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18/08/2013

Black Jack 6 - La complication

 

black jack

 

Illustration de Dominique Labadie

 

La femme était assise devant le poêle, enroulée dans une couverture. Elle avait mis ses vêtements à sécher comme elle avait pu. En entendant la porte s’ouvrir, elle se retourna à demi. Elle avait les traits altérés, mais elle respirait calmement. Son regard était rempli d’interrogations.

-Où sont les autres ? demanda-t-elle

-Je ne sais pas, dit Black Jack prudemment. J’ai donné l’alerte, les services de secours vont arriver dans quelques minutes.

-S’il vous plaît, dit vivement la femme, ne leur dites pas que je suis là. Il ne faut pas qu’on sache que je suis chez vous.

-Mais j’ai vu des corps sur la plage. Il y a des valises, des sacs. Demain matin la gendarmerie va faire une enquête.

-La mer va tout nettoyer, certains corps auront disparu, il manquera des indices. Ils ne se douteront de rien.

Malgré sa fatigue et la terrible secousse émotionnelle, la femme s’exprimait avec calme, on pouvait même dire un certain détachement, dans un bon français avec une pointe d’accent oriental. Elle pouvait avoir la cinquantaine et paraissait encore très belle. Black Jack remit à plus tard ses interrogations et dit :

Je ne dirai rien à personne pour le moment, mais il faut vous arranger un peu. Je vais vous donner des vêtements secs, même si ce sont des caleçons ou des chemises d’un vieil homme, vous serez mieux que dans votre couverture humide. Il faut voir aussi si vous avez des blessures. Vous n’avez rien de cassé ?

-Pas que je sache répondit la naufragée, un peu rassurée. Mon nom est Vassia et vous ?

-Je m’appelle Jack, Black Jack. Mon chien se nomme Ernest et mon âne Homère.

-Enchantée, dit Vassia avec un demi sourire.

Pendant ce temps Jack avait déposé des vêtements secs sur la table. Il avait aussi sorti du sparadrap et des compresses. Il entreprit de nettoyer les plaies du visage de sa protégée, une belle balafre qui partait du front pour atteindre la tempe qui se remit à saigner. En expert il comprima une double compresse bien appliquée qu’il put assujettir avec une large bande autocollante.

C’est à ce moment là qu’on entendit les sirènes deux tons des pompiers. Jack dit :

-Sortez de cette couverture et habillez-vous, ça suffira pour vous protéger du froid et si vous devez vous enfuir, vous serez un peu plus présentable. Jack s’était courtoisement tourné vers le mur. On entendait le bruit des moteurs.

Jack dit :

-Il faut que je sorte pour les accueillir. Si pour une raison ou une autre je dois faire entrer quelqu’un ici, il ne faut pas qu’on vous voie. Il y a un placard  là, derrière le rideau qui donne accès à l’abri du bourricot. Si vous entendez du bruit, dissimulez-vous par là.

Soudain Jack eut un demi-sourire : en se retournant il vit Vassia fort bien attifée avec un caleçon de flanelle et une chemise qui bouffait sur ses hanches généreuses. Il dit :

-Vous portez bien la toilette, mes frusques vous vont plutôt bien. N’ayez pas peur. Je reviens dès que je peux.

Vassia le retint par le bras. Elle éclata en sanglots et dit tout bas :

-Mes deux fils étaient avec moi dans ce maudit bateau ….

Jack resta interdit, puis dans un effort il confia :

-Peut-être sont-ils encore vivants. Vous allez en savoir plus dans quelques instants.

Le tragique du moment faisait oublier les rafales glacées. Jack fit face courageusement, en fermant haut son ciré, Ernest sur ses talons. Dehors, c’était toujours le vacarme. En haut de la dune, au débouché du chemin l' ambulance des pompiers activait son gyrophare. Des hommes équipés pour la plongée poussaient un zodiac sur sa remorque et dévalaient déjà la grande plage. Quelques minutes plus tard ce fut la gendarmerie avec sirène  et gyrophare plus puissants encore. Un dernier vrombissement surprit Jack, tout éberlué : un hélicoptère rouge surgissait le long des falaises et remonta la côte en la balayant d’un énorme pinceau de lumière. Il plongea sur les Hagards et resta un long moment stationnaire au-dessus de l’épave du canot balloté mais toujours accroché aux cailloux.

Jack admira  la précision  et la discipline des équipes de secours. Chacun savait ce qu’il avait affaire et communiquait avec les autres par téléphone. Sur la plage on ramassait des objets, à moins que ce ne soit des corps, un véhicule tout terrain sillonnait la plage. Pour compléter le spectacle, le canot de sauvetage en mer arrivait du large et inspectait les flots déchaînés à grands coups de projecteur. Jack était fasciné.

Sans qu’il ait rien entendu,  une main ferme se posa sur son épaule et le fit sursauter. Ernest émit un grondement peu sympathique. Le vieux se retourna et se trouva face à un bel homme blond aux allures sportives et en tenue d’intervention. C’était le commandant des pompiers que Jack connaissait bien.

-Vous avez tout vu ? interrogea le sapeur.

-Pas vraiment  répondit Jack. Je suis descendu au bas de l’eau pour voir ce qui se passait, mais je suis arrivé trop tard, il n’y avait plus personne. Pourtant il devait y avoir des gens à bord, il m’a semblé entendre des cris.

-Mes hommes ont trouvé des corps sans vie du côté de la Chèvre, trois.

-Des jeunes ? interrogea Black Jack.

-Dans les vingt ans. Il y avait aussi quatre corps à Bret-en-Bas, ils ont suivi le courant.

Les deux hommes furent rejoints à ce moment-là par l’officier de gendarmerie. Jack ne pouvait plus questionner. Il se tut. L’homme avait le visage fermé, l'air chafouin. L’affaire était importante avec tous ces noyés dont on se demandait bien qu’est-ce qu’ils pouvaient bien foutre aux Hagards par un temps pareil. C’est encore sur lui qu’allaient retomber tous les ennuis, les déclarations à la presse, les rapports à la hiérarchie et tout ce qui s’en suit dans une enquête.

- On m’a dit que c’est vous qui avais  donné l’alarme ?  questionna le gradé.

- C’est vrai…J’ai fait téléphoner à la ferme des Odins.

- Bon, vous êtes notre premier témoin. Vous êtes un homme précieux, vous allez nous raconter  ça en détail.

- Il faut que je vous dise que c’est mon chien Ernest que vous voyez–là qui m’a réveillé. Il était à peu près minuit. Il m’a semblé entendre comme des cris puis une corne de brume, mais ce n’était pas précis. J’avais du mal à me réveiller, je faisais un cauchemar. C’est Ernest qui voulait sortir et qui grattait à la porte. Vous savez pour un infirme, ce n’est pas facile. J’ai pris Homère avec moi au cas où, et je suis descendu…

- Et vous n’avez vu personne ?

- J’ai buté sur un sac de voyage gorgé d’eau et sur la plage on devinait des corps. En m’approchant j’ai cru apercevoir comme une silhouette sur le bateau mais qui a rapidement lâché prise. Ma vue est vraiment médiocre. J’ai crié pour me signaler, mais dans ce raffut ça ne servait à rien. J’ai compris qu’il y avait un drame et je suis remonté pour appeler les secours.

- C’est sûr qu’on ne peut pas tout voir, surtout la nuit, reprit le gendarme. On recherche une femme, on a trouvé un sac rempli d’effets de femme, mais tous les noyés sont des hommes. Il y a quelque chose qui me choque.

- Ça alors ! dit Jack  Mais qu’est-ce que ces gens pouvaient faire là ?

C’est à ce moment que le pompier prit la parole sous le regard courroucé du capitaine de gendarmerie.

-Ce n’est pas compliqué Grand Père. Ce sont des migrants qui voulaient rejoindre la côte anglaise. On leur a refilé un canot pourri et un moteur déglingué, tout ça pour une fortune. Départ en pleine nuit dans le coup de vent pour mieux tromper la surveillance, panne de moteur, dérive sur les Hagards, naufrage, noyade. On a envoyé ces gens à la mort.

-Vous avez raison Commandant, mais ces étrangers sont aussi parfois des trafiquants ou des terroristes. Ils n’ont pas de papiers disent-ils, mais ils ont une raison de ne pas donner leur identité. Il faut qu’on retrouve cette femme. On la surveillait depuis longtemps avec son équipe. Ils traînaient à Boulogne depuis plusieurs semaines. Nous ne pensions pas qu’elle allait finir comme ça.

Grâce aux rafales de vent et aux bruits de tempête, les deux hommes ne purent s’apercevoir du changement de tête de Black Jack qui pensa à ce moment-là : « Eh bien merde alors ! moi qui pensais finir ma vie à draguer les crevettes grises, voilà que je pêche une sirène » Pour se donner une contenance il donna quelques tapes amicales à Ernest en disant :

- Ben ! nous-autres, on va essayer de se remettre au lit. La marée c’est demain à huit heures.

L’hélicoptère s’était éloigné et la SNSM scrutait en vain l’écume de la mer en colère. Sur la plage les hommes commençaient à ramasser le matériel, toujours avec calme et méthode. Le gendarme se redressa et tout en s’abritant de la bise glacée il dit à Black Jack :

-Pas question de pêche demain mon vieux, on a besoin de vous pour l’enquête. C’est bien Black Jack votre nom ?

-Ouais, dit le pêcheur

-On viendra vous chercher vers dix heures. Ça vous va ?

-Ouais répéta le vieux en traînant son pilon plus que nécessaire. Je n’aurais jamais pensé qu’un canot vienne se perdre ici. Devant ma maison. Pendant mon sommeil. Dites-moi monsieur le gendarme, est-ce que c’est un bon cadeau à mon âge ?

-C’est selon,  dit le Commandant des pompiers. Bonne nuit. Dormez bien.

-A demain dit le gendarme. A dix heures.

Black Jack ne voulut pas se retourner et remonta la plage en traînant sa jambe de bois. Son esprit était déjà ailleurs.

23:06 Publié dans Black Jack | Lien permanent | Commentaires (0) | Tags : black jack | |  Imprimer

27/07/2013

Black Jack - 3 Luciana


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Illustration Dominique Labadie


N°3 - Luciana

Tout en parlant, Black Jack avait fait jaillir des flammes hautes et claires dans son poêle. Il se dirigea alors vers le carton que lui avait déposé Blanche-Neige. Il y avait là-dedans une douzaine de bouteilles bien rangées venant d’Andalousie, du Sherry de tradition, un xérès ancestral tout droit récolté sur les coteaux du Guadalquivir. Pépé Jack n’avait jamais pu renoncer à ces bouteilles minces et brillantes, sombres comme les nuits enchantées sévillanes. Les étiquettes sur chaque bouteille annonçaient la couleur :

    « Un bon xérès a deux effets : d'abord, il monte au cerveau, éloigne les tristes et sottes pensées qui l'enténèbrent, délie la langue et l'esprit ; ensuite, il réchauffe le sang et en chasse la pusillanimité et la couardise. » Shakespeare, Falstaff)

Vis à vis d’Ernest, Jack se fit un peu solennel :

« Tu vois mon gros toutou,  tu vois mon Ernest, j’ai bien gagné un peu de repos. Je suis fatigué. Tu me connais, quand je sors ces flacons c’est pour la bonne cause. Ce n’est pas la première fois que j’entame le soir venu une bonne bouteille de ce vieil oloroso de Jerez de la Frontera. Ce vin est de nature géologique, un jus néolithique pour de vrai !  Il a été inventé par les Phéniciens !  ou bien les Romains ? ou les Arabes ?  qu’est-ce que je sais ? Un vin qui a de l’ancienneté et la patine de l’histoire, un grand cru au long cours ! Ce vin m’emporte à tous les coups dans les antichambres de la Mare Nostrum, il me fascine. C’est chaque fois l’Odyssée, les colonnes d’Hercule, Charybde et Scylla, Ulysse et les sirènes, la Galite et les Galitons. Avec ce breuvage, tu ne bois pas seulement de l’alcool, tu bois tout un monde, une civilisation. Il me prend à la gorge au premier verre et m’accompagne jusqu’au  dernier, pendant que je flotte comme un incendiaire dans mes contrées imaginaires, avec des fleuves interminables, des îles lointaines, des forêts profondes, et toute une cohorte d‘âmes damnées d’antéchrists improbables !

"A mesure que prends de l’âge, Je peux de moins en moins m’en passer !  Avec lui,  je parcours les coulisses délabrées de ma mémoire, je revois les séquences mirifiques ou maudites de ma jeunesse, celles des muscles tétanisés et de l’innocence impassible. Tu vas me dire, mon cher Ernest que je fais bien des embarras avec ce pissouet de vigne. Mais il faut les voir ces vignobles des collines andalouses ! Leur raisin est un cépage lumineux, jaune comme des blés trop mûrs, un Palomino fino que des générations d’andalouses ont cueilli et porté sur leurs épaules lascives, oh combien lascives ! »

Black jack avait tiré du coffre un verre à pied à l’ancienne et se versa une généreuse rasade du breuvage.
Avec un brin de cérémonie et beaucoup de nostalgie, il dit :

« Ce soir encore, je bois à la santé de l’Andalousie et des Andalouses ! Tu vois Ernest, la porte est close, dehors c’est le blizzard et la mort, mais dedans, mon chien ! Dedans !  C’est doux et tiède, la porte vibre et la fenêtre craque, les ancrages du toit n’en peuvent mais, et si ça se trouve les murs eux-mêmes vont s’ouvrir. En dépit de tout, le vieux Black, ton Black Jack, ton vieux maître, ne lâche rien ! Il a son poêle qui ronfle et une bouteille de première sur sa table. Le vieux Jack, c’est un as, un solide, il en vu bien d’autres le mâtin ! »

Pépé Black faisait preuve de tendresse pour son personnage, la dernière folie de sa sénilité grandissante. Il en  en avait tellement vu dans sa jeunesse. Il se confiait volontiers dans ces moments sentimentaux au gros Ernest qui devait son nom à un certain écrivain américain. Quand Jack parlait à son chien c’était comme si il s’adressait à l’auteur du  vieil homme et la mer. Comme un fameux métèque de sa connaissance, à vingt ans, Jack avait suivi des tziganes, de la famille de  Django et surtout le fils Babik. C’était lui qui conduisait la Studebaker qui les avait menés d’Ostende à  Paris, puis à Grenade et à Séville. Ils finirent par atterrir à Jérez de la Frontera, en plein pays flamenco. En avant les guitares et les castagnettes !

Tout en vidant son verre, Pépé avait disposé sur les ronds du poêle tout un petit troupeau de berniques, ces patelles qui ne manquent jamais à l’heure des tapas à la boulognaise. Les premiers chuintements de cuisson dispersèrent une forte odeur de marée à travers la pièce.

« Sent moi-ça mon bon Ernest !  ça donne faim, ça donne du goût à la vie, c’est exactement ce qu’il  faut pour accompagner l’aloroso ; aventureux sucré, salé, alcoolisé. »

A cet instant une rafale fit fléchir le toit sous le vent. Jack observa un moment les éléments disparates de son modeste intérieur, attendit en vain d’autres craquements, interloqué, puis se resservit un plein verre. De la pointe de son couteau, il se mit à extraire les patelles brûlantes de leur coquille, en aspirant une de temps en temps, dans un mouvement de langue puisant et bruyant.

« C’est là,  mon garçon continua-t-il en s’adressant à Ernest que j’ai rencontré Luciana, Luciana la Guanche ! Encore une histoire que je ne t’ai jamais racontée. La plus belle de ma vie ! Un vrai roman pour cette époque !  On était toute une smala à courir dans les bodegas, à entourer nos danseuses préférées, à leur faire du charme. A trente ans,  tu ne te fatigues pas des belles gonzesses, une œillade, un sourire en coin, un glissement de la hanche, une ondulation du dos, un frisson de la fesse, tout fait signe, la soie du corsage et la transparence de la robe. Le soleil andalou, au crépuscule,  glisse sur les peaux moites et ambrées. J’étais comme un gamin dans un champ de pêches. Je bandais. Et les femmes, ça les émeut, de voir un grand garçon gai et romantique bander pour elles ! »

 

Jack se reversa un verre en mirant la robe rouge sombre du breuvage qui lui ramenait ses souvenirs tout frais, comme si c’était la veille. Ernest, devenu pour un soir citoyen américain de grande lignée,  bailla en ouvrant la gueule en silence, à demi assoupi. Mais il en fallait plus pour décourager le vieux, illuminé par ses souvenirs incandescents.

 

« Luciana n’était pas la plus jeune mais c’était une femelle de méditerranée, qui savait depuis le plus ancien temps que son capital le plus précieux, c’était son cul plantureux, langoureux, voluptueux, demandeur, prometteur, accrocheur. Il y en avait de plus belles, des garces en apprentissage si j’ose dire, des belles piquantes, aux raisins verts, qui riaient et qui aguichaient. Luciana elle, avait la maîtrise de son art. Elle était géante, avec une tignasse sombre, aux reflets ambrés, son opulente poitrine toujours offerte, en prime sur le reste. Elle érotisait l'atmosphère sans effort, naturellement et chaleureusement… »

 

En vidant son verre, Jack leva les yeux au plafond, interrompu par les rafales de grêle qui s’abattaient sur la bicoque, couvrant le grondement des lames qui se fracassaient sur les rochers des Hagards.

 

« Tu sais mon Ernest, tu n’étais pas encore né à cette époque-là. Le monde était bien trop petit pour moi. Il n’y avait pas de feu assez puissant,  pas de lumière trop vive, pas d’horizon trop lointain, pas de terres inconnues assez étranges. J’ai passé tout un été comme chevalier servant de Luciana, drogué, zélé et empressé, rivé à ses désirs comme les arapèdes que tu vois là,  vivent  collées au rocher. J’étais son violon, son banjo, sa guitare, elle ne ratait pas une corde, pas un octave,  j’en redemandais, elle en voulait toujours plus, et nous lancions des cris au firmament…aux foutues étoiles du ciel violent de Méditerranée. J’étais son petit, son Apollon, elle était basanée, j’étais blond. Elle vantait partout mes qualités phalliques, mon odeur, la couleur de ma semence, son goût, son abondance…Quelle belle pagaille ! »

 

Jack avait une foi absolue dans son xérès, dans le souffle puissant que l’alcool lançait en rafales au plus profond de sa carcasse épuisée. Sous l’effet magique de la liqueur andalouse, la passion toute chaude de Luciana ressuscitait comme par miracle dans l’atmosphère chahutée de la frêle bicoque. Jack avait encore dans les oreilles les chuintements de la robe ouverte de cette femme explosée et explosive. Il ressentait comme si c’était hier dans ses mains moites, la brûlure  incendiaire des mamelles de la Vénus déchaînée, libérée, inventive et généreuse. Si délabré que son corps pouvait être aujourd’hui,  le vieil homme vivait dans sa carcasse usée la tension fulgurante de son sexe depuis trop longtemps abandonné. Il retrouvait de nouveau, comme une vérité définitive, la brûlure orageuse de l’éternelle jouissance…

 

« Cher Ernest poursuivit Jack, regarde-moi bien ! Il me manque la moitié d’une jambe, je suis borgne et mon foie serait en prime atteint d’une cirrhose définitive, m’a-t-on dit à l’Hôtel-Dieu. Malgré tout cela, avec une demi-bouteille de cet absolu nectar d’Andalousie , je me retrouve comme avant, trentenaire véloce, brigand despérado, pirate ! »

 

Pépé but longuement, les paupières gonflées, une larme de compassion pour lui-même prête à poindre. Il s’assit au bord du lit, cala ses oreillers, rapprocha son édredon. Son verre à la main, il laissa patiemment s’éteindre les derniers soubresauts de sa mémoire agitée. Avec un demi-sourire, le vieil homme écouta la chanson tonitruante des éléments déchaînés, ça lui rappelait les dernières goélettes de Djerba, sur lesquelles il avait servi pour pêcher les poulpes, dans des mers mal famées où ils subissaient des coups terribles en pleine nuit qui cassaient tout, les amarres et  les gréements et pendant ce temps-là, tous ces putains de petits moricauds qui voyaient une tempête pour la première fois,  dégueulaient partout entre deux prières !

 

Black Jack liquida son verre d’un dernier trait et se laissa glisser dans ses oreillers. Le rougeoiement des charbons du poêle coloraient l’intérieur. Le vieil Ernest considéra que l’entretien était terminé, il fit trois tours sur lui-même et avec un grand soupir, il s’allongea lourdement pour son quart de veille.


(A samedi prochain pour le 4-)

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