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27/12/2014

C'était mieux avant !

 

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 Marc Chagall,  Le musicien

 

 

« C’était mieux avant !  me répète sans cesse mon âne qui a la queue trop courte pour chasser les mouches. C’était mieux avant,  quand on partageait la gamelle de Cromagnon, entièrement bio. Pâté de bouquetin. Rôti de sanglier faisandé. Venaisons diverses. Baies de saison. Champignons hallucinogènes. L’atmosphère était  conviviale dans le bivouac, sous le regard envieux des loups, des lynx et des gloutons. Joyeux Noël !

« C’était mieux avant Saint Augustin, Moïse et le Coran. Des sorciers sans soutanes peignaient des merveilles sur les parois des cavernes. On ne parlait pas compliqué. On cherchait des belles couleurs pour plaire à la vie, pour chasser la mort et emballer des gonzesses. Elles étaient belles autrefois, des mécréantes ! Des impies qui vous faisaient damner en vous souriant à pleines dents, jambes écartées.

« C’était mieux avant Galilée, quand la terre était plate et carrée avec la mer autour. Il n’y avait ni montées ni descentes et pas de vélos non plus. Toutes ces histoires de Pasteur et de Curie ou de Newton et d’Edison nous ont mis le bourdon. On ne sait plus où poser les pieds sur la planète, il faut remonter les rivières dans leur cours et inverser le climat. L’homme est maudit ! Un incapable, un prétentieux, un bon à rien !

« C’était mieux avant,  quand on  rouait en famille place de Grève et qu’on raccourcissait Marie Antoinette en chantant. C’était mieux avant Napoléon, Bismarck, Mussolini, le Boche et Staline et Pol Pot et les autres, les adeptes, les affidés, les imitateurs, les ersatz et les pâles copies. C’était mieux avant ratiocinait hier mon âne qui a la queue trop courte pour chasser les mouches.

Malgré ma patience et mon amour des bourricots, je lui ai répondu vertement. Tu n’es qu’une bête lui ai-je remontré, moi je te le dis, c’est pas mieux avant, c’est mieux demain. Vive le Futur ! Ce sera beaucoup mieux quand les petits seront grands et grandis aussi les petits des petits qui auront des enfants. Quand les poules auront des dents et quand on rasera gratis. Pour rien, je te le dis, la botte de foin vaudra pas un radis. Nous les hommes, nous sommes comme toi, cher baudet, nous apprenons de nos erreurs. Souviens-toi de ta clôture électrique ! J’ai ça dans la tête, une certitude, chat échaudé craint l’eau froide ! Les hommes  sont capables de faire mieux. Toujours mieux !

Ainsi me parlait mon instituteur avec sa barbe grise et sa blouse blanche qui remplissait chaque matin les encriers avec de la belle encre violette ! Et depuis ce temps-là j’y crois.

20/12/2014

Deux demoiselles

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Deux fillettes bretonnes de Paul Gauguin

 

Deux oiselles

Deux hirondelles,

Deux demoiselles !

Des étincelles !

Jouent de la musique sur les fils de ma vie.

Leurs rires sont perchés hauts dans les forêts des cimes et le ciel tutélaire veille à leur portée ininterrompue pour que rien ne s’oppose, ni orage ni tremblement. Je suis toujours le vieil homme penché vers l’avant, soucieux que se succèdent les chemins sucrés des vallées heureuses. Deux oiselles, deux hirondelles, vont à tire d’aile dans mes hêtraies flétries et clairsemées de mélancoliques folies. Le printemps refleurira là,  exactement où pépient mes donzelles avec leurs facéties et leurs tours de magie.

Les deux demoiselles escaladent le bonheur de mes nuits à tire d’aile avec des espérances toujours nouvelles. Je vois partout pour elles des Rousseau et des Gauguin, des navires en fuite, ployant leurs voiles dans les tourmentes tropicales, des plages dorées aux flexibles cocotiers, des îles enchantées aux lagons tranquilles, peints à dessein, des beaux sauvages pensifs qui s’inclinent devant elles et puis en scrutant les horizons de terres inconnues font un geste de la main.

Ces deux oiselles sont ma dernière énergie, le bouquet d’étincelles de ma dernière vie. Je ne dirai jamais assez que le grand départ n’est qu’un jeu dans la forêt de vie qui féconde ma terre appauvrie, ma maison qui se vide, mon esprit qui s’alourdit chaque nuit. Qu’elles se disent bien mes petites demoiselles, quand elles feront à leur tour des petits,  qu’un vieil homme avait pensé à tout ce futur monde et déjà rêvé leur propre vie.

Plus tard, elles iront dans les vieux jardins et chercheront des inscriptions effacées,  dans des restes de bibliothèques,  des bribes de mémoire, des lambeaux de textes désuets et énigmatiques, des photos jaunies et, diront mes hirondelles,  je crois bien me souvenir que cet homme si vieux était le grand père de mes soucis.

 

17/05/2014

Joli mois de mai ...

 

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Henri Matisse : Le bonheur de vivre

 

Sur le flanc des coteaux les chevaux dévalent en fulgurante cavalcade, à travers  le tapis des prairies fleuries et le damier des ormes  devenus de plantureux porte-étendard.

Les écrans de mon enfance s’allument comme à Las Vegas. Ils  lancent des éclairs à l'image de cette anguille qui sillonne les pierres de la rivière musicale et entêtée. Dessous les branches, les écrevisses mènent de furieuses batailles pendant que la biche boit  et que le martin-pêcheur file entre les saules.

A la sortie du bois,  les dames jacassent au lavoir en tordant les draps de leurs bras musculeux, bien campées sur leurs fesses massives. Elles dilatent leur généreux poitrail  pour mieux respirer et hausser la voix. Jean,  l’homme qui mène son percheron à l’abreuvoir leur lance des quolibets envieux qui raillent leurs attraits. L’étalon à l’unisson fume des naseaux et gratte du sabot en voyant ses femmes brasser l’eau savonneuse. Instant de grâce, il tire sur sa longe et va seul boire à l’ombre de l’aubépine rose.

Dans le pré du bas sèche l’herbe tendre. En prenant les andins de ma fourche légère en bois de frêne je retourne les herbes odorantes de menthe et de camomille. Devant moi marche Maria, balançant du même pas. Je ne vois que sa taille souple et son beau cul qui rythme la marche, sous sa blouse légère. En bas coule la rivière et s’agitent les peupliers dans l’air tiède de l’après-midi.

Ainsi naissait le désir par une belle soirée de printemps. Je me moquais des tocsins et j’ignorais les cimetières. Je me rendais à l’église pour écouter et admirer la fille charmeuse et inoubliable qui jouait si bien de l’harmonium, en inclinant son chignon opulent. J’étais comme un grain de blé qui germe, qui grandit et qui fleurit.

Les moissons et les vendanges n’ont cessé de  se succéder dans ma longue vie. Aujourd’hui passent et repassent les charrettes de la mémoire. Elles convoient inlassablement  l'ultime  consolation des vieillards interdits et transis qui tendent leurs corps fatigués aux rayons doux du soleil de mai..

02/05/2014

Alerte à tous les étages

 

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 Munch - La mélancolie

 

A celui qui me dit qu’il est content de vieillir je réponds qu’il a dû vivre l’enfer dans sa jeunesse. Et quand bien même ! Je ne connais rien de plus attendrissant que ce nid de chardonnerets dissimulé dans le plus touffu de mon lilas, hors de portée de mon insupportable chatte qui vient régulièrement m’offrir des nouveaux nés tout juste emplumés. Comparez les cinq petits qui piaillent avec une maison de retraite terminale. Dans les fleurs, dix grammes de minuscules volatiles destinés à voler haut et loin. En face, dans un foyer de vieillards,  divaguent des centaines de kilos de chairs usées, d’eaux stagnantes et d’os rongés, de cerveaux mités et de visages ravagés, sans avenir aucun. Loin du soleil et à l’abri des courants d’air les personnes usées sont soignées, protégées pour durer Elles doivent épier patiemment que surviennent les premières mesures de la musique  de cavalerie que fait la mort en irruption. C’est le respect de la vie me direz-vous ! Bah ! Respect de la mort plutôt ! On abat les chênes trop vieux et on assassine les canassons exsangues. Aider les croulants à se faire la malle ? C’est une non-assistance à personne en danger ! Véridique !

On n’arrive pas dans ces mouroirs là par hasard. Il faut passer par des guichets, des centres de tri, des verdicts successifs qu’on a presque honte de voir prononcer entre deux portes par des hommes très ordinaires qu’on continue d’appeler des médecins. Il y a de la fatalité et du hasard dans le labyrinthe des coursives qui mènent à la mort. On ne voit aucune révolte dans ce compost humain. Chacun est à sa place, le rigolo avec les rigolos et le débile avec les débiles, le grabataire dans son lit barricadé, l’agité ligoté, l’alcoolique sevré et le râleur bâillonne. Au sommet de tout campe le mythomane qui affirme qu’il a tout compris. Certains d’entre eux d’ailleurs y croient encore…ils rient bêtement

Je réclame un ordre des choses différent. Révolutionnaire ! Cet ordre sera organisé autour d’un Comité Cantonal de Départ, présidé par un Président assisté de trois assesseurs  A partir de quatre-vingt ans chacun pourra postuler de plein droit et présenter son dossier, avec quitus fiscal et exeat de la sécu, extrait de casier judiciaire, vaccins à jour, actes de succession en règle et facture acquittée des Pompes Funèbres. Le Président dont les services devront vérifier l’authenticité de tous les documents, sera sommé de répondre dans les trente jours et ne pourra  refuser l’Autorisation de Départ sans le motiver par un avis circonstancié d’au moins deux pages contresigné par les Assesseurs. Le tout sur imprimé spécial numéroté et enregistré par les Services compétents

Muni de ce viatique (si on peut dire)  timbré noir sur fond rose, vous vous présenterez alors chez votre médecin principal, celui qui est spécialisé dans les expéditions définitives et vous prendrez  rendez-vous, jamais pour le jour même mais toujours dans un délai requis de quarante-huit heures minimum ! Bien entendu il faut tenir compte des réalités, il y a parfois surchauffe, le médecin d’obsèques peut être débordé, ou même tout simplement le brancardier qui doit dispatcher les corps. En aucun cas vous ne pourrez essuyer un refus sec. Si ce n’est pas pour aujourd’hui, ce doit-être pour demain !

Mais les moyens ? Vous allez me dire,  histoire de jouer les méfiants et les grognons comme d’habitude ! Aurez-vous les moyens d’envoyer ad patres tous ces candidats sur simple demande ? Mon idée que dans ce domaine nous avons expérimenté un tas de méthodes, des pires violences aux manœuvres les plus douces et les plus insidieuses. Point n’est besoin d’avoir recours aux anthropophages ou aux assassins, nazis, djihadistes ou staliniens. Notre industrie officielle du médicament a réalisé un catalogue d’une ampleur inégalée dans l’histoire. Au médecin de choisir la voie qui lui octroie le meilleur séjour dans le meilleur hôtel  pour faire progresser la science. Une seule obligation pour le candidat : il n’y a pas de retour, pas de repentir !  Une fois choisi et signé, le protocole autorise la contrainte sans contestation possible. Vous êtes saisi, ligoté, ficelé, expédié.

La solution est à portée de main. Il s’agit de choisir la liberté de sa mort en toute légalité avec une aide médicale pour ce faire. Droit à sa propre fin assistée, remboursée par la Sécu ! Un renversement des vieilles valeurs qui nous ont été dictées par des générations de papes et des processions interminables d’ecclésiastiques, des anciens et des nouveaux testaments, en sanscrit, en persan ! Des valeurs d’autrefois, quand on mourait de faim, de soif, par inondation, la syphilis ou le choléra. La nature car c’était elle aussi, prenait son dû largement, sans se gêner. A cette époque on pouvait dire qu’un vieillard qui mourait c’était une bibliothèque qui brûlait. Aujourd’hui nous n’avons même plus le temps d’apprendre  les nécessités de l’instant. Tout est enregistré, entassé, polycopié, classé. Dans ce monde, nous ne sommes plus que des souris épouvantées par nos propres archives. Même jeunes, toniques, dominants nous ne sommes que les appendices d’un système de communication tentaculaire et auto-générateur. Alors un vieux vous pensez !  Il est temps pour nous autres d’apprendre la modestie ! L’humilité !

Je veux dire par là qu’une petite famille de chardonnerets même menacée par les félins, renferme toutes les richesses et toutes les promesses que la vie offre. Des cours d’amours galantes et pétillantes ! Des maternités nombreuses et  si somptueuses qu’elles consolent des maladies et des guerres les plus cruelles ! La nature n’aime pas la mort. D’ailleurs elle se débrouille pour tout recycler. Je devrais dire qu’elle se débrouillait, car c’était avant que notre médecine et le bon clergé décident  de maintenir en vie quoiqu’il arrive les vainqueurs et les vaincus, les forts et les faibles. Aujourd’hui nous sommes assez forts : supprimons l’obligation de vivre et n’en  gardons que l’envie ! Les chardonnerets ne s’en porteront que mieux.

18/04/2014

Les divins soldats du vent

 

 

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Les grandes baigneuses d'Auguste Renoir

 

Je n’ai pas pour habitude de peser mes mots et je dois constater que ces gros benêts en profitent pour s’imposer avec une étonnante insolence. Ceci arrive lorsque j’ouvre la grille grinçante qui maintient coi mon principal démon, celui de l’écriture. Cette infernale créature, fourchue et grimaçante, profite souvent de mon indulgence pour libérer des escouades de mots tapis derrière, en rangs serrés. Le rire de la bête est entre sardonique et subtil quand elle disperse de ses sabots fourchus, ces troupeaux, dont on jurerait qu’ils sont des ratons laveurs, comme l’affirmait Jacques Prévert.

La page vierge se roule sous les gribouillis, comme une femelle en mal de gestation. Je, qui n’est qu’un butor impassible, se gorge d’un plaisir égoïste à contempler  les petits soldats de l’esprit prendre place, les uns en avant-garde, les autres en couverture, parfois secourus par de la mitraille ou même des  gros boulets d’artilleur. L’armée de mes mots est assez entraînée pour entrer en campagne à tout moment. Les bidasses chamarrés entonnent alors des chants de conquête. C’est le signal qui déclare que la page est prête, chaude et bonne à prendre.

Je n’oserais jamais raconter ces plans de bataille si je n’avais pas lu ou entendu les confidences de véritables écrivains, reconnus des Académies  décrire des états de service similaires. L’écriture s’invente en tirant sur les fils de la pelote qui comme par miracle s’ordonnent  dans la tapisserie de vos rêves. Il ne reste qu’à choisir les couleurs et les mystérieuses correspondances qui donnent un sens au texte. Contre toute attente. Sans le savoir, le gratte-papier devient poète, à condition toutefois qu’il puisse discerner tous les petits plaisirs qui fourmillent à sa (re)lecture.

J’ai déjà souvent discouru sur les mots, et même donné la recette d’une marmite assez éloquente par ses parfums, ses saveurs et ses couleurs pour séduire la plus jolie femme de mes rêves. Il faut voir l’œil allumé de ma lascive conquête et ses cuisses soyeuses se défaire, pour savoir que les ingrédients s’installent tout de suite au fond de sa gorge et irradient sans gêne jusqu’à son mont de Vénus envouté. Il me faut alors ajouter sans barguigner, au tout dernier instant, assez de piment et de safran et puis des bouquets d’asphodèles  et des brassées de romarin. Quand c’est  possible, je n’hésite pas à faire jouer en hypocrite  un accompagnement musical de pinsons amourachés striant l’air vif du matin  de hiéroglyphes  hystériques.

Vous l’avez deviné, j’ai le cœur primesautier et je suis prêt à convoquer aujourd’hui de nouvelles légions lexicales pour faire danser dans les potagers fleuris les jardinières émoustillées. J’ai en ce moment  la vision ensoleillée d’une lumineuse  jeune femme rousse aux épaules dénudées qui cligne de ses grands yeux verts en charroyant de la camomille et des pervenches. Elle chante à gorge déployée en roulant ses hanches aguicheuses, irradiant mille traits de désir et de plaisir qui réveillent incontinent mon corps centenaire et bien davantage.

Je me dis alors que la poésie d’un instant vaut mieux que toutes les réalités du monde et que la puissance des mots n’est pas une légende mais une redoutable force de l’esprit, que seuls les humains galvaudent, chevauchent ou dominent. L’immortalité se donne comme une femme amoureuse, aux bienheureux  joueurs de flûte qui font danser en apesanteur abracadabrante  les divins soldats du vent.