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13/05/2010

Le Cotentin a-t-il encore une âme ?



 

 

Le hameau Cousin.jpgEn ces temps de recherche d'identité, on peut se demander comment ce petit pays perdu peut encore servir de territoire d'appartenance. Que peut nous dire cette presqu'île, insignifiante sur une mappemonde, plongée dans une mer parcourue par les tankers et les chimiquiers ? Qui pourrait encore aimer ce repaire atomique,  tenu comme lieu d'épouvante par les écolos  faiseurs de mode et de politiquement correct ?

Le hameau Cousin de F. Millet

 

Le vieil anarcho-syndicaliste que je suis a jeté par dessus les moulins toute idée d'allégeance et de soumission. Il n'a  plus aucun goût pour  rapporter du bout du monde la terre si lourde qui colle à ses semelles. Il n'a aucune disposition pour  écouter au palais de la Mutualité des vérités inventées rue de Solférino. En réalité lorsque j'ai besoin d' inspiration, je la trouve  plutôt du côté des Unelles et de Viridovix ou bien des  aventuriers danois qui ont débarqué  sur nos plages il y a mille ans, pour baiser nos femmes et piller nos abbayes.

 


Vous allez vous moquer avec raison de cette filiation folklorique, qui pourrait très bien se limiter dans la réalité au compagnonnage avoué avec mon âne du Cotentin. Et pourtant...

Presque sans le vouloir, mais d'instinct, je n'ai pas cessé depuis dix ans de fouiller dans la profondeur des rêves et des cauchemars de l'histoire locale. J'ai réuni au gré de mes envies une bibliothèque et partant, des connaissances, sur l'empilement des siècles, au point de faire du pays qui m'entoure  une sorte de mille feuilles historique, qui prend chaque jour plus d'épaisseur.


La dernière couche en gestation est celle des histoires et légendes populaires qui ont alimenté la prédilection de nos ancêtres pour le merveilleux et l'affabulation. J'y reconnais la verve et la truculence des pêcheurs et des paysans qui ont égayé ma jeunesse. Comment  croire que les fées et les bêtes havettes ont cessé de  hanter nos champs et nos bois ? Je suis certain qu'aujourd'hui des sorcières se cachent dans le bocage et exigent d'être exorcisées et je suis convaincu que des adeptes du sabbat se rendent nus dans d'orgiaques cérémonies. Comment pourrait-on vivre sans eux ?


Si belles que soient nos côtes, nos havres et nos plages, si opulent que soit notre bocage, si attendrissantes que soient nos humbles églises toujours en prière, si rustiques et solides que soient nos châteaux et nos manoirs, toutes ces images ne seraient que peu de choses si elles n'étaient  pas l'illustration du reste. Le reste c'est l'âme du pays elle-même,  qui a toute la profondeur des récits d'Ordéric Vital, des poèmes de Robert Wace , des fulgurances de Barbey et des peintures de Millet ou de Fouace.


Plus je tourne autour de la question, plus je me rends compte qu'ils sont bénis, les clercs qui ont la liberté matérielle et morale de contempler l'étendue du passé et de discuter à longueur de jour avec les vieux morts dont il ne subsiste même pas un caveau. Les illustres défunts éclairent comme autant de lanternes sourdes  les replis mystérieux et envoûtants de l'âme du Pays.


Qu'on ne me dise pas que le reste du monde ne m'intéresse pas, bien au contraire. Malgré tout, je l'observe à travers ma lorgnette de paysan et je le trouve un peu  étrange, comme un cousin  perdu de vue, qu'on n'est pas obligé de fréquenter tous les jours. A moi de me souvenir  que ma perspicacité se limite à l' horizon de ma pâture villageoise, si belle en herbe en ce mois de mai et si haute en couleur.