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06/06/2014

Six juin 1944

 

 

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La guerre par Marc Chagal

 

 

Cette année-là j’avais cinq ans et demi. Pour cause de bombardements répétés sur le site de Sottevast-Brix, ma mère s’était réfugiée deux ans plus tôt chez une tante postière à Saint Germain Langot, proche de Falaise. Pendant deux ans nous avons eu une vie tranquille dans la poste de ce petit village de campagne. Les hommes étaient à la guerre, prisonniers et il ne restait que les femmes et les enfants.

Ma première vraie frayeur de gamin fut d’être confronté, seul, avec un Panzer allemand lancé de toute la force de ses moteurs tonitruants, au détour d’un chemin creux. J’étais le figurant involontaire d’un petit Tien Anmen bucolique, sans images ni témoin. Jamais je n’ai escaladé aussi prestement le talus couvert de primevères. J’en ai gardé la conviction que ce mastodonte hurlant et aveugle m’aurait aplati comme une galette sans mollir.

Mes souvenirs de l’époque procèdent tous par flashes de quelques secondes. Comme par exemple ce convoi de chariots hippomobiles pris à partie par la chasse anglaise, faisant crépiter la mitraille sur les pauvres bêtes affolées. Ma mère qui était au lavoir à quelques mètres en contrebas me plaqua dans la boue en me couvrant de son corps. J’ai failli périr étouffé dans l’eau et la vase. Un autre souvenir est qu’au milieu du repas de midi, un jeune soldat allemand poussa la porte et tomba raide sur le pavé. Les deux femmes le portèrent dans la paille de la grange voisine pour qu’il récupère. Ma mère disait « on dirait un enfant »

C’est dans cette grange que nous avions à la hâte creusé un trou pour y cacher les maigres richesses du ménage : casseroles, argenterie, porcelaine et peut-être aussi verres en cristal. Nous avions dissimulé tant bien que mal notre trésor avec un mauvais plancher recouvert de terre et de paille. Le soir même des troupes à cheval allemandes mirent leurs chevaux au râtelier juste à cet endroit. Ma tante qui était une dure n’arrêtait pas de jurer en entendant les canassons s’agiter et gratter du sabot. On disait que les palefreniers étaient des russes parce qu’ils avaient arraché des rameaux entiers de cassis dont ils mangeaient les fruits et les feuilles. J’en avais été réellement choqué.

Nous dûmes quitter la maison et fuir devant la ligne de front. Nous nous retrouvâmes pas très loin à coucher dans l’église  des Loges. J’eus la honte de ma vie en me réveillant au milieu du chœur et en chemise pendant la messe de onze heures, car ce devait être le 15 aout. Un obus avait détruit le porche de l’édifice un peu avant. Le curé nous permit de nous installer dans la sacristie, dont une fenêtre dominait la place du village. C’est de cet endroit que nous avons suivi le déroulement d’un épisode que j’ai déjà raconté et qui a coûté la vie à trois soldats alliés (chronique du 16 aout 2010).

Nous rentrâmes à la poste de Saint-Germain sur les traces toutes fraîches des combats. Il y avait deux tombes provisoires dans la cour. Le tonneau de cidre était décoré avec une tête de mort qui déclarait le breuvage empoisonné par l’ennemi, sans préciser lequel. La cage d’escalier était transformée en fortin par des troncs d’arbres. En me glissant sous les dernières marches je découvris une magnifique pendule dorée dont le tic-tac ne s’était pas arrêté. Il s’avéra qu’elle appartenait au château voisin. On se demande à quoi pensent les soldats qui vont mourir. La pendule était peut-être destinée à leur rappeler  l’heure du Jugement Dernier !

Le jugement dernier était sans doute arrivé une nuit pour un officier allemand logé dans la poste. Cette nuit là on voyait le ciel  embrasé par les bombardements qui réduirent Caen à un tas de pierres. L’homme délirait, il hurlait à la mort et toute la maisonnée fut réveillée par le fou furieux que ses hommes durent évacuer.

Ma mère affolée voulut nous entraîner dans un trajet aventureux pour rejoindre notre Cotentin dès la fin août. Je fis une partie du trajet terrorisé, cramponné  au plat bord d’un camion à plateau sans ridelles dont j’ai cru être éjecté à chaque instant. Le spectacle des ruines, des troupes en mouvement et des carcasses de véhicules incendiés était impressionnant.

Nous, les enfants, étions dans la guerre comme dans la paix. Nous n’avions connu que les uniformes, les canons et les fusils. Pour en rajouter, nous jouions à la guerre avec des vrais casques et des fusils en bois. Nous faisions des prisonniers et des morts. J’avais un casque portant MP qui était censé m’octroyer sympathie et autorité. Nous avions une prison et des champs de mines, des interrogatoires musclés et des traîtres entravés puis exécutés. En somme nous étions conditionnés et entraînés pour la prochaine ! Les premiers incidents avec des vrais obus et de la vraie poudre ont rappelé aux adultes qu’il fallait peut-être sortir de ce cauchemar. Nous avons dû heureusement faire en octobre la rentrée des classes.

Les prisonniers commencèrent à regagner leurs foyers. Les familles les attendaient. Pour nous l’attente fut vaine et la nouvelle de la mort de mon père prit la figure tremblante du curé chargé d’annoncer la catastrophe. Je crois bien que ce jour-là, la terre  devint un terrible désert, malgré tous les visages qui m’entouraient  et toutes les figures riantes d’un bocage qui revenait à la vie. En arrière de cela, il y avait un monde incendié, écroulé. Mais je ne le sus que plus tard. Il m’a fallu cinquante ans pour pouvoir en parler et apprivoiser l’abominable solitude de l’orphelin. A cette époque-là on n’appelait pas les psychologues, on se taisait. Il fallait se débrouiller seul avec ses drames et ses angoisses.

Pour dire la vérité,  j’ai tourné du bon côté, je suis devenu anti-militariste et non violent. Le revers de la médaille c’est que j’ai conservé ainsi une grande défiance vis-à-vis de l’ordre social. J’ai tout de suite su  qu’il ne fallait  pas ajouter foi  aux promesses des grands, ni croire un seul instant aux miroirs aux alouettes. Je me suis forgé d’instinct la conviction qu’il ne fallait compter que sur mes propres forces. Longtemps,  je me suis demandé malgré cela si j’aurais été capable de devenir un vrai soldat, en cas de nécessité absolue, celle de défendre notre valeur suprême, la liberté. Je n’aurai jamais la réponse. J’ai seulement  la conviction  que le seul vrai courage ici-bas, l’ultime, celui qui décide de tout,  est d’affronter sereinement sa propre mort !

05/04/2014

Futurologie

 

 

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 Jaune-Rouge-Bleu par Kandinsky

 

 

Jacques Le Goff, notre regretté historien, confiait il n’y a pas si longtemps  son peu de goût pour la Futurologie, ce qui était une façon de remettre en cause l’Histoire,  comme la clé de notre avenir. De la Futurologie, les savants du GIEC nous en racontent tous les jours. A tel point qu’ils sont surpris, voire dépassés par la rapidité avec laquelle les évènements qu’ils avaient prédits  pour le milieu du siècle se manifestent  aujourd’hui. A leur place j’y trouverais un motif d’inquiétude plutôt qu’une satisfaction. Avant l’heure ce n’est pas l’heure ! Cela prouve qu’il y a quelque  chose qui cloche dans leurs modèles. C’est peut-être aussi qu’on se précipite un peu trop vite pour trouver partout des raisons  ou des effets du réchauffement. Les évènements météorologiques qui s’éloignent de la moyenne sont maintenant considérés comme autant de preuves du dérèglement climatique. Il y a belle lurette que les climatologues savent que ces moyennes n’existent pas ! Et qu’en réalité la météo est toujours en de ça ou au de  là ! Finalement nos savants du GIEC  prêchent de plus en plus dans le désert et n’arrivent à convaincre que ceux qui le sont déjà.

Avec son nouveau gouvernement de choc,  F. Hollande envoie toute nos forces socio-démocrates  dans la bataille pour la croissance et la création d’emplois. Réussira-t-il ? Je le souhaite pour la France et les Français et pour l’Europe. Si les Allemands ne prennent pas conscience qu’il faut d’urgence relancer l’économie  de l’Espagne, de l’Italie et de la France en acceptant quelques effets inflationnistes, nous risquons bel et bien la stagflation, à l’exemple du Japon, qui fut autrefois à la pointe du progrès et de l’innovation et qui vient d’ endurer  deux décades de stagnation économique. Il en  sort tout juste ! 

Michel Sapin se voit confier la difficile mission de convaincre les instances européennes de lâcher les vannes du crédit et de financer des grands projets collectifs ou de racheter des emprunts pourris qui paralysent les banques.  Tout cela passe par la bonne volonté de la Banque Européenne et de son Président Mario Draghi, qui bien sûr est sous la pression allemande. Pour l’Europe, je souhaite qu’un accord soit trouvé avant peu. Les élections du mois de juin risquent , si ce n’est pas le cas,  d’envoyer au Parlement une majorité d’adversaires de l’Europe. A ce moment- là, il sera trop tard pour pleurer.

Fidèles à leur politique de Gribouille, les écolos ont refusé un grand ministère de l’Ecologie. Plus politicards que ces gens-là tu meurs ! Ils espèrent faire un tabac aux dites élections européennes sur le dos des socialistes, mais il se pourrait que le grand vainqueur  soit le FN avec l’aide inavouée  de l’UMP. Nous récolterons alors  les fruits amers de la discorde et de la non-coopération européenne. Les gens raisonnables de notre échiquier politique devraient réfléchir  à la nécessité de donner , enfin ! un coup de main à la voie moyenne que veut emprunter notre gouvernement pour sortir de la crise. L’enjeu , c’est d’apurer  les comptes publics  tout en tentant de rendre confiance aux entreprises qui sont les seules à même de relancer l’investissement productif. Cela suppose  qu’on  allège les taxes et qu’on diminue  le coût du travail,  ce qui n’est pas facile  à faire quand les caisses sont vides . Alors même qu’un peu de justice doit conduire à redonner un peu de pouvoir d’achat aux ménages les plus modestes. Le moins qu’on puisse dire c’est que le nœud est hyper serré !

Sur le plan politique, Hollande est coincé entre   la gauche de la Gauche qui trouve « inconcevable de faire des cadeaux aux patrons » et préfère retourner à ses habituels démons de la révolution pour demain et la droite de la droite, qui compte bien rendre l’Europe responsable de la crise, de l’immigration incontrôlée et de la perte irrémédiable de notre souveraineté et de notre identité. La droite classique,  sous la direction d’un  Copé qui persiste à  jouer les roquets bêtes et méchants, en utilisant les armes débiles de l’amalgame et de la mauvaise foi,  sera bien incapable de s’opposer  à cette conjonction des extrêmes qui recèle de grands dangers à court terme.

On pourrait se demander où est passé le centre dont la vocation ressassée est d’appuyer les majorités d’idées. Borloo est malade semble-t-il et le nouveau maire de Pau est trop discrédité pour tenter un retournement !  C’est pourtant le moment, pour les gens raisonnables  de collaborer à des objectifs qu’ils réclament depuis vingt  ans , qui consistent à   réduire les déficits et relancer la croissance.  Il va falloir que le gouvernement de combat qui vient de se constituer réussisse à convaincre seul, par ses propres mérites, de la pertinence de son action. Je fais des vœux pour qu’il y parvienne, mais l’entreprise est risquée.

On ne peut compter que sur la clairvoyance et le savoir –faire du couple Hollande-Valls. Je leur souhaite la baraka !  Ils vont devoir  obtenir  l’écoute des milieux économiques, des entreprises et des syndicats. A quel prix ? Il ne faut pas hésiter à frapper les esprits,  en supprimant les 35 heures même symboliquement, en autorisant l’exploitation des gaz de schistes et en lançant enfin les travaux de Notre Dame des Landes. Il faut décider, il faut agir, trancher, se faire des ennemis et l’emporter finalement ! Un gouvernement  de combat, c’est fait  pour ça. 

Pour la première fois peut-être de l’histoire,  le Cotentin fournit un ministre de l’Intérieur  à la France. Nous en sommes fiers et je me souviens d’avoir écrit en son temps (Voir ma chronique du 10/05/2011, Eloge de notre député-maire…) tout le bien que je pensais de ce petit homme souriant, modeste et plein d’humour.  Avec lui,  je suis sûr que la loi sera inflexible et que les personnes seront respectées.

11/11/2013

La bataille d'Octave

Octave_WEB.jpgPuisque c’est le 11 novembre et le début des commémorations du centenaire, je ne peux pas résister à la publication de ce  récit de mon grand-père, qui après avoir été mobilisé à Sottevast (Cotentin), a rejoint Cherbourg sur son cheval de fer et embarqué par le train jusqu’à Revigny d’où il rejoint avec son bataillon la frontière belge le 20° jour. Deux jours plus tard c’est la bataille, la tuerie, la blessure….

« 22ème jour

Dès la pointe du jour tout le monde était debout et nous commençâmes à fouiller le bois environnant et nous eûmes quelques patrouilles à expulser. Dans ce village la veille il y avait eu une  bataille avec le Génie et les Zouaves. Il y avait eu trois morts pour les français et une cinquantaine d’allemands. Mais l’aurore finie nous eûmes l’ordre de nous porter en avant et nous partîmes dans la direction de Neufchateau où nous devions cantonner. C’est ainsi que nous partîmes accompagnés de Chasseurs à cheval   et d’un escadron de Dragons.

A peine avions nous fait un kilomètre que les chasseurs reçurent une fusillade sur leur patrouille, mais cela n’attira point l’attention des Généraux. Sur ce l’on fit quelques prisonniers. La colonne marchait toujours difficilement. Nous dûmes nous arrêter à plusieurs reprises pour permettre aux éclaireurs de sonder un peu le terrain.

Puis nous traversâmes un petit pays nommé St Vincent où l’on nous accueillit avec enchantement. Malheureusement la journée ne se passa pas ainsi, car au bout d’un instant l’on entend des coups de feu sur notre gauche. Nous continuâmes tout de même. Les chasseurs restés seuls se débrouillèrent de leur mieux, il y avait quelques uhlans dans le bois voisin. De là nous commencions à ouvrir les yeux, mais pas le temps de lever le nez et nous traversâmes le village de Rossignol, qui fut le théâtre de la bataille, au pas accéléré. Là les habitants prévinrent les chefs, mais ils n’en tinrent pas compte, que les ennemis séjournaient dans le bois à un kilomètre , sans rien gêner.

Nous fonçâmes jusqu’au bois sous les yeux de l’ennemi, sans avoir un coup de feu, mais une fois la colonne engagée dans le bois, la pointe fut fusillée au bord des tranchées,  faites au milieu du bois. Là commença la bataille, il était sept heures du matin. Tout d’un coup le régiment se trouva engagé aux prises avec l’ennemi qui nous tenait sur les flancs et de face. Là nous dûmes nous mettre au travail. Ce fut à partir de ce moment une fusillade jusqu’au soir.

Les compagnies s’engagèrent les unes après les autres et ma compagnie partit une des premières obliquant sur la droite ou ma section se déploya, le lieutenant en tête et moi derrière lui. Nous nous engageâmes dans un petit sentier, baïonnette au canon. Non loin de là, en plein dans le bois à trois cents mètres de la route, nous arrivâmes dans un cul de sac,  en terrain couvert. En contre bas nous aperçûmes,  le lieutenant et moi, les casques à pointe couchés en tas et en réserve sans doute. Aussi tôt il se retourna vers nous et nous montra la direction de l’ennemi qui se trouvait à 15 mètres de nous. Aussi tôt nous mîmes à tirer dessus, mais les premières balles ennemies furent pour le lieutenant, touché en pleine tête et il s’en vint tomber sur moi. Je me débarrassai de lui et remontai quelques mètres à quatre pattes.

Déjà les camarades avaient reçu des balles et nous étions foutus, car une mitrailleuse était braquée sur le sentier qui dessinait une  claire-voie sous les arbres. Là fut la mort de presque toute la section et je dus avec courage tenir tête à l’ennemi qui était devant moi.

carte bataille.jpeg

 Fac simile du carnet et plan de la bataille


Je me dissimulai au plus vite derrière un arbre mais je ne tardai pas à être la cible de l’ennemi  et je reçus une balle dans le pied, pénétrant par le talon. A ce moment, j’eus un instant d’effroi mais vite je me rétablis et je me mis à tirer de plus belle, car il fallait vaincre ou mourir.

Je restai à peu près une heure à cet endroit et je brûlai plus de cent cartouches que mes camarades blessés m’avaient passées et je dus tenir tête surtout à deux casques à pointes qui me visaient avec attention. Mais c’était au meilleur tireur la force. C’est après avoir essuyé plusieurs balles que je déplante le plus à craindre, il était temps car il était à cinq mètres de moi. Mais ce ne fut pas tout, le petit sentier que j’avais remonté leur servait de passage et là j’en démolis sept, tombant l’un sur l’autre, au fur et à mesure qu’ils venaient, mais ce n’est pas sans avoir essuyé des balles ennemies. Heureusement pour moi j’étais derrière un bon abri  et dissimulé par  les camarades morts tout autour de moi. Mais je dois me souvenir que mon meilleur  abri était mon sac. Je le mis devant moi et il fut déchiqueté par les balles.

 

Mais il vint un moment où les balles n’étaient plus dans ma direction et j’en profitai pour faire un bond en arrière sous une grêlée de balles mais pas une ne m’atteignit heureusement, c’était un vrai miracle pour moi. Après le premier bond que je fis,  sans m’apercevoir que j’étais blessé, je marchai d’un pas de fou quand je rencontrai une ligne de tireurs qui venaient à notre secours. Mais ces braves n’avaient plus le sang froid de marcher carrément. Il est vrai que c’était une terreur de voir presque toute la compagnie couchée morte sur le sol, sans avoir pu tirer pour ainsi dire de balles. Je fais remarquer que nous avions avancé trop loin en masse, sans réserve, nous fûmes pris dans un guet-apens.

C’est ainsi que je montrai la direction de l’ennemi au chef qui venait à notre secours, mais ne pouvant maîtriser ses hommes ce fut une débandade. Ils se tiraient les uns sur les autres, car ils tiraient sans commandement et sans voir l’ennemi. Au contraire, ils ne faisaient que de cribler les malheureux camarades restés sans pouvoir bouger. C’est ainsi que je traitai le groupe d’imbéciles de tirer sur les camarades. Je fis quelques pas en avant avec le chef et je lui montrai le résultat du sentier. C’est de là que je le vis changer de couleur et ne plus savoir quoi faire. Je lui donnai  courage et moi je me retirai un peu plus loin car ma blessure me faisait mal et je ne pouvais plus mettre le pied à terre. Je me servais de mon fusil comme appui  et il devinait que je ne pouvais rester là.

Je me retirai jusque sur la route où je vis tout le monde dans la débandade, plus d’ordres, hommes, chevaux, voitures, tout tombait sur la route sous une grêlée de balles et d’obus. Tout le monde criait sauve qui peut. Je continuai ma route en retardataire comme beaucoup d’autres, quand j’atteignis une compagnie qui se mettait à faire face à l’ennemi pour protéger la retraite du premier et du deuxième Colonial, venus à notre secours mais aussi bien abîmés car c’était une vraie boucherie d’hommes. Partout le sang ruisselait, cela faisait frayeur mais je ne m’arrêtai point. Je pris la direction de la Croix Rouge à un kilomètre de là en arrière. C’est ainsi que je vis les allemands qui entouraient tout le village sur les hauteurs et l’artillerie ennemie donnait dans son plein.

Mais je ne pus parvenir à la Croix Rouge sans peine. Ne pouvant plus marcher et plus moyen de circuler sur la route, c’est avec la volonté de quelques camarades de guerre qui me donnèrent la main un instant et je m’accrochai au derrière d’une voiture. Je fis peut-être cent mètres et plus moyen d’avancer. Je lâchai prise et je me traînai à quatre pattes comme tout le monde, car tous ceux qui ne pouvaient courir se traînaient. C’était une fourmilière en révolution. Enfin j’arrivai à la Croix Rouge, il était temps, car les routes étaient barrées par les ennemis et c’était une vraie panique.

Les  paysans avec tout leur sang-froid portaient secours du mieux qu’ils pouvaient à tous les blessés. Les uns donnaient du sucre-menthe, les autres du confortant, mais ce fut pour eux une grande misère car les allemands envahissaient le village et brûlaient et pillaient tout, et les obus et les balles pleuvaient partout. Et pour comble nos soldats eurent la retraite coupée par un pont que les allemands firent sauter.

C’était là au dire des compétents le plus tragique moment car chevaux, voitures et hommes venaient s’abattre les uns et sur les autres par un affolement invraisemblable, ce qui empêcha notre artillerie d’effectuer un bon travail de défense. Ils durent prendre position sur la route sans couvert, mais ils tinrent toute la journée jusqu’au dernier obus. Mais à la fin de la journée ils durent se rendre, car ne pouvant se sauver, il fallut être prisonnier. Ce fut pour notre colonne une vraie défaite. Nous avons fait plus de morts que les allemands ont pu nous en infliger, seulement ils avaient la victoire et nous la défaite, ce qui nous faisait dur au cœur. Pour mon devoir, j’étais convaincu de l’avoir fait.

J’arrivai à la Croix Rouge vers midi, une heure. La cour était pleine de blessés, les infirmiers et médecins travaillaient aux soins au mieux. Je fis faire mon pansement par un infirmier en attendant mieux et je me roulai sur le gazon en entendant le canon et les obus passer par-dessus la Croix Rouge. C’était un spectacle que jamais je n’aurais cru, un orage épouvantable. Toute la soirée les blessés ne faisaient que de rentrer et à la fin de la soirée nous étions sept cents grièvement blessés, sans compter ceux qui avaient été dirigés sur la France dans la matinée.

 

Arriva six heures du soir et les allemands envahirent la Croix Rouge en hurlant et nous firent prisonniers. Ce fut pour nous un moment d’angoisse car l’on craignait qu’ils nous achèvent. Tout le monde tremblait de frayeur mais ils nous firent rendre les armes et lever et nous dirent qu’ils ne nous feraient pas de mal et nous soigneraient comme les leurs. Entre temps nous fûmes rassurés. Ils prirent toutes les armes et se mirent à les briser à nos yeux. Cela faisait horreur mais rien à dire. Ce furent les casques à pointes qui nous donnèrent les premiers soins. »

 

Le lendemain les blessés furent évacués par les vainqueurs et mon grand-père fut prisonnier jusqu’en 1918. Sa bataille n’avait duré qu’une journée.

29/09/2012

Racisme blanc de blancs

 

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Depuis la découverte des indiens d’Amérique, l’Europe judéo-chrétienne rejoue la même scène ethno-centrique de « L’homme sauvage et nous ». Face à Christophe Colomb, des demi-animaux presque nus,  privés de Dieu,  avec des os dans les narines, campaient à la porte de notre humanité. La grande œuvre des Conquistadors de la Renaissance fut de les convertir de gré ou de force. Les « Tristes tropiques » ont rendu leur dignité aux peuples des îles, des fleuves et de la forêt.  Malheureusement Levy-Strauss arrivait un peu tard puisque dans le choc, des civilisations entières ont disparu.

 

Le besoin d’hégémonie de notre civilisation occidentale ne s’est pas pour autant apaisé. Après les grandes découvertes et la conquête des continents, on a colonisé le reste du monde tout en affrétant des cargaisons de bois d'ébène, dans un besoin d’expansion géographique continu. Comme on devait s’y attendre, nous nous sommes enfoncés ce faisant dans la confrontation directe avec la terre d’Islam, commencée pendant les croisades de l’an Mille et encore en cours aujourd’hui. La civilisation musulmane est cependant pour nous Européens, une grande compagne historique. Depuis Mahomet et la brillante période arabo-andalouse, nous nous sommes élevés et enrichis avec les multiples apports de l’Orient, dont Bagdad était la capitale symbolique et rayonnante. On voit ce que l’Occident en a fait aujourd’hui.

 

Ceci étant, nous nous sommes persuadés que nous étions les rois de la terre. L’épopée coloniale est née de notre conviction que le monde judéo-chrétien portait la suprématie blanche et qu’à ce titre les autres peuples devaient s’incliner. Le colonialisme fut le grand pourvoyeur du racisme blanc de blancs. Celui-ci a recouvert les terres d’Afrique et d’Asie dans une expression exacerbée pendant plus d’un siècle. Il suffit de voir les photographies d’époque. Elles apportent toutes les preuves des exactions commises en son nom.

 

Les peuples d’Europe se sont comportés avec une sauvagerie immonde face à des populations démunies, désarmées et désorganisées. Le nazisme est de toute évidence le sommet de cette barbarie. Il restera inscrit jusqu’à la nuit des temps sur la stèle des tares humaines. Hélas, les camps d’extermination n’étaient pas refermés et les fours n’étaient pas encore refroidis que les guerres coloniales s’allumaient, au Vietnam, en Algérie. La liste des génocides et des crimes de guerre pouvait à nouveau s’allonger. Les blancs de blancs n’avaient rien appris, on pouvait même observer des collusions directes entre les héritiers du fascisme et les tenants des guerres de « pacification » coloniales !

 

Le racisme blanc de blancs d’aujourd’hui est né pendant cette période. J’ai l’âge d’avoir entendu dans les casernes des années 50 le vocabulaire de guerre qui puisait sa richesse dans toutes les nuances du mépris raciste, de l’arabophobie et de la détestation de l’Islam. Les mêmes termes étaient employés par bon nombre des européens d’Algérie.  Ils sont toujours d’usage courant dans les milieux populaires, ouvriers ou paysans. On en use en privé,  mais avec délectation,  dans la bonne société qui vote FN ou « Droite décomplexée ».

 

Ce puissant mouvement anti-arabe a de beaux jours devant lui. Les difficultés exacerbées  par la crise économique et la mondialisation poussent les politiciens démagos à désigner des boucs émissaires. Ceux-ci se trouvent toujours du côté de l’étranger. Nos étrangers à nous sont les gens du Maghreb que nous avons ramenés dans nos valises. Les émigrés anciens ou récents sont des cibles de choix, bien visibles, faciles à dénoncer dans le contexte actuel des fièvres djihadistes, délirantes et cruelles. Depuis la Palestine et les Twin Towers les Américains sont avec nous ! Les Français,  bien élevés et bien propres sur eux-mêmes, ont identifié un ennemi à faciès oriental, parlant plus ou moins arabe et qui a le culot,  en plein Paris ! de porter une djellaba. Le plus grave est que cet ennemi n’a qu’un seul Dieu,  cet Allah tout puissant, et que ce Dieu n’est pas le nôtre. Alors  que nous désertons nos églises,  il nous est impossible d’admettre que des étrangers « non communautaires » construisent des mosquées en plein cœur de nos villes. Ce racisme-là nourrit une haine puissante, passionnelle et dévastatrice, historique, consubstantielle de notre vie sociale quotidienne.

 

Que vient faire le racisme anti-blancs là-dedans ? Copé a trouvé ce moyen pour rameuter la partie la plus rance et la plus haineuse des électeurs de droite et d’extrême-droite, en feignant d’oublier toute perspective historique et politique. Qu’il y ait une bonne fraction des jeunes des quartiers qui professent une grosse aversion contre les « Gaulois » nul ne songerait à le nier. Comment en serait-il autrement puisqu’ils sont chaque jour en réaction au mépris et à la négation de leur identité, religion comprise ?  Excités par les djihadistes en chemise de combat,  ils en arrivent à professer des âneries et à considérer Merah comme un héros ! Mais cette haine que certains jeunes nous renvoient dans les banlieues n’est que la réaction de protestation d’une minorité. On peut seulement s’étonner malgré tout qu’elle se limite à ces jeunes mal socialisés. Elle n’a rien à voir en tout cas avec le socle raciste, blanc de blancs,  majoritaire et dominant de la société française.

 

Nos racistes à nous sont bien assis dans leurs pavillons de banlieue. Ils ont choisi comme cheftaine la fille d’un tortionnaire colonial et antisémite notoire, ce qui pourtant ne semble pas la disqualifier dans le jeu de nos institutions, en particulier pour les élections présidentielles. Ce racisme-là n’est pas l’œuvre de gamins dévoyés, mais bien celle de la bonne société d’extrême droite qui n’a rien appris et n’apprendra jamais rien qui remettrait en cause leur ethno-centrisme.  Avec  Copé, ces gens viennent de recevoir le renfort de la soi-disant droite républicaine. Philippe Séguin cet amoureux du Maghreb, doit se retourner dans sa tombe en écoutant Fillon acquiescer aux propos de son concurrent,  directement copiés de la vulgate FN.  Il va falloir s’y faire, la droite de Sarkozy n’a pas fini de produire des ravages dans notre société.

 

En tournant le dos à l’histoire et en feignant d’ignorer le contexte économique et politique, la Droite porte un mauvais coup à la France. Elle contribue à remuer le couteau dans les plaies de nos quartiers que sont la tentation du communautarisme et l’attraction des extrêmes. On pourrait s’attendre à ce qu’elle reste consciente de ses responsabilités et refuse de sacrifier les liens sociaux sur l’autel d’une banale affaire de succession. Tel n’est pas le cas.

 

Nous retrouvons dans ces pénibles circonstances,  l’ennemi intact et embusqué de toujours, l’adversaire constant de la liberté, de la solidarité, de la démocratie et de la Déclaration des droits de l’homme. Heureusement pour nous, la République a été bâtie avec obstination par les esprits de justice et de progrès, comme un rempart contre la barbarie. Elle seule  permet à tous les citoyens, quelle que soit leur couleur de peau ou leur origine,  d’espérer une vie meilleure. Nous ne devons jamais oublier que le danger est toujours là, que la bête immonde comme disait Brecht n’est jamais loin, et qu’il y a encore beaucoup de combats à venir.

03/08/2012

Racines 3 - Le bonheur d'être un âne

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Henri Matisse - La croyante nue au genou relevé


La poule au blanc fut à la hauteur de la réputation du « Tourne Bride ». Maître Fernand avec qui je partageai mon « Clos Saint Jacques » chantait « Gaston, il y a le téléphon qui son… » à pleins poumons en torchant ses pots. J’en profitai pour m’éclipser et me rendre dans ma garde-robe ecclésiastique pour y emprunter un chapeau carré et une jaquette à brandebourgs. Les déguisements sont de mise à la nuit tombée pour surprendre et amuser. J’enfourchai mon baudet ainsi nanti et je sus tout de suite que l’animal connaissait notre destination finale.

 

Les talus étaient peuplés de digitales et de grandes fleurs odorantes de fenouil sauvage. Dans les ombelles étaient postés des vers luisants qui garnissaient le chemin comme autant de minuscules lumignons. Le bruit de l’eau dans le bief était suave et les chauves souris qui habitaient les ruines des moulins,  chassaient  avec célérité et adresse les millions de microscopiques vibrions agités par un tumultueux mouvement brownien. Tonnerre était conscient de la solennité du moment. Il suivait le sentier avec application et sérénité, se gardant bien de s’attirer quelque remontrance que ce soit. Il avait en point de mire une chaumière un peu en contrebas qui émergeait d’une forêt d’hortensias, de rhododendrons et de roses anciennes.

 

Parvenus à la barrière blanche je tirai la clochette qui lança un joli carillon dans le silence de la nuit tombée. Une ombre s’encadra au seuil de la petite maison et s’approcha après un court instant d’hésitation. Tonnerre et moi l’attendîmes paisiblement, lui tout en douceur avec son regard de séducteur impénitent, moi tremblant intérieurement de la peur de gêner.

Marie Rose était une belle femme aux grands yeux sombres avec des cheveux montés en chignon sur la nuque. Elle était habillée d’une sorte de tunique de soie bleu nuit, qui accompagnait ses moindres mouvements d’un joli crissement qui vous hérissait le poil. Elle me reçut comme un seigneur.

 

-Bonsoir Messire, donnez vous la peine d’entrer je vous prie, vous et votre monture. Je vous sais gré d’être venu me rendre visite en si grand appareil. La tenue ecclésiastique vous sied aussi bien qu’il est possible et je suis très sensible à cette marque d’attention.

 

-Marie Rose, car c’est bien vous n’est-ce pas ? je vous prie de bien vouloir excuser mon sans gêne. Maître Fernand m’a assuré que vous êtes sans contestation la plus belle femme de la contrée et la plus au fait de ses us et coutumes. En foi de quoi, il m’a convaincu que l’heure n’était pas trop tardive pour vous présenter mes hommages.

 

Et sur ces mots aimables  je sautai le plus simplement du monde de ma servile monture qui cherchait déjà des croûtons dans les poches de mon hôtesse. Nous éclatâmes de rire et elle me fit des compliments sur ma jaquette et mon bonnet carré qui m’allaient à ravir. Je sus dès l’instant que  la magie rôdait dans les lieux. Elle m’offrit de m’arrêter un moment et de nous rendre dans son atelier où elle s’affairait à sa dernière œuvre. Elle m’expliqua qu’elle sentait ce soir même,  une inspiration hors du commun et qu’elle était très excitée par les senteurs de l’été qui se mêlaient aux odeurs puissantes de l’huile de lin et de la térébenthine.

 

J’envoyai vagabonder mon âne au gré de ses gourmandises sur le sentier de halage et je suivis mon accueillante hôtesse. L’air était tiède dans le surprenant jardin d’hiver qui s’ouvrait sur l’arrière de la petite maison et j’eus le souffle coupé par les puissants arômes de l’atelier.  Au centre de l’espace libre une toile imposante d’ environ deux mètres de hauteur était fixée à un très grand chevalet à l’ancienne. Je fus immédiatement saisi par la très belle femme nue qui posait au centre de la toile car elle ressemblait trait pour trait à la Marie Colombe dont le portrait était accroché au dessus de ma tête de lit dans la chambre du chapelain  Jules Grindorge.

 

Marie Rose jouissait de ma surprise qui était grande et bien trop perceptible à mon goût, car j’avais à coeur de garder mon calme dans ces moments là. La Marie était négligemment appuyée à une sorte de grande cage à oiseaux de manière orientale, dans laquelle des perruches de couleurs voletaient. En arrière, esquissé seulement, souriait un personnage masculin habillé de drôle de façon, Jules Grindorge selon toute vraisemblance.

 

Mais ce qui attirait le regard c’était l’éclat lumineux de la peau de Marie Colombe qu’on croyait entendre respirer, tant le personnage était présent et vivant. Son sourire était énigmatique mais ses seins opulents et tranquilles s’offraient et se soulevaient au rythme de la respiration, avec une sensualité céleste. Son bassin, ses hanches, son Mont de Vénus comme disent les poètes, racontaient des histoires de sexes et de désirs lourds et sereins. Le genre d’histoire qui vous prend à la gorge et qu’on ne peut plus jamais oublier. Bien sûr ce qui devait arriver arriva et je fus pris par  l’envie de m’approcher, de toucher et de caresser la magnifique créature.

 

Un reste de pudeur et de décence effaça mon geste instinctif et je me retournai vers l’artiste. C’est à ce moment là que je me sentis victime d’une cruelle mystification. Marie Rose avait laissé tomber son sari de soie sombre et se tenait nue la brosse à la main. Elle me regarda avec un sourire à peine frémissant et me dit :

- Vous ne trouvez pas que Madame Colombe ressemble à son modèle ?

 

Sur la gauche du chevalet au milieu des fougères tropicales, un grand miroir nous renvoyait l’image multipliée de Marie Rose, aussi sensuelle, aussi apaisante, aussi lumineuse que sa peinture. Le personnage derrière la cage avait une jaquette à brandebourgs et un bonnet carré, identiques à ceux que je portais moi-même.

 

Marie Rose m’expliqua tranquillement que ne disposant pas de modèle dans son coin perdu, elle avait pris pour habitude de poser pour elle même.

Ainsi quand elle  ratait le galbe d’un sein, la ligne d’un bras ou le volume d’une cuisse, elle s’examinait dans le miroir pour préciser une courbe ou forcer une ombre. Elle m’avoua qu’il y avait finalement une sorte d’amitié amoureuse qui se nouait avec son modèle et qu’il lui arrivait de succomber à ses pulsions avant même que la toile soit achevée.

 

- Je vais en profiter pour préciser ce personnage secondaire, ajouta-t-elle, en asticotant la moustache de l’homme de l’arrière plan. Dans sa position  reculée, l’heureux Abbé bénéficie de la vue en gros plan  sur le derrière de sa belle, qui à mon avis est encore plus excitant que le devant.

 

Je fus très ému de voir mon visage sortir de la toile et étonné par l’éclat passionné de mon regard. Je ne doutai pas que l’artiste qui me voyait ainsi forçait un peu le trait. J’avais l’air d’être complètement obsédé par le dos de la Marie du tableau, alors que de toute évidence cette vision n’était que virtuelle. J’en fis la remarque à ma surprenante artiste, qui se retourna précisément à cet instant pour remuer ses couleurs sur la palette faite d’ocres, de rouge, de blancs et de plusieurs autres teintes chaudes comme des braises.

 

- J’aime les mélanges et les débordements me confia-t-elle. Les histoires d’amour et les amours de l’histoire se fondent comme des nuées dans le vent de noroît qui chassent autour de la lune. Les peupliers fatigués et les villages fermés se heurtent au silence. Autour de nous il n’y a plus que la Création affairée et stupide. Seuls au milieu de la nuit nous vivons sur la toile. Tout juste du bout de ce pinceau, je peux faire naître des désirs incandescents et des délires absurdes. Sentez vous mon cher Abbé que tous les plaisirs rôdent ici. Elle arrangea un peu ma jaquette et ouvrit le col de ma chemise pour que je devienne un modèle parfait. Sans ménagements Marie Rose m’intégra pour de bon dans son œuvre.

 

Le pouvoir de l’art figuratif dépasse en puissance tous les autres. J’étais sur l’instant le jouet, ou plus exactement l’esclave bienveillant de mon hôtesse. Je consentais au rôle de la fragile victime des sortilèges de l’artiste. Elle était consciente de ses immenses pouvoirs  et  elle poursuivit son travail en ajoutant la passion à l’exacerbation des sens. Peu à peu les yeux de Marie Rose s’inondèrent des béatitudes  de l’amour et de la douceur, de la tendresse et de la générosité. Une transfiguration  aux accents d’éternité, comme la souhaitent des millions d’êtres humains le jour et la nuit.

 

Le lendemain je m’éclipsai aux aurores avec le sentiment d’être sorti d’un autre monde, celui des fantasmes, celui des rêves, celui de l’imaginaire, dans lequel on passe comme une ombre. L’art est à ce prix. Je retrouvai mon baudet dans un bosquet,  l’air endormi, la jambe incertaine et les yeux embroussaillés. Malgré tout,  je remarquai que par en dessous, son regard pétillait du bonheur de n’être qu’un âne.