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11/05/2014

J'ai fait un rêve...

 

Max Ernst Les dieux sombres

 

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C’est un  lecteur du Monde qui le remarque benoitement la semaine dernière : José Bové ne manque jamais une occasion de s’afficher dans les champs de maïs en arracheur d’ OGM, mais en revanche on ne l’a jamais vu arracher un plant de tabac. Il est pourtant avéré que les OGM n’ont jamais tué personne et tout aussi vrai que l’herbe à Nicot est une exceptionnelle pourvoyeuse de cancers. J’imagine que ce Gaulois d’opérette aurait l’air ridicule avec sa pipe au bec !  On mesure ainsi les profondeurs d’incohérence dans lesquels nagent nos écolos.

L’incongruité de la croisade anti-OGM  éclate quand on voit ces gens organiser des manifestations contre le riz doré, variété OGM destinée à combler le déficit en  vitamine A de certaines populations ou encore s’opposer à l’utilisation au Brésil d’un moustique  génétiquement modifié pour tarir les vecteurs de la dengue, en préférant prolonger une lutte chimique pourtant bien nocive pour l’environnement vu son absence de discrimination entre les bons et les mauvais insectes et l’accumulation de résidus.

Parvenir à convaincre 80% de notre opinion nationale de la nocivité des OGM sur des bases scientifiques aussi fragiles est une réelle performance. Elle témoigne d’une science de la communication  tout à fait étonnante. Alors qu’on a toutes les peines du monde à convaincre  nos compatriotes des dangers de la vitesse sur la route,  des effets désastreux de l’abus d’alcool et des méfaits du tabac, tous faits bien réels, mesurés, observés et non contestés, les écolos ont réussi  à dresser les trois quarts des Français contre le génie génétique qui va être dans notre siècle et qu’on le veuille ou non, la source de progrès révolutionnaires pour notre agriculture et notre santé.

Ma conclusion c’est qu’il est plus facile d’inquiéter nos contemporains avec un danger virtuel au nom du principe de précaution que de leur faire tourner le dos à des pratiques dangereuses concrètes et caractérisées. Ce n’est qu’une question de foi  prêchée  par des gourous et propagée par des adeptes innocents et victimes de leur ignorance. José Bové possède du gourou les caractéristiques habituelles, un air de paysan madré qu’il n’a jamais été  et un système pileux d’envergure folklorique rappelant Astérix et  des victoires contre les Romains que nous n’avons jamais remportées. José Bové en champion gaulois du petit village France  fait rêver les Français malmenés par le progrès et la mondialisation. IL développe un argumentaire  complètement hors de raison mais qui frappe loin et fort dans l’imaginaire des citoyens..

Pour compléter cet aspect du lanceur d’alerte qui a raison seul contre tous, notre petit bonhomme en mousse ne dédaigne pas quelques actions illégales comme de faucher les maïs du voisin ou de démonter le Mac Do du coin. Il est de bon ton face aux collègues de la Confédération paysanne de montrer un peu d’hostilité aux Yankees et de ranger la Monsanto parmi les ennemis publics N°1, plus honnie chez les écolos que Al Queida ! Le village est cerné ! Nous sommes ainsi presque les derniers opposants aux cultures OGM  dans le monde moderne

En réalité l’ancien gardien de chèvres du Larzac est un conservateur et un réactionnaire, à la remorque d’idées rétrogrades dont les racines se nourrissent du vieil héritage  communiste français, fils aîné du stalinisme. Ses prises de position récentes à propos de la PMA le poussent encore plus loin sous les jupes incertaines de Madame Boutin.

Alors à mon tour je fais un rêve. José Bové est assis dans mon salon de coiffure avec serviettes chaudes et savon à barbe abondant. Comme dans les westerns,  je sors mon grand rasoir coupe-choux que je viens d’affûter avec un sourire sardonique. Sans mot dire, en deux coups secs je fais tomber les bacchantes du gourou pris au piège ! L’homme repart tout penaud les épaules tombantes vaincu comme un Samson tondu par la belle Dalila. Dans les semaines suivantes les chroniqueurs des média se relaient pour condamner puis déplorer l’attentat. Les sondages suivants montrent un fléchissement de la popularité du personnage  puis son affaissement . En six mois José Bové a disparu des médias. Cet homme sans moustaches n’est plus qu’un Pinocchio dont le nez s’allonge à chaque mot qu'il prononce.

Pour finir, j’obligerais bien en punition le gourou déchu à gagner sa vie avec pour tous outils, une faucille et un marteau, dont on sait que la productivité n’a guère augmenté depuis le servage et les kolkhozes. Il apprendrait à ses dépens que c’est plus facile de dire n’importe quoi en agitant ses belles bacchantes  que de gagner son pain à la sueur de son front. Il pourrait ainsi méditer avec les petits paysans  appauvris et trompés par ses discours, sur les duretés du travail de la terre aujourd’hui.

02/05/2014

Alerte à tous les étages

 

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 Munch - La mélancolie

 

A celui qui me dit qu’il est content de vieillir je réponds qu’il a dû vivre l’enfer dans sa jeunesse. Et quand bien même ! Je ne connais rien de plus attendrissant que ce nid de chardonnerets dissimulé dans le plus touffu de mon lilas, hors de portée de mon insupportable chatte qui vient régulièrement m’offrir des nouveaux nés tout juste emplumés. Comparez les cinq petits qui piaillent avec une maison de retraite terminale. Dans les fleurs, dix grammes de minuscules volatiles destinés à voler haut et loin. En face, dans un foyer de vieillards,  divaguent des centaines de kilos de chairs usées, d’eaux stagnantes et d’os rongés, de cerveaux mités et de visages ravagés, sans avenir aucun. Loin du soleil et à l’abri des courants d’air les personnes usées sont soignées, protégées pour durer Elles doivent épier patiemment que surviennent les premières mesures de la musique  de cavalerie que fait la mort en irruption. C’est le respect de la vie me direz-vous ! Bah ! Respect de la mort plutôt ! On abat les chênes trop vieux et on assassine les canassons exsangues. Aider les croulants à se faire la malle ? C’est une non-assistance à personne en danger ! Véridique !

On n’arrive pas dans ces mouroirs là par hasard. Il faut passer par des guichets, des centres de tri, des verdicts successifs qu’on a presque honte de voir prononcer entre deux portes par des hommes très ordinaires qu’on continue d’appeler des médecins. Il y a de la fatalité et du hasard dans le labyrinthe des coursives qui mènent à la mort. On ne voit aucune révolte dans ce compost humain. Chacun est à sa place, le rigolo avec les rigolos et le débile avec les débiles, le grabataire dans son lit barricadé, l’agité ligoté, l’alcoolique sevré et le râleur bâillonne. Au sommet de tout campe le mythomane qui affirme qu’il a tout compris. Certains d’entre eux d’ailleurs y croient encore…ils rient bêtement

Je réclame un ordre des choses différent. Révolutionnaire ! Cet ordre sera organisé autour d’un Comité Cantonal de Départ, présidé par un Président assisté de trois assesseurs  A partir de quatre-vingt ans chacun pourra postuler de plein droit et présenter son dossier, avec quitus fiscal et exeat de la sécu, extrait de casier judiciaire, vaccins à jour, actes de succession en règle et facture acquittée des Pompes Funèbres. Le Président dont les services devront vérifier l’authenticité de tous les documents, sera sommé de répondre dans les trente jours et ne pourra  refuser l’Autorisation de Départ sans le motiver par un avis circonstancié d’au moins deux pages contresigné par les Assesseurs. Le tout sur imprimé spécial numéroté et enregistré par les Services compétents

Muni de ce viatique (si on peut dire)  timbré noir sur fond rose, vous vous présenterez alors chez votre médecin principal, celui qui est spécialisé dans les expéditions définitives et vous prendrez  rendez-vous, jamais pour le jour même mais toujours dans un délai requis de quarante-huit heures minimum ! Bien entendu il faut tenir compte des réalités, il y a parfois surchauffe, le médecin d’obsèques peut être débordé, ou même tout simplement le brancardier qui doit dispatcher les corps. En aucun cas vous ne pourrez essuyer un refus sec. Si ce n’est pas pour aujourd’hui, ce doit-être pour demain !

Mais les moyens ? Vous allez me dire,  histoire de jouer les méfiants et les grognons comme d’habitude ! Aurez-vous les moyens d’envoyer ad patres tous ces candidats sur simple demande ? Mon idée que dans ce domaine nous avons expérimenté un tas de méthodes, des pires violences aux manœuvres les plus douces et les plus insidieuses. Point n’est besoin d’avoir recours aux anthropophages ou aux assassins, nazis, djihadistes ou staliniens. Notre industrie officielle du médicament a réalisé un catalogue d’une ampleur inégalée dans l’histoire. Au médecin de choisir la voie qui lui octroie le meilleur séjour dans le meilleur hôtel  pour faire progresser la science. Une seule obligation pour le candidat : il n’y a pas de retour, pas de repentir !  Une fois choisi et signé, le protocole autorise la contrainte sans contestation possible. Vous êtes saisi, ligoté, ficelé, expédié.

La solution est à portée de main. Il s’agit de choisir la liberté de sa mort en toute légalité avec une aide médicale pour ce faire. Droit à sa propre fin assistée, remboursée par la Sécu ! Un renversement des vieilles valeurs qui nous ont été dictées par des générations de papes et des processions interminables d’ecclésiastiques, des anciens et des nouveaux testaments, en sanscrit, en persan ! Des valeurs d’autrefois, quand on mourait de faim, de soif, par inondation, la syphilis ou le choléra. La nature car c’était elle aussi, prenait son dû largement, sans se gêner. A cette époque on pouvait dire qu’un vieillard qui mourait c’était une bibliothèque qui brûlait. Aujourd’hui nous n’avons même plus le temps d’apprendre  les nécessités de l’instant. Tout est enregistré, entassé, polycopié, classé. Dans ce monde, nous ne sommes plus que des souris épouvantées par nos propres archives. Même jeunes, toniques, dominants nous ne sommes que les appendices d’un système de communication tentaculaire et auto-générateur. Alors un vieux vous pensez !  Il est temps pour nous autres d’apprendre la modestie ! L’humilité !

Je veux dire par là qu’une petite famille de chardonnerets même menacée par les félins, renferme toutes les richesses et toutes les promesses que la vie offre. Des cours d’amours galantes et pétillantes ! Des maternités nombreuses et  si somptueuses qu’elles consolent des maladies et des guerres les plus cruelles ! La nature n’aime pas la mort. D’ailleurs elle se débrouille pour tout recycler. Je devrais dire qu’elle se débrouillait, car c’était avant que notre médecine et le bon clergé décident  de maintenir en vie quoiqu’il arrive les vainqueurs et les vaincus, les forts et les faibles. Aujourd’hui nous sommes assez forts : supprimons l’obligation de vivre et n’en  gardons que l’envie ! Les chardonnerets ne s’en porteront que mieux.

25/04/2014

Les mystères de la maison vide

 

 

 

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François Boucher   Vertuminus et Pomona

 

Le roi Arthur habite une grande maison toute chambardée, je pourrais tout aussi bien dire, un petit château délabré. Il m’arrive de m’y aventurer sur l’invitation de Son Altesse. C’est vraiment une première surprise que de constater que les couloirs déserts du rez-de-chaussée sont sans communication avec les galeries de l’étage. Quand je déambule au rez-de-jardin c’est pire encore, je n’y trouve que des  escaliers aléatoires. Je préfère toujours dans mes visites, le côté sud, très ensoleillé, quand le temps s’y prête bien entendu, surtout dans l’après-midi.  A ces moments là,  le soleil fend à la hache les appuis de fenêtre et les étroites ouvertures qu’on pourrait confondre avec des meurtrières. Je scrute à partir de ces observatoires privilégiés les pelouses et les taillis du parc, piquetés par endroits de gui. Chaque fois je chante « Au gui l’an neuf », mais il ne se passe jamais rien et je ne reçois aucun écho. Ce monde est trop vieux.

Le plus inquiétant  est le nombre de portes  bien supérieur à celui des pièces d’habitation, chambres ou salons. Les chambranles sont arrachées et les panneaux dégondés. Au-dessus, aux impostes,  sont peints des trumeaux à la manière d’Antoine Watteau ou de François Boucher. On y voit des scènes de chasse ou de musique, souvent libertines et champêtres. Les tableaux galants ne manquent pas, avec des soieries transparentes et des amours aux joues rebondies soufflant dans des trompettes. Je ne m’attarde jamais devant ces niaiseries,  sauf devant une pâle copie du « Triomphe de Vénus » plus parlante que l’original, les autres étant juste bonnes à décorer les boites de dragées qu’on offre aux baptêmes ou aux mariages. Cette maison sans étages, sans portes ni cloisons, me hante. Elle ressemble étrangement au manuel de littérature de ma jeunesse dont j’avais découpé les encarts et les illustrations qui ne me plaisaient pas. Le passé est un champ de mines, il ne m’enchante  plus depuis longtemps.

Les cuisines sont le domaine de la Reine Pédauque. Les mamelles débordantes et le cul rebondi, elle s’affaire sans cesse à des décoctions, censées ranimer la virilité d’Arthur. Pédauque est friande de sexe sous toutes ses formes, frit ou bouilli, avec des herbes ou flambé à l’Armagnac, à déguster froid, en salade ou bien mitonné à feu doux pendant des heures. Elle parle souvent de tord-goule !  Nous nous prenons tous deux de fou-rire en la voyant aligner en brochettes des testicules de coq, les jours d’abattage. Quand je lui parle des difficultés à circuler dans cette baraque, elle me répond que cela ne la gêne pas, qu’elle a l’habitude d’agir en dépit du bon sens et que toute tentative pour y remédier est pure illusion. Il y a bien longtemps qu’on marche ici sur la tête, ou plutôt sur des pattes d’oie, toute honte bue, à l’image de Berthe aux grands pieds, mon amoureuse.

Berthe est très sexy, c’est une allumeuse. Elle est sans cesse à tourner autour d’Arthur qui n’en peut plus. Cela fait rire Pédauque qui fait exactement ce qu’il faut à son Altesse. Celle-ci ne quitte pas les étages, car si on peut encore monter par les échelles il est impossible de les redescendre. Heureusement les deux femmes ont des ailes d’anges et peuvent se hisser sans effort pour ensuite piquer bas en vol plané. Seules nos divines compagnes peuvent retomber sans cesse sur leurs pieds. Nous autres qui sommes du grand sexe, perdons toujours la face. Nous ne sommes pas comme les chats qui tournent la queue à contre sens pour chaque fois se recevoir sur leurs quatre pattes en cas d’accident. J’ai essayé bien des fois cette technique mais je n’y ai gagné que des bleus et des bosses. Tout ceci explique que non seulement j’ai horreur du passé mais qu’en outre, je ne supporte pas les contrefaçons.

Son Altesse qui règne sur la maison vide, n’est pas contrariante. Les deux femmes sont à son service. Quand  l’une se repose, l’autre prend le relais. L’une est rose et joufflue, et l’autre est jaune aux joues creuses, celle-ci a une grande bouche, l’autre non. Berthe est la grande maigre aux seins proéminents et aux hanches saillantes. Cela me contrarie grandement qu’elle s’intéresse plus au maître de maison qu’à mes propres désirs, pourtant modestes. Elle m’a fait comprendre que dans cette demeure sans portes ni fenêtres aux règles mal établies elle n’avait aucun scrupule à assurer le quotidien en priorité. La sécurité d’abord, on verra ensuite pour la fête. J’aurai au moins appris  une chose dans cette bâtisse incompréhensible c’est que lorsqu’on occupe les étages supérieurs, il faut tout faire pour y rester.

Certains d’entre vous vont croire que je force un peu le trait sur l’absurdité de la situation. Il n’en est rien. Je vous conte en toute simplicité mes aventures dans une maison indigente dirigée par un monarque de premier plan. Bien sûr, il y a ici comme ailleurs, des évènements très ordinaires comme des pannes de chauffage ou des défauts d’approvisionnement mais on ne peut pas en faire grief à un roi vieillissant qui ne veut commander ni à l’économie, ni à la culture, ni à la circulation. De temps à autre Berthe me reproche d’avoir une maison comme celle-ci à la place du cœur. Je lui réponds que tant qu’elle acceptera de beurrer mes tartines elle n’aura rien à craindre.

Nonobstant,  j’admets que chez moi aussi,  les escabeaux sont branlants et les lucarnes entrebâillées. Nul ne peut se brandir en modèle, sauf les esprits malades et narcissiques. Il y a une limite à la fausseté des  parallaxes qui tordent les perspectives. Il faut se répéter inlassablement qu’on peut accepter une bonne dose d’apagogie, à condition de ne  jamais transiger avec la grande avenue  vérité, mystérieuse surtout la nuit, mais la seule qui en toute rectitude et indifférence,  vous mène au modeste et terminal tombeau. Le moment venu, je me souviendrai de la balafre orange du soleil couchant mitraillant ma mémoire à travers les meurtrières de la maison vide.

 

PS/ Le Roi Arthur est un descendant de l’heureux propriétaire d’Excalibur dont l’existence est attestée au V/VIème par Gildas le Sage dans sa célèbre Vie des Saints. Pédauque (Pied d’oie = Pé d’auca en Occitan) est originaire de Toulouse et est en réalité la cousine de Berthe au grand pied. Il est prouvé que leur infirmité, un pied d’oie,  leur fut imposée par Dieu en punition de leur vie dissolue. Il s’agissait d’une forme de lèpre.

 

18/04/2014

Les divins soldats du vent

 

 

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Les grandes baigneuses d'Auguste Renoir

 

Je n’ai pas pour habitude de peser mes mots et je dois constater que ces gros benêts en profitent pour s’imposer avec une étonnante insolence. Ceci arrive lorsque j’ouvre la grille grinçante qui maintient coi mon principal démon, celui de l’écriture. Cette infernale créature, fourchue et grimaçante, profite souvent de mon indulgence pour libérer des escouades de mots tapis derrière, en rangs serrés. Le rire de la bête est entre sardonique et subtil quand elle disperse de ses sabots fourchus, ces troupeaux, dont on jurerait qu’ils sont des ratons laveurs, comme l’affirmait Jacques Prévert.

La page vierge se roule sous les gribouillis, comme une femelle en mal de gestation. Je, qui n’est qu’un butor impassible, se gorge d’un plaisir égoïste à contempler  les petits soldats de l’esprit prendre place, les uns en avant-garde, les autres en couverture, parfois secourus par de la mitraille ou même des  gros boulets d’artilleur. L’armée de mes mots est assez entraînée pour entrer en campagne à tout moment. Les bidasses chamarrés entonnent alors des chants de conquête. C’est le signal qui déclare que la page est prête, chaude et bonne à prendre.

Je n’oserais jamais raconter ces plans de bataille si je n’avais pas lu ou entendu les confidences de véritables écrivains, reconnus des Académies  décrire des états de service similaires. L’écriture s’invente en tirant sur les fils de la pelote qui comme par miracle s’ordonnent  dans la tapisserie de vos rêves. Il ne reste qu’à choisir les couleurs et les mystérieuses correspondances qui donnent un sens au texte. Contre toute attente. Sans le savoir, le gratte-papier devient poète, à condition toutefois qu’il puisse discerner tous les petits plaisirs qui fourmillent à sa (re)lecture.

J’ai déjà souvent discouru sur les mots, et même donné la recette d’une marmite assez éloquente par ses parfums, ses saveurs et ses couleurs pour séduire la plus jolie femme de mes rêves. Il faut voir l’œil allumé de ma lascive conquête et ses cuisses soyeuses se défaire, pour savoir que les ingrédients s’installent tout de suite au fond de sa gorge et irradient sans gêne jusqu’à son mont de Vénus envouté. Il me faut alors ajouter sans barguigner, au tout dernier instant, assez de piment et de safran et puis des bouquets d’asphodèles  et des brassées de romarin. Quand c’est  possible, je n’hésite pas à faire jouer en hypocrite  un accompagnement musical de pinsons amourachés striant l’air vif du matin  de hiéroglyphes  hystériques.

Vous l’avez deviné, j’ai le cœur primesautier et je suis prêt à convoquer aujourd’hui de nouvelles légions lexicales pour faire danser dans les potagers fleuris les jardinières émoustillées. J’ai en ce moment  la vision ensoleillée d’une lumineuse  jeune femme rousse aux épaules dénudées qui cligne de ses grands yeux verts en charroyant de la camomille et des pervenches. Elle chante à gorge déployée en roulant ses hanches aguicheuses, irradiant mille traits de désir et de plaisir qui réveillent incontinent mon corps centenaire et bien davantage.

Je me dis alors que la poésie d’un instant vaut mieux que toutes les réalités du monde et que la puissance des mots n’est pas une légende mais une redoutable force de l’esprit, que seuls les humains galvaudent, chevauchent ou dominent. L’immortalité se donne comme une femme amoureuse, aux bienheureux  joueurs de flûte qui font danser en apesanteur abracadabrante  les divins soldats du vent.

12/04/2014

L'absence

 

 

 

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Henri Matisse - Odalisque avec magnolias

 

Les vieillards sont comme des enfants gâtés, ils veulent tout et tout de suite. Il faut les comprendre, le temps va finir par leur manquer. Chaque jour qui passe est une case à remplir, et des cases il n’en reste pas tant que ça, par force. Si par malheur les cases restent vides, les vieux ont vocation à se révolter. Ce n’est pas parce que pointe l’issue fatale qu’il faut se laisser berner par les trompe-l’œil et les châteaux en Espagne. Même les vieilles peaux sont capables de faire la différence entre le lin et la soie, entre la dentelle et le coton brut, entre une créature de rêve et un vieux tromblon. Les vieux sont perclus d’amour car rien d’autre ne les fait vivre.

En ce début de printemps, chacun des rayons de la lumière triomphante qui inonde notre campagne, fait circuler dans les herbes et les branches des courants de sève pétillante. Les primevères, les jonquilles et les violettes  nous adressent un concert de couleurs, dont on sait bien qu’il ne va cesser de s’amplifier jusqu’au cœur de l’été. Je vois déjà devant ma fenêtre pointer les inflorescences en bourgeons du lilas, pendant que les chardonnerets et les grives musiciennes jouent à chat-perché sur un fond bleu azur. Les centenaires comme moi sont soulagés de se laisser pénétrer  par cette vie matricielle et universelle.

Hélas !  L’ombre n’est jamais loin. Le vieillissement est aussi un dépeuplement. Les sirènes de nos jeunes années ont pris des rides. Parfois même leurs seins triomphants se sont écroulés, et leurs divines hanches ont maintenant des rotules en bois. Mes plus vieux amis m’ont lâché, happés par la Dame à la faux ricanante et quand je me retourne pour scruter le chemin que j’ai arpenté ma vie durant, je me surprends à dénombrer des tombes et des bûchers. Mes idées même, se réveillent un matin démodées et je me morigène sans cesse à ressasser des phrases sentencieuses et sans réplique. Mes souvenirs égrenés deviennent des sentiers rebattus qui n’intéressent plus la jeunesse. Ils sont obsolètes, obscènes, inutiles, débiles et séniles. Sur les terreaux usés ne poussent que les mauvaises herbes, des orties, des chardons et de la morelle douce-amère aux fruits bien noirs.

Cela suffit pour comprendre le vide qui peut saisir le vieil homme abandonné, comme un canot de l’autre siècle, échoué et pourrissant sur le sable humide. Le sable est magnifique et les puces de mer s’en donnent à cœur joie. Bien que pittoresques, les bordés et les membrures disjoints ont conscience qu’ils ne reprendront jamais la mer. Ils sont condamnés à pointer leur étrave sur un horizon impassible. Les saisons seules changent, entre coups de vent et calmes plats. Comme la vieille barque,  j’ai dû dire adieu aux voyages et aux rêves et je me suis laissé engourdir par les fantasmes du vide et de l’absence, décadents et lunatiques.

Quand elles repartent à leurs migrations, les hirondelles ignorent qu’elles laissent votre maison abandonnée. Elles l’ont  remplie tout l’été de pépiements et de vols planés. L’automne venu, elles n’ont plus envie de jouer les esprits volants ni les folles agitées des grands soirs d’orage. Alignées sur les fils électriques, elles ont déjà en tête leur prochaine villégiature et déjà, elles vous ignorent. On ne devrait jamais être amoureux des hirondelles, elles sont une jolie tête mais pas de cœur ni de cervelle.

Le nez en l’air et la casquette sur les yeux, je me demande bien de  quoi sera fait l’été qui se prépare.