôt, bien trop exacts à leur rendez-vous. Il fallait qu’ils repartent et lui foutent la paix. Il avait besoin de temps pour réfléchir, pour mettre ses idées en ordre, avant de se décider. Jack était un vieil homme, il en avait assez vu de ces histoires de hasard, emmêlant l’amour et la mort pendant que tout tourne à l’aigre. Il avait la vieille habitude de maîtriser sa vie, quel qu’en soit le prix. Sa liberté,  qu’il avait toujours servie en premier jusqu’à aujourd’hui, ne pouvait pas d’un coup jouer les utilités, alors qu’il avait sous les yeux l’histoire héroïque d’une  Antigone surgie du fond des âges. Il devait mourir lui aussi, comme un vieux bandit inutile offrant sa pitoyable existence au souvenir de  son dernier amour. L’idée lui parut belle et bien convenable. Elle s’imposa avec force et lumière dans son esprit, comme une vérité définitive.

Les hommes en uniforme ne lui laissaient pas le temps de réfléchir à la suite. Il garnit les culasses de calibre 16 avec deux vieilles cartouches pourries et arma la pétoire. Cela tombait bien, le militaire s’avançait sur le sentier de la dune. Ernest était sur ses talons. Jack leva son fusil à la façon d’un ancien militaire et dit :

– Je ne veux pas venir avec vous, partez. Nous verrons cela plus tard.

-Eh Grand Père ne fait pas le malin, répondit calmement  le gendarme. Pose ton fusil. Tu sais que c’est très grave de menacer un agent en uniforme avec un fusil. Même un vieux tromblon comme le tien.

-C’est trop tôt je ne suis pas bien réveillé. Revenez demain. Vous voyez que je ne suis pas prêt.

A cinquante mètres de là, le gradé resté dans l’automobile avait discerné l’embrouille. Il sortit la 22 long rifle de service et mit l’homme en joue au cas où.

Toujours très calme le jeune représentant de la maréchaussée continuait d’avancer dans les hautes herbes.

-Bouge plus ! lui lança Jack,  Arrête toi. J’ai dit non. Je ne suis pas d’accord. Il a fait trop mauvais cette nuit. Je suis fatigué. Foutez le camp !

Le gendarme demeura amical et dit :

-Ne fais pas l’idiot Pépère. On ne vient pas te chercher pour te mettre en prison. C’est juste pour parler…Nous avons besoin de savoir ce que tu as vu. C’est important.

Il fit encore un pas en souriant. Le vieux avait vu la mise en position du gradé près de la voiture. Il eut un mince sourire et une sorte d’éblouissement, une sensation de soulagement. Il épaula lentement l’œil attentif à l’autre là-bas qui se préparait. Il dit encore : -Je t’avais dit de ne pas bouger ! En prenant tout son temps il appuya sur la gâchette, lâchant  un bon nuage de fumée avec son gros sel, bien au-dessus de l’épaule de l’agent de l’ordre.

Le petit gendarme ne cessa pas de sourire, mais soudain il vit le bonhomme devant lui se figer pendant qu’un claquement sec arrivait dans son dos. Il vit un trou rouge juste à la lisière blanche du bonnet du pêcheur, cette zone de calvitie qui ne recevait jamais le soleil..

-Pourquoi t’as tiré ? hurla le militaire vers son collègue.

La mort avait fait son œuvre et le vieux lion avait cessé de rugir, à la renverse dans les hautes herbes, rendu enfin à ce qu’il n’avait jamais cessé d’être, un fragment merveilleux du ciel et de la terre.

 Silencieusement Ernest se traîna  jusqu’au corps de son maître et demeura la tête enfouie entre ses pattes. Homère dans son abri se lança dans un long hennissement enroué. L’idiot n’avait jamais réussi à braire sur une vraie clé de sol.


FIN


Vous avez été nombreux à suivre les aventures de Black Jack et je vous en remercie. L'illustration 8 est encore sur le feu, elle ne va pas tarder.

25/08/2013

Black Jack 7- La passion et la guerre

 

 

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Illustration de Do Labadie


L’intérieur de la cabane était dans l’obscurité, excepté la porte vitrée du poêle qui rougeoyait de ses derniers tisons. A côté, la femme était assise les bras repliés autour de ses genoux relevés. Sans un mot Jack alluma la lampe à pétrole qui inonda de lumière jaune le modeste réduit. Vassia ne fit pas un geste  et son regard  immobile demeura  perdu dans les brumes lointaines de sombres pensées intérieures.

 

Le vieux laissa tomber d’un ton neutre, comme si de rien n’était,  la triste nouvelle :

-Ils n’ont retrouvé aucun survivant. Il y a seulement sept corps sans vie, sans doute victimes de noyade. C’est ce que m’ont dit les services de secours.

La femme n’eut aucune réaction, comme si elle n’avait rien entendu. Sa silhouette parut juste un peu plus raide et un peu plus immobile, comme si elle était devenue une statue de pierre. On entendait à  plein les hurlements du vent et le grondement des vagues. Les lames devenues monstrueuses explosaient d’écume sur les cailloux.

Jack se débarrassa de son accoutrement de cirés  et de bottes. Il ouvrit un peu le col de son boujaron de drap et tira du coffre une bouteille de Sherri. Avec précaution, en essayant de faire corps avec le vacarme de la tempête, il s’assit lourdement à sa table, sa jambe mutilée reposant sur un tabouret. Il se servit un grand verre du breuvage et but presque avec avidité. Il attendit longuement figé, devenu de pierre lui aussi. Tourné vers la femme prostrée il se pétrifia à son image, s’exerçant à ne pas faire un geste,  même pas cligner des paupières. Il s’appliqua à  remonter dans ses douleurs anciennes.

Il était quatre heures du matin. Il avait tout son temps. Il n’y a pas plus grand drame qu’une mère qui perd ses petits. Il fallait respecter la douleur de cette malheureuse. Seul le silence convenait à ce moment sacré. Ce moment où le destin  prend votre vie comme si vous n’étiez plus qu’un fragile oiseau, l’infime jouet de toutes les humeurs du hasard. Rien ne pouvait être dit pour réparer cela. Seul le silence  convenait à l’atroce  déchirure. On ne pouvait rien  comprendre à ce fracas énorme de l’irrémédiable qui bouleversait tout, si tragique et si définitif, qu’il pulvérisait la conscience la plus aguerrie.

 

Soudain le vieux eut un frisson. Il se sermonna. Ils n’allaient pas finir gelés dans cette bicoque ! Jack se servit un verre, puis deux. Il faisaitt froid et il remit lentement une bûche dans le poêle.

C’est à ce moment-là que Vassia parut reprendre conscience. Comme si elle ne pouvait plus emprisonner dans sa poitrine l’affreuse douleur, elle se mit à parler et enchaîna un long monologue, qui parut la soulager. Elle entama son récit d’une voix basse, presque métallique, contrainte par l’angoisse,  qui d’ailleurs dans cet instant, suintait de partout dans la baraque.

 

« -Ils s’appelaient Kader et Karim. Ils avaient deux ans d’écart. Leur vie avait bien commencé, au cœur d’Alep,  la bourgeoise. J’étais à l’Université,  jeune professeur de français, quand j’ai connu leur père, Mohand. J’avais la vie facile, mon père était magistrat et ma mère appartenait à une grande famille de la ville. Mohand était un brillant chercheur en sciences physiques d’origine kurde. Nous eûmes nos deux enfants presque tout de suite, ils étaient beaux et choyés dans toute notre famille. La vie était belle, riche, colorée, heureuse.

Hélas, rien de tel ne peut durer dans ces pays qui ont oublié leur historique civilisation pour emprunter les chemins du crime et de la barbarie. Un jour,  des hommes qui se disaient policiers vinrent voir Mohand dans son laboratoire. Ils lui expliquèrent que sa place n’était pas à l’Université, qu’il méritait beaucoup mieux que sa misérable paye de petit fonctionnaire. Un grand avenir s’offrait à lui dans les services secrets du gouvernement. Il devait aider à combattre les terroristes kurdes qui menaçaient l’Etat. Il refusa. Ils insistèrent. Pour finir il fut enfermé, interrogé, torturé et relâché presque mort. Mohand du s’enfuir en Afghanistan. Je lui promis de le rejoindre au plus vite.

 

« Six mois plus tard, je le retrouvai avec les deux garçons. Il s’était fait chauffeur de taxi pour survivre, à Kaboul. Nous avons vécu une année d’expédients tout en essayant de trouver une situation plus en rapport avec nos capacités. Malheureusement,  au moment où nous commencions à faire notre nouvelle vie,  les Talibans ont envahi la ville. Nous n’avions plus aucun espoir de nous en sortir. Mohand décida alors de rejoindre le commandant Massoud et les Tadjiks dans les provinces du Nord. Nous fûmes bien reçus et Mohand fit partie du Conseil de Massoud. Vous vous souvenez que c’est à cette époque que deux photographes assassinèrent Massoud, deux jours seulement avant les attentats des Twin Towers. On en a parlé longuement dans la presse. »

 

Tout d’un coup,  Vassia se tut, elle rabattit ses cheveux en les faisant gonfler sous ses doigts minces. Ses yeux immenses étaient remplis d’une lumière impressionnante. Elle dit :

-Ecoute Grand Père, donne-moi un verre de ton vin !

-Mais c’est de l’alcool protesta le vieux

-Justement il me semble que ça va me faire du bien. Je n’ai jamais bu de vin de ma vie.

Jack lui tendit un verre avec un doigt de Xérès.

-Remplis-le dit la femme,  avec une certaine exaltation

-Commencez par ça, vous verrez après…

Vassia but et demanda d’être servie à nouveau. Elle reprit son récit :

« -Le monde entier a appris la mort de Massoud, seulement personne n’a su que tous les membres de son Conseil furent tour à tour éliminés. La tête de Mohand fut retrouvée pendue à une branche de pistachier. Il ne fallait pas que mes enfants l’apprennent. Sentant qu’il ne pourrait échapper à son exécution, Mohand m’avait fait promettre de rentrer avec eux en Europe pour leur donner une vraie éducation loin des violences et des drames.

 

« Avant de partir j’avais un devoir sacré, je devais venger mon époux. Je suis devenue une sorte de bête sauvage. J’ai appris le maniement des armes et des explosifs. Le jour venu, quand j’ai été prête, j’ai placé une bombe énorme dans une médersa. Quarante-trois talibans y ont trouvé la mort. Trois fois plus nombreux les rescapés ont  été rendus fous, blessés et estropiés. A partir de ce moment j’ai été la cible de tous les commandos anti-terroristes. J’ai changé de nom. J’ai décidé de gagner l’Europe malgré toutes les difficultés.

Cette nuit de tempête que nous vivons devait être  la dernière étape, la fin des drames, l’arrivée en terre promise. Mais Dieu ne l’a pas voulu ainsi. En réalité je crois que le moteur de notre embarcation a été saboté et notre naufrage sournoisement organisé»

 

Dans un dernier élan de bravade Vassia s’adressa à Black Jack en le tutoyant :

-Donne- moi encore un verre de ton vin Grand Père. J’ai bien droit à un peu de folie, à quelques instants d’oubli, à une heure de repos. Tu vois bien que ma vie s’arrête là.

« -Allons, Vassia, calmez-vous dit Jack. Je comprends votre désespoir. Il ne faut jamais oublier quelles que soient les circonstances, que le soleil se lève pour nous tous pendant des jours et des jours. Parfois l’aube est triste et désespérante, mais parfois elle est miraculeuse de lumière et de bonheur. L’absolu est trompeur. Vous ne trouverez pas de remède radical à votre douleur mais vous apprendrez à l’apprivoiser. Elle sera votre compagne de chaque jour. Pensez à vos enfants ! Vous devrez être là demain pour les mettre en terre. Qui peut leur donner une sépulture sinon vous ? » 

 

Jack lui versa malgré tout une grande rasade de son vin andalou. Lui-même était presque ivre, et pourtant il avait une longue habitude !

« -Tu t’en occuperas,  grand père. A quoi ça peut-il bien servir de vivre quand on a coupé tes racines et fauché tes rejetons ? Jack, je n’irai pas plus loin. Depuis dix ans j’ai chassé de ma vie  tous les plaisirs et tous les sentiments. Je suis un arbre sec, sans joie, sans hommes, sans enfants… »

 

Black Jack fut surpris par la véhémence des propos et par son ton presque familier, elle commençait à délirer pensa-t-il.

« -Vous êtes fatiguée, vous allez dormir. Prenez mon lit mettez-vous au chaud. Demain nous verrons bien… »

Vassia avait un regard sec. Elle accepta de se laisser guider jusqu’au grabat de Jack. Il la fit allonger, il rajusta délicatement son pansement sur le front, lui caressa les cheveux, et massa ses épaules et ses hanches pour la détendre. Il la prit dans ses bras et lui fit un long baiser paternel. Elle consentit enfin à laisser se desserrer l’étreinte de l’angoisse et à apaiser sa respiration. Ses paupières s’abattirent sur ses yeux ivres de fatigue. Il sembla à Jack qu’elle s’était endormie.

 

Le vieux s’enroula alors dans une couverture et se laissa tomber en boule au pied du poêle. Abruti par l’alcool et le désespoir de ce destin sans joie, il plongea d’un coup dans un sommeil proche du coma, indifférent aux fracas des éléments qui continuaient leur sarabande.

18/08/2013

Black Jack 6 - La complication

 

black jack

 

Illustration de Dominique Labadie

 

La femme était assise devant le poêle, enroulée dans une couverture. Elle avait mis ses vêtements à sécher comme elle avait pu. En entendant la porte s’ouvrir, elle se retourna à demi. Elle avait les traits altérés, mais elle respirait calmement. Son regard était rempli d’interrogations.

-Où sont les autres ? demanda-t-elle

-Je ne sais pas, dit Black Jack prudemment. J’ai donné l’alerte, les services de secours vont arriver dans quelques minutes.

-S’il vous plaît, dit vivement la femme, ne leur dites pas que je suis là. Il ne faut pas qu’on sache que je suis chez vous.

-Mais j’ai vu des corps sur la plage. Il y a des valises, des sacs. Demain matin la gendarmerie va faire une enquête.

-La mer va tout nettoyer, certains corps auront disparu, il manquera des indices. Ils ne se douteront de rien.

Malgré sa fatigue et la terrible secousse émotionnelle, la femme s’exprimait avec calme, on pouvait même dire un certain détachement, dans un bon français avec une pointe d’accent oriental. Elle pouvait avoir la cinquantaine et paraissait encore très belle. Black Jack remit à plus tard ses interrogations et dit :

Je ne dirai rien à personne pour le moment, mais il faut vous arranger un peu. Je vais vous donner des vêtements secs, même si ce sont des caleçons ou des chemises d’un vieil homme, vous serez mieux que dans votre couverture humide. Il faut voir aussi si vous avez des blessures. Vous n’avez rien de cassé ?

-Pas que je sache répondit la naufragée, un peu rassurée. Mon nom est Vassia et vous ?

-Je m’appelle Jack, Black Jack. Mon chien se nomme Ernest et mon âne Homère.

-Enchantée, dit Vassia avec un demi sourire.

Pendant ce temps Jack avait déposé des vêtements secs sur la table. Il avait aussi sorti du sparadrap et des compresses. Il entreprit de nettoyer les plaies du visage de sa protégée, une belle balafre qui partait du front pour atteindre la tempe qui se remit à saigner. En expert il comprima une double compresse bien appliquée qu’il put assujettir avec une large bande autocollante.

C’est à ce moment là qu’on entendit les sirènes deux tons des pompiers. Jack dit :

-Sortez de cette couverture et habillez-vous, ça suffira pour vous protéger du froid et si vous devez vous enfuir, vous serez un peu plus présentable. Jack s’était courtoisement tourné vers le mur. On entendait le bruit des moteurs.

Jack dit :

-Il faut que je sorte pour les accueillir. Si pour une raison ou une autre je dois faire entrer quelqu’un ici, il ne faut pas qu’on vous voie. Il y a un placard  là, derrière le rideau qui donne accès à l’abri du bourricot. Si vous entendez du bruit, dissimulez-vous par là.

Soudain Jack eut un demi-sourire : en se retournant il vit Vassia fort bien attifée avec un caleçon de flanelle et une chemise qui bouffait sur ses hanches généreuses. Il dit :

-Vous portez bien la toilette, mes frusques vous vont plutôt bien. N’ayez pas peur. Je reviens dès que je peux.

Vassia le retint par le bras. Elle éclata en sanglots et dit tout bas :

-Mes deux fils étaient avec moi dans ce maudit bateau ….

Jack resta interdit, puis dans un effort il confia :

-Peut-être sont-ils encore vivants. Vous allez en savoir plus dans quelques instants.

Le tragique du moment faisait oublier les rafales glacées. Jack fit face courageusement, en fermant haut son ciré, Ernest sur ses talons. Dehors, c’était toujours le vacarme. En haut de la dune, au débouché du chemin l' ambulance des pompiers activait son gyrophare. Des hommes équipés pour la plongée poussaient un zodiac sur sa remorque et dévalaient déjà la grande plage. Quelques minutes plus tard ce fut la gendarmerie avec sirène  et gyrophare plus puissants encore. Un dernier vrombissement surprit Jack, tout éberlué : un hélicoptère rouge surgissait le long des falaises et remonta la côte en la balayant d’un énorme pinceau de lumière. Il plongea sur les Hagards et resta un long moment stationnaire au-dessus de l’épave du canot balloté mais toujours accroché aux cailloux.

Jack admira  la précision  et la discipline des équipes de secours. Chacun savait ce qu’il avait affaire et communiquait avec les autres par téléphone. Sur la plage on ramassait des objets, à moins que ce ne soit des corps, un véhicule tout terrain sillonnait la plage. Pour compléter le spectacle, le canot de sauvetage en mer arrivait du large et inspectait les flots déchaînés à grands coups de projecteur. Jack était fasciné.

Sans qu’il ait rien entendu,  une main ferme se posa sur son épaule et le fit sursauter. Ernest émit un grondement peu sympathique. Le vieux se retourna et se trouva face à un bel homme blond aux allures sportives et en tenue d’intervention. C’était le commandant des pompiers que Jack connaissait bien.

-Vous avez tout vu ? interrogea le sapeur.

-Pas vraiment  répondit Jack. Je suis descendu au bas de l’eau pour voir ce qui se passait, mais je suis arrivé trop tard, il n’y avait plus personne. Pourtant il devait y avoir des gens à bord, il m’a semblé entendre des cris.

-Mes hommes ont trouvé des corps sans vie du côté de la Chèvre, trois.

-Des jeunes ? interrogea Black Jack.

-Dans les vingt ans. Il y avait aussi quatre corps à Bret-en-Bas, ils ont suivi le courant.

Les deux hommes furent rejoints à ce moment-là par l’officier de gendarmerie. Jack ne pouvait plus questionner. Il se tut. L’homme avait le visage fermé, l'air chafouin. L’affaire était importante avec tous ces noyés dont on se demandait bien qu’est-ce qu’ils pouvaient bien foutre aux Hagards par un temps pareil. C’est encore sur lui qu’allaient retomber tous les ennuis, les déclarations à la presse, les rapports à la hiérarchie et tout ce qui s’en suit dans une enquête.

- On m’a dit que c’est vous qui avais  donné l’alarme ?  questionna le gradé.

- C’est vrai…J’ai fait téléphoner à la ferme des Odins.

- Bon, vous êtes notre premier témoin. Vous êtes un homme précieux, vous allez nous raconter  ça en détail.

- Il faut que je vous dise que c’est mon chien Ernest que vous voyez–là qui m’a réveillé. Il était à peu près minuit. Il m’a semblé entendre comme des cris puis une corne de brume, mais ce n’était pas précis. J’avais du mal à me réveiller, je faisais un cauchemar. C’est Ernest qui voulait sortir et qui grattait à la porte. Vous savez pour un infirme, ce n’est pas facile. J’ai pris Homère avec moi au cas où, et je suis descendu…

- Et vous n’avez vu personne ?

- J’ai buté sur un sac de voyage gorgé d’eau et sur la plage on devinait des corps. En m’approchant j’ai cru apercevoir comme une silhouette sur le bateau mais qui a rapidement lâché prise. Ma vue est vraiment médiocre. J’ai crié pour me signaler, mais dans ce raffut ça ne servait à rien. J’ai compris qu’il y avait un drame et je suis remonté pour appeler les secours.

- C’est sûr qu’on ne peut pas tout voir, surtout la nuit, reprit le gendarme. On recherche une femme, on a trouvé un sac rempli d’effets de femme, mais tous les noyés sont des hommes. Il y a quelque chose qui me choque.

- Ça alors ! dit Jack  Mais qu’est-ce que ces gens pouvaient faire là ?

C’est à ce moment que le pompier prit la parole sous le regard courroucé du capitaine de gendarmerie.

-Ce n’est pas compliqué Grand Père. Ce sont des migrants qui voulaient rejoindre la côte anglaise. On leur a refilé un canot pourri et un moteur déglingué, tout ça pour une fortune. Départ en pleine nuit dans le coup de vent pour mieux tromper la surveillance, panne de moteur, dérive sur les Hagards, naufrage, noyade. On a envoyé ces gens à la mort.

-Vous avez raison Commandant, mais ces étrangers sont aussi parfois des trafiquants ou des terroristes. Ils n’ont pas de papiers disent-ils, mais ils ont une raison de ne pas donner leur identité. Il faut qu’on retrouve cette femme. On la surveillait depuis longtemps avec son équipe. Ils traînaient à Boulogne depuis plusieurs semaines. Nous ne pensions pas qu’elle allait finir comme ça.

Grâce aux rafales de vent et aux bruits de tempête, les deux hommes ne purent s’apercevoir du changement de tête de Black Jack qui pensa à ce moment-là : « Eh bien merde alors ! moi qui pensais finir ma vie à draguer les crevettes grises, voilà que je pêche une sirène » Pour se donner une contenance il donna quelques tapes amicales à Ernest en disant :

- Ben ! nous-autres, on va essayer de se remettre au lit. La marée c’est demain à huit heures.

L’hélicoptère s’était éloigné et la SNSM scrutait en vain l’écume de la mer en colère. Sur la plage les hommes commençaient à ramasser le matériel, toujours avec calme et méthode. Le gendarme se redressa et tout en s’abritant de la bise glacée il dit à Black Jack :

-Pas question de pêche demain mon vieux, on a besoin de vous pour l’enquête. C’est bien Black Jack votre nom ?

-Ouais, dit le pêcheur

-On viendra vous chercher vers dix heures. Ça vous va ?

-Ouais répéta le vieux en traînant son pilon plus que nécessaire. Je n’aurais jamais pensé qu’un canot vienne se perdre ici. Devant ma maison. Pendant mon sommeil. Dites-moi monsieur le gendarme, est-ce que c’est un bon cadeau à mon âge ?

-C’est selon,  dit le Commandant des pompiers. Bonne nuit. Dormez bien.

-A demain dit le gendarme. A dix heures.

Black Jack ne voulut pas se retourner et remonta la plage en traînant sa jambe de bois. Son esprit était déjà ailleurs.

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10/08/2013

Black Jack - 5 Le naufrage

L'illustration est sur le feublack jack 5, 2.jpg

 

 

feuilleton de l'été,blackjack

Tout juste cuit par la cuisinière habituelle


En desserrant les demi-clés qui assuraient la porte de sa baraque, le vieux sentit la pression des rafales et des embruns. Il se saisit avant de poursuivre d’une glène de cordage tressé de 10 qui était accrochée là pour les cas graves. Souple, léger et résistant ce bout’ était une assurance pour les cas graves, remorque, rappel, repêchage, toutes choses bien utiles en cas de fortune de mer.

 

L’homme et le chien profitèrent d’un répit entre deux rafales pour se glisser dehors. Jack observa la mer, la main en visière. Ses yeux n’étaient pas bons. Il devinait tout juste la barre rocheuse des Hagards, au plus loin, il lui sembla qu’une tache blanchâtre pouvait être une embarcation jetée sur les cailloux. Toute l’atmosphère était obscurcie par les embruns et on ne pouvait pas distinguer grand-chose. A un moment, il crut entendre à nouveau des cris, mais le bruit des vagues était si fort qu’on ne pouvait en jurer. Ernest gronda comme si il avait entendu, lui aussi. La mer, descendante, était en bas de grève. Il fallait aller voir sur place.

 

Jack fit le tour de la bicoque et trouva Homère dans son abri. Il entreprit de le harnacher comme pour aller au travail. Un unijambiste doit toujours prévoir une solution de rechange, l’âne Homère en était une en cas de pépin.

 

Le trio bien compact fit front pour descendre de la dune et se diriger vers les roches. Il faisait un froid coupant. Dans les surventes ils devaient s’arrêter, Jack tout en s’appuyant sur son baudet, résistait aux rafales en s’agrippant au harnais.

 

« Vous voyez garçons, c’est dans des occasions comme celles-là qu’on a la preuve qu’un homme est un maudit entêté, capable de tout,  même si il a mal au ventre de trouille. Il a sa volonté… La force qui le fait avancer… le sentiment que s’il abandonne, il tombe… et qu’il ne tient plus son rang… » Jack lâchait ses bouts de phrase, lentement, presque à voix basse, comme pour s’encourager. Il avait le sentiment que ses compagnons l’entendaient et le comprenaient, ça le rassurait pour de bon.

 

Ils arrivaient à mi-parcours et entendirent à nouveau des cris, beaucoup plus nets cette fois-ci. En même temps les nuages échevelés qui couraient dans le ciel libérèrent un rayon de lune qui était presque pleine. Il fit clair tout d’un coup sur la pointe de roches, on distinguait même la balise, modeste tourelle sans feu qui avertissait des dangers du cap. Juste en arrière, Jack aperçut la masse blanche d’une embarcation échouée sur les rochers de Longtemps, appelés ainsi parce qu’ils restaient émergés au plein, sauf par très fortes marées.

 

Soudain, le vieux se prit les pieds  en marchant dans un objet insolite qui s’avéra être un sac de voyage. Jack comprit que le naufrage venait d’avoir lieu. Sur la même ligne de plage d’autres bagages gisaient, des valises, des sacs d’aéroport, des bouteilles d’eau à moitié vides. Avec angoisse, il parcourut des yeux l’étendue de sable que la mer venait de déserter. Il lui sembla que certains tas plus gros évoquaient des corps. Il se dit qu’il était sans doute trop tard pour eux et continua sa route vers la balise. Maintenant on voyait distinctement qu’Il y avait encore une personne à bord de l’épave. Elle se  cramponnait au plat bord pour ne pas être  à son tour roulée et écrasée par les lames qui venaient éclater sur la coque.

 

Subjugué, Jack pensa qu’on pouvait encore sauver une vie. Il courut aussi vite qu’il put. Il arriva en claudiquant à cinquante mètres du canot. On ne pouvait  aller  plus avant, sauf à perdre pied rapidement. Ernest était déjà rentré dans l’eau, il aboyait comme un forcené. Jack rappela l’animal. Au pied Ernest ! Au pied !

 

Dans l’urgence Jack  mit dans la gueule du chien l’extrémité de son cordage qu’il avait tournée en boucle. Il envoya le chien : Va mon vieux ! Va porter !

Courageusement le Terre Neuve se jeta dans les lames courtes que les roches atténuaient. Avec une belle obstination, le chien put rejoindre  l’épave en cinq minutes. Le naufragé avait compris la manœuvre. Dès qu’il le put il s’empara de la boucle qu’il se passa sous les bras. Ensuite, il entreprit entre deux déferlantes, de s’extraire de l’embarcation dévastée. Ses mouvements étaient lents et mal assurés. Ce fut un moment critique, car il risquait à tout moment d’être atteint et meurtri par la masse des débris que la mer soulevait et déplaçait à chaque vague. Finalement,  Jack vit avec soulagement la silhouette s’éloigner sur les rochers en rampant et suivre le chien qui entamait  déjà son retour à terre. Jack hala doucement sur la ligne de vie et encouragea de la voix le rescapé et son sauveteur.

« Ça va le faire ! Reprends ton souffle mon vieux ! Il s’appelle Ernest ton copain ! »

Le vieux était atteint d’une sorte de fièvre de bonheur en voyant le succès de l’opération. Encore dix mètres et la personne en perdition put prendre pied en titubant comme si elle était ivre. Jack s’avança le plus qu’il put pour l’empoigner et la secourir. C’est alors qu’il put mieux discerner  les traits du visage. Il fut envahi par la surprise :  le naufragé était une naufragée.

En regagnant lourdement le sable sec avec son fardeau, il s’adressa à son âne :

« Homère, mon Homère tu vas pouvoir écrire un nouveau livre ! C’est fort de café, une noyée, retrouvée et sauvée  aux Hagards ! Il n’y a pas comme les bourricots pour écrire des livres ! »

 

La rescapée était dans un triste état, les vêtements déchirés, les cheveux collés en mèches folles, le visage bleui, meurtri. Elle était au bord de l’évanouissement, en pleine détresse. Elle se laissa tomber sur le sable en sanglotant et  en répétant à bout de souffle, merci, merci, merci. Hors de l’eau, ses blessures se remirent à saigner malgré le froid.

« Vous n’allez pas mourir ici, dit Jack. Nous allons vous sauver. Il faut vous hisser sur ce bât, nous allons vous mettre à l’abri et vous réchauffer. La femme se mit à genoux et le vieux dans un effort  incroyable hissa la malheureuse sur son épaule. Elle put ensuite s’agripper à la monture et se caler dans les hottes.

 

Jamais Homère n’avait remonté la plage avec une telle charge  aussi vite. D’un pas rapide il suivait Ernest qui trottinait en pointe. Les blessures de la naufragée semblaient superficielles, mais elle était complètement gelée. Elle claquait des dents de manière irrépressible malgré la crispation de  mâchoires, tous ses muscles se tétanisaient. Jack l’abrita comme il put avec la veste de son ciré, c’était mieux que rien. Par miracle, le groupe  put rejoindre la dune d’une traite et parvenir à la bicoque. Jack se demandait si sa protégée allait tenir, si elle n’allait pas lui claquer dans les bras. Il tenta de mettre à terre la malheureuse. En réalité il l’accompagna dans sa chute. Il la traîna dans la cabane, l’essuya comme il put, l’enveloppa dans les couvertures dont il disposait et recouvrit le tout avec son duvet et son édredon. Il mit deux bûches dans le poêle et s’empara sans délai de sa  béquille de marche. Il fallait donner l’alarme et pour cela parcourir au moins deux kilomètres.

 

Sans perdre un instant Jack partit à travers champs pour atteindre la maison la plus proche. Il réussit à réveiller la fermière toute ébahie de cette visite nocturne. Par sa fenêtre du premier étage la bonne femme en chemise de nuit finit par comprendre. « Il faut appeler les secours, il y a un canot qui s’est jeté sur les cailloux des Hagards, il y a des victimes …  Téléphonez aux pompiers, ils s’occuperont du reste ! »

Quand il fut certain que le message allait être transmis, Jack retourna vivement à sa cabane. Il était très inquiet pour sa rescapée…

 

03/08/2013

Black Jack 4 - L'hélicoptère

 

 


 

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Illustration Dominique labadie



N° 4- L’hélicoptère


Le sommeil du vieux fut lourd et agité, traversé par un cauchemar récurrent qui datait de son service militaire. Il revivait ainsi les circonstances les plus tragiques de son existence.

En surgissant dans les airs au sommet pelé de la colline, on découvrait une ample vallée encore rousse des chaleurs de l’été. Les flancs sud du Djurjura avaient des allures de Sahara, sillonnés par des petits oueds qui dévalaient les pentes en dessinant leur ruban de peupliers d’Italie et de lauriers roses. Dans le damier des chaumes paissaient de maigres troupeaux conduits par des bergers indolents.

Dans sa ligne de mire, le pilote de l’hélico suivait une route goudronnée tortueuse et accidentée qui menait à un douar accroché à un escarpement rocheux, dissimulé sous ses toits en cascades de tuiles sanguines. Au sol un escadron de véhicules blindés motorisés montait lentement vers le village, en faisant des pauses. Un bataillon d’appelés était en cours de décrochage pour laisser la place aux tirailleurs d’assaut et aux blindés.

 

La radio grésillait dans les casques et transmettait une voix calme et posée qui donnait des ordres. « A tous les aéronefs sur zone, à tous les aéronefs sur zone, vous faites un premier passage et vous balancez. Objectif principal : toute trace de vie humaine, je répète ! Toute trace de vie humaine ».  En entendant la consigne, le petit Germain, avec sa voix d’hystérique hurla dans les oreilles de Jack « On bousille tout ! On bousille tout ! Jack ! ». Il avait les doigts crispés sur sa mitrailleuse. Derrière lui, le sergent Jack  était assis à son poste de navigateur, impassible. Il suivait la route sur un bout de carte froissée.

 

Au sol, les VBM avaient pris position. Une première salve agita les canons, crachant des fumées. On voyait des geysers de  poussière blanche jaillir des toits. Deux petits zincs, aux ailes frappées de cocardes tricolores, planaient au-dessus de la scène, lâchant des grenades incendiaires. Ils faisaient la ronde comme des frelons allant au butin. Au passage, ils allumaient des traînées de feu. On commençait à percevoir une certaine agitation en bas, dans le ksar. Les chiens jaunes aboyaient à la mort, des chèvres efflanquées s’enfuyaient en bêlant à fendre l’âme. Les blindés envoyaient régulièrement leurs obus, méthodiques et entêtés.

 

La voix du colonel toujours méthodique reprit : « Aux artilleurs, à tous les artilleurs, faites feu sur les plus grands édifices. Je demande des tirs de destruction. Je répète : je demande des tirs de destruction ! ». En plein centre, le minaret modeste était une belle cible, on le vit basculer,  décapité. L’immeuble à deux étages qui abritait  la mairie, l’école et la gendarmerie fut largement éventré. Puis le feu s’en empara, nourrissant un bel incendie qui fit rire les soldats. Le petit Germain n’arrêtait pas de hurler dans les oreilles de Black Jack. « Ça brûle ! Ça brûle, oh la fumée ! Un vrai feu d’artifice !

 

Soudain, on vit  trois femmes qui se montrèrent sur la petite place du marché en levant les mains et en hurlant des prières en arabe. Allahou akhbar !  Elles menaçaient du regard les biplans aux cocardes, faisant des gestes obscènes. Puis on en vit deux de plus sortir  en tenant leurs enfants dans les bras et les offrir aux balles. Elles furent rapidement rejointes par une dizaine d'autres. Elles avaient des robes de couleur, des foutas à rayures noires, rouges  et jaunes et des foulards fous. Elles tenaient les enfants au-dessus de leurs têtes, en levant leurs  bras vers le ciel, comme pour des sacrifices à Dieu, à l’horreur, à la folie. Elles se tordaient comme des diablesses, les cheveux au vent. Certaines arrachaient leurs corsages et se plantaient nues devant les balles et les obus.

 

La voix posée reprit « A tous les tirailleurs en position de tir, dégommez moi ce troupeau de folles. Feu, feu à volonté ! » En moins de trois minutes les folles vacillèrent et tourbillonnèrent comme des Valkyries d’opérette, jetant leurs enfants à terre pour leur donner la mort, avant que d’expirer à leur tour.

La voix calme et posée continua « A toutes les troupes d’assaut, c’est à vous, les fellagas sont dans les caves et les écuries, je les veux vivants, j’ai dit vivants !  On a besoin qu’ils parlent ! » Les mitraillages avaient fait leur effet, les taches de couleur s’étaient immobilisées, les enfants rescapés pleuraient en rampant dans les coins d’ombre. Les troupes d’assaut avaient des uniformes noirs, elles se répandaient en courant dans les ruelles. Des groupes  rentraient en hurlant dans les courettes des mechtas et des masures, en ouvrant le feu au pistolet mitrailleur et en jetant des grenades.

 

On entendit encore dans les casques la voix calme venue de nulle part « Hélico numéro 1, attention c’est à vous. Surveillez les issues, personne ne doit s’échapper, toute tentative de fuite par les jardins vers le maquis doit être anéantie. Je répète anéantie ! » L’hélico amorça un virage pointu dans un grondement aigu du moteur. Au sol, un groupe de trois essayait de sauter une vieille muraille, le chèche au vent. Le petit Germain rigolait. « Ils sont pour moi, ils sont pour moi, à trois je les explose, un ! Deux ! Trois ! »  La mitrailleuse de 12/7 balaya le petit mur et en arrivant sur les corps, les balles ne laissèrent que des taches informes, rendues après quelques soubresauts à l’immobilité éternelle. Germain était réellement excité, il se mit à rire comme un dingue  en hurlant. « Dans le mille, du premier coup, trois bougnoules de moins ! En bouillie, Chef, Chef ! Dans le mille ! Je les ai eus ! »

 

Il y eut d’autres virages et d’autres exécutions. Au sol, les tirailleurs noirs accomplirent méthodiquement leur besogne, mettant de côté les prisonniers, fusillant les vieux, les vieilles, assommant les enfants, violant les femmes qui leur résistaient. Pour finir un petit groupe mettait le feu aux demeures, aux réserves, aux sacs d’olives, aux tas de pailles, abattant les animaux, ânes, chèvres, volailles. La mort s’installait sur le douar dans cet après midi surchauffé des collines kabyles. Jack frissonnait, il avait peur, il se croyait en enfer. Ses copains d’équipage chantaient, ils avaient vengé leurs copains de la veille, abattus dans un guet-apens.

 

Chaque fois, le même cauchemar prenait fin, sur l’air du « Je ne regrette rien ! » chanté à tue-tête par la môme Piaf.

Cette nuit- là, sans doute à cause de la tempête, l’histoire s’arrêta avant la fin,  avant la collision de l’hélico avec un des deux biplans, avant la chute en piqué et le crash dans une haie de cactus, des figuiers de barbarie. D’habitude il se réveillait quand le toubib lui disait « Jack il a fallu te couper la jambe en dessous du genou, on n’a pas pu faire autrement », le toubib rigolait, il avait des moustaches épaisses et la blouse ouverte sur son jean. Jack se réveillait à ce moment-là, en sueur, hébété, frissonnant. Malade.

 

En sortant lentement de sa torpeur Jack sentit la lourde patte chaude et poilue d’Ernest qui lui pesait sur la poitrine.  Il commença à comprendre  que le  bruit d’ouragan qui remplissait la baraque, n’était pas le bruit fou des pales de l’hélico tourbillonant dans sa chute enflammée, mais celui de la mer en furie. Ernest précipita le retour à la réalité en gémissant et en lançant deux ou trois aboiements sonores et insolites qui le firent sursauter et le ramenèrent pour de bon à la réalité.

 

Jack jeta un regard au réveille-matin posé à côté, il était plus de minuit. Il comprit  que c’était la foudre, la grêle, les éclairs, les déferlements de la mer sur les cailloux des Hagards qui faisaient tout le chambard et que ça n’avait rien à voir avec les canons et les tanks.

 

On entendait des éclatements, des arrachements, des effondrements, mais c’était ceux de la tempête. Ernest était assis devant la porte, les oreilles aux aguets, nerveux, attendant que son vieux maître veuille bien reprendre ses esprits. C’est à ce moment-là que Jack perçut  deux coups prolongés de corne de brume, et, semble-t-il, portées par le vent, des clameurs qui pouvaient être des appels au secours. Le vieux marin fut tout d’un coup alarmé. Il semblait qu’il se passait quelque chose d'anormal pas très loin. Il se dressa sur son unique jambe en s’appuyant à la tête du lit. Il attrapa sa prothèse et la ficela en vitesse. Il fallait sortir, voir  ça de plus près. Si quelqu’un appelait à l’aide il n’était pas question de faire le sourd.


La suite samedi prochain 10 août