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19/03/2012

Un anniversaire qui compte

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Nous commémorons cette année le cinquantième anniversaire de l’indépendance de l’Algérie et ça m’impressionne. Avec Benjamin Stora que j’aime bien, on parle beaucoup et sereinement à la télé, du drame des pieds noirs et des ruptures des officiers de l’Armée française à cette époque. On passe en revanche très vite sur la centaine de milliers de braves gens anonymes ou pas, qui comme Stéphane Hessel, chargé à cette époque (1963-69) de la Coopération, sont restés sur place où ont rejoint le pays,   à ce  moment crucial du passage de la guerre à la paix. L’ayant quittée tout gamin, Stora n’est retourné en Algérie qu’en 1983. Evidemment le drame des exilés fait beaucoup plus sens dans son esprit que l’action délibérée de ceux qui voulaient  tirer un trait sur les horreurs de la « pacification », cette guerre qui ne voulait pas dire son nom,  et qui avaient décidé de se mobiliser pour la reconstruction, pour la fraternisation et pour la paix. Je vois quand même une petite injustice à ne jamais parler de ces Français là.

 

Il y a cinquante ans,  j’arrivais jeune et beau à Alger,  avec mon épouse à mon bras. Le 20 novembre en tirant nos valises en carton,  nous débarquions du Ville d’Oran, vieux rafiot fatigué et chargé d’histoire. Les paysans normands que nous étions,  découvraient le Sud,  et nos étonnements avaient commencé à Marseille. Nous entrions dans un monde surprenant, plutôt  dépenaillé et  rieur mais souvent sale et insouciant. Mais peu nous importait, nous n’étions pas des touristes et nous ne serions jamais des touristes. Nous venions de quitter notre bonne université avec des études à peine terminées et nous allions  rejoindre le pays porteur de tous les espoirs et de tous les rêves de notre adolescence révolutionnaire.

 

Les gens de notre génération étaient fatigués de la guerre. Le 8 mai 1945 n’avait pas effacé le souvenir des atrocités nazies ni les deuils des morts au combat ou dans les camps. Enfant,  j’ai constitué  avec mes premiers gribouillis  un véritable arsenal, fusils, avions, chars, jeeps, bombes, canons, toute la panoplie y passait, ressemblante, vivante, vécue. Nous avions grandi dans la guerre, et nous ne connaissions le monde que par la guerre. L’Indochine n’existait que par Dien Bien Phu, l’Egypte par l’aventure du Canal de Suez, la Tunisie par l’affaire de Bizerte, l’Algérie par l'affrontement entre les fellagha des djebels et les bidasses des contingents français d’ouvriers et de paysans. Ce conflit fratricide  était  en réalité une guerre inique, asymétrique, horrible et cruelle, avec ses tortures et ses carnages.

 

J’avais seize ans en 1954 et je suis venu à la politique par horreur de la guerre, la détestation du fait colonial, et l’amour immodéré de la liberté. A vingt ans je militais pour l’Indépendance de l’Algérie et quatre ans plus tard , il y a exactement cinquante ans ,  je vivais les accords d’Evian comme une immense guérison . Le jeune homme que j’étais, harassé depuis toujours et sans le savoir par toutes ses contradictions psychologiques et sociales,   voyait enfin l’issue de ses  tourments intimes. La pensée s’était installée dans mon esprit que l’état de guerre était un état naturel, permanent, inévitable. Mes combats personnels touchaient sans que je le sache,  à une sorte de névrose larvée, encombrante et déformante, qui faisaient de moi un révolté permanent.

 

C’est dire qu’en emménageant à Alger dans ce petit appartement du quartier des Sept Merveilles si bien nommé, à deux pas de l’Université, mon enthousiasme et ma passion me poussaient à croire que nous allions entrer dans une grande aventure d’où il ne pouvait naître qu’un monde meilleur. Ben Bella (96 ans cette année) prononçait au Forum tout proche, des discours vibrants à la gloire du peuple et de la Révolution, que nous écoutions avec ferveur. L’Algérie était un pays où les vieux disparaissaient sous des cohortes de jeunes. Les lycées et l’Université étaient pleins d’étudiantes et d’étudiants aux yeux brillants d’espérance, passionnés d’apprendre, subjugués par leur liberté nouvelle. Il n’y avait pas de place pour les petites querelles, les petits dommages personnels ou les difficultés matérielles. Nous n’avions pas un seul regard pour les ruines encore fumantes  de la bibliothèque de l’Université incendiée par l’OAS. Nous ne pensions même pas qu'il fallait venger Mouloud Feraoun et ses amis abattus par les mêmes extrémistes dans un ultime déni de  l'intelligence et de l'humanisme.

 

Nous n’avions d’ailleurs aucun regard sur le passé . Je me suis installé dans le bureau du professeur enfui, en rangeant sans état d’âme ses papiers et ses stylos épars sur la table dans un grand carton, persuadé qu’il allait revenir les chercher le lendemain ou le surlendemain. Nous ne pensions même plus aux meurtres commis quelques mois plus tôt, aux fusillades, aux bombes, aux attentats, aux exécutions sur le trottoir, en pleine rue.  On faisait mine de ne pas voir les soldats français encore stationnés, ni les soldats de l’ALN nouvellement venus, buvant un café à la terrasse de l’Automatic.  Tout l’attirail de guerre disparaissait dans une vague énorme d’espoir : réussir la paix. Botaniste, j’ herborisais par monts et par vaux, seul ou à deux ou trois, dans la montagne, dans la steppe, dans le désert, sans songer un seul instant à ma sécurité. Je me souviens d’avoir découvert la grande sebkha d’Oran avec un pharmacien pied noir, sur les lieux mêmes où des massacres d’Européens avaient été commis . Nous n’en parlions même pas. Nous avions une immense confiance dans l’avenir et rien que pour cet enthousiasme qui a duré quelques années, j’en  remercierai la Providence jusqu’à la fin.

 

Vous l’avez compris, j’étais un idéaliste, mais un idéaliste actif et je me trouve encore bien heureux de compter parmi mes amis actuels des étudiants de cette époque, devenus cadres et hauts fonctionnaires, aujourd’hui à la retraite. La politique hélas, en tout cas telle que je l’entends,  ne pouvait pas faire l’impasse sur la démocratie. Tout ne peut que dérailler quand les chefs petits ou grands mettent à profit leur position dominante pour rafler la mise, truquer les institutions et camoufler les informations. On tombe alors sans s’en rendre compte dans un système ridicule de dictature de Pieds Nickelés dans laquelle ceux qui commandent ne sont que des apprentis sorciers,  humainement incultes. Un tel système ne peut aller que de mal en pis. J’en voulais à Cornelius  Castoriadis et à ses copains de Socialisme ou Barbarie, de n’avoir rien prévu des avatars des après guerres de libération.

 

Le glas de mes rêves révolutionnaires a sonné un matin du 19 juin 1965. Nous étions quatre,  Algériens et Français à mener un safari à l’Osmonde royale autour du lac des Oiseaux, à quelques dizaines de kilomètres de Bône, la vieille Hippone,  patrie de Saint Augustin, l’ Annaba d’aujourd’hui.  Nous avions un temps radieux, comme de règle en cette saison,  qui nous autorisait à bivouaquer loin de la ville et des rumeurs. Ce matin là, trop passionnés par la quête de cette magnifique fougère, nous avons tout bonnement fait naufrage dans un lac de boue, dissimulé à notre land-rover par une croûte superficielle apparemment solide, mais qui a rompu comme de la glace sous notre véhicule. Le secours nous parvint en fin de journée sous forme d’un attelage de six bœufs blancs qui nous hissa hors. Le bouvier magnifique,  impressionnant de calme et de dextérité, composa pour nous un tableau insolite où la vieille époque venait au secours de la modernité. Mais avant de nous quitter il nous informa de la nouvelle du jour : Boumedienne venait de s’emparer du pouvoir par un coup d’état.

 

Sans que j’en décide, à partir de ce jour,  mes idées folles de Révolution se sont fait la malle.  Je n’ai plus cru un mot de la logomachie propre à la République Démocratique et Populaire. En revanche j’ai conservé une fidélité déterminée à ce peuple qui avait si durement conquis sa liberté.  J’ai gardée intacte ma foi dans le développement et le progrès humain de ses fils. Je me suis imaginé en soldat de la paix et de la marche en avant. Je pense d’ailleurs que je me vois toujours ainsi mais en moins romantique. Les mythes révolutionnaires ont laissé durablement la place à une sorte de volonté têtue et patiente, qui m’a toujours convenu, et que j’essaie de conserver et de cultiver en toute circonstance. 

 

Mais mon histoire ne pouvait se réduire à cette conception linéaire de l’existence. Heureusement pour moi,  j’étais ouvert à toutes les surprises et toutes les complexités.  Mon aventure était aussi celle des grands espaces  qui ont exercé sur moi l’effet d’une drogue puissante, en me poussant à l’exploration et à la découverte. J’ai appris en douceur à jouir de l’ ivresse des horizons lointains. Une ivresse faite des senteurs incandescentes des maquis méditerranéens et peinte aux couleurs brutales de l’Afrique. Une autre vie commençait,  poétique, sensuelle et amoureuse, nourrie du bleu de la mer et du ciel, du rouge des terres nues, du violet cru des montagnes,  du moutonnement des ergs, et de l’ondulation des nappes d’alfa sous le souffle brûlant du khamsin. A mesure que je découvrais le territoire, sa géographie et son histoire,  je m’abreuvais sans cesse à ses réalités humaines, faites de pauvreté et de dignité,  toujours à la hauteur de  la générosité de ses femmes et de la bravoure de ses hommes. L’Algérie, terre farouche de liberté,  avait commencé dès cette époque de tisser à chaque instant de ma vie  un réseau de mille fibres, émotionnelles et sentimentales,  qui devait m’en rendre tributaire et captif. Aujourd’hui encore, définitivement.

 

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Photo d'époque


23/02/2010

BHL, roi du toc

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A propos de notre beau philosophe, mon référent maître Cornelius écrivait : « Sous quelles conditions sociologiques et anthropologiques, dans un pays de vieille et grande culture, un “auteur” peut-il se permettre d’écrire n’importe quoi, la “critique” le porter aux nues, le public le suivre docilement – et ceux qui dévoilent l’imposture, sans nullement être réduits au silence ou emprisonnés, n’avoir aucun écho effectif ? » Optimiste, Castoriadis ajoutait néanmoins : « Que cette camelote doive passer de mode, c’est certain : elle est, comme tous les produits contemporains, à obsolescence incorporée. »

 


Et comme un bonheur n'arrive jamais seul, Wikipedia nous rappelle que Pierre Vidal Naquet, Bourdieu, Deleuze, se sont souvent étouffés en lisant le magicien des médias. Sa dernière campagne publique me sidère, il en est encore au fascisme, au stalinisme, au colonialisme et à l'impérialisme, comme si le monde n'avait pas changé depuis mai 68. On cherche en vain dans la pensée de ce gredin intellectuel de quoi éclairer notre malheureuse lanterne. On aimerait qu'il nous parle de la Chine et des autres pays émergents, d'Israêl et de son combat  d'un autre âge. Il préfère la Tchéchénie et la Georgie. Cornélius doit se retourner dans sa tombe,  la camelote n'est pas passée de mode.

 


Imperturbable, ce grand seigneur de l'imposture intellectuelle, se dit de gauche tout en mettant hors jeu le parti qui l'incarne. Il déclare qu'on doit en finir, le plus vite possible maintenant, avec le Parti Socialiste, ce "grand corps malade »  (Ce grand cadavre à la renverse, 2007).  A ses yeux, la gauche doit renouer avec l'essentiel, : l'antifascisme, l'anticolonialisme et l'anti-totalitarisme. Il exprime l'espoir de reconstruire, sur les ruines du parti socialiste, la gauche de demain, moderne et réinventée, avec à la clé une indifférence au social clairement assumée !. On croit rêver en le voyant asséner ces vieilles lunes (qui avaient tout leur éclat il y a un demi siècle) devant des journalistes serviles et médusés . Il est vrai que ce brillant penseur a de quoi, en réseaux, en pouvoir et en dollars, faire tourner les miroirs aux alouettes.

PS/ et je ne parle pas du fameux faux philosophe Botul...