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10/04/2010

La bataille des mots

la bataille des motsWEB.jpgCertains se sont émus de me voir évoquer une recette de cuisine à propos de mes digressions sur les ecclésiastiques pédophiles. Je ne crois pas que cette incongruité a altéré si peu que ce soit la gravité du sujet. Si elle a pu faire sourire certains de mes indulgents lecteurs, je m'en félicite, car le but était bien de garder, à propos de nos enfants, la tendresse amusée qui convient. On sait comment, nous les anciens, qui scrutons des horizons définitivement limités, formulons des voeux pleins d'espoirs pour ces gamins qui portent en eux toutes les facettes du futur.

 

Il est toujours possible d'être mal compris. J'aurais pu utiliser des mots de mitraille qui déchirent les soutanes et renversent les autels ; envoyer des salves au canon pour abattre les clochers et ne laisser que des ruines de la basilique Saint Pierre. Plus encore, j'aurais pu entonner les cantiques et les litanies que psalmodient les douairières à voilette dans le choeur des chapelles, et utiliser des mots qui sentent la cire et l'encens pour mieux les retourner contre l'église. Après avoir répandu le fiel et l'humeur, j'aurais alors décidé que plus rien ne devait subsister de l'ancien monde .

 

Il y a déjà très longtemps que j'essaie de corriger le tir et d'éviter les gros boulets. En ce début de printemps, j'aurais pu, pour Pâques, me contenter de mots verts et tendres, de mini-salades ou de navets nains. Mais je n'ai pas de goût pour ces nourritures de gazelles qui craignent l'embonpoint. Je préfère le plomb des mots simples et drus, de poulet rôti ou de filet de boeuf. Ces mots sans ambiguïté  servent loyalement leur cause quand ils sont bien préparés et sautés vigoureusement dans leur jus.

 

J'aime aussi y mélanger, quand je les trouve, des vieux mots qui brillent encore sous leur patine. Ils parfument les pâtés élégants de venaisons chassées des sous bois. On y trouve des champignons rares et des mots à coulisse qui passent d'un fourré à l'autre le temps d'un éclair. Il faut malgré tout se garder de l'afféterie qui va puiser dans les vieux châteaux de la littérature classique. La culture affichée n'est que de la cuistrerie et les mots oubliés sont les meilleurs quand ils réapparaissent sans crier gare !

 

Mais ce que j'aime par dessus tout ce sont les mots marins qui nous viennent de nos lointains ancêtres scandinaves. Ce sont des mots qui voyagent et qui viennent gonfler les voiles de notre frêle esquif d'écriture. Avec eux on peut naviguer d'île en île ou bien rester échoué sur le sable au gré du balancement des marées. Les mots de la mer sont des valeurs sûres, qui n'ont jamais trompé leur monde et qui font plaisir même quand il y a blessure.

 

Ainsi les mots simples qui ne craignent pas le quotidien, les vieux mots qui n'en finissent pas de faire leurs preuves et les mots du grand large qui ouvrent les horizons, sont ceux que je préfère quand je fais le marché du vocabulaire. Avec eux on peut remplir une marmite sans affectation et se lancer dans la tentative gastronomique. Mais attention, il suffit d'un rien, un poil trop de suif, ou bien un manque de sel ou d'épices et tout est raté. Ces choses là  arrivent aussi quand on choisit de la chevrotine pour tirer sur des mouches ou bien encore quand les cartouches font long feu. Au lieu d'une époustouflante matelote vous servez un brouet qu'on croirait sorti de la gondole des plats tout faits du super marché d'à côté.


De temps en temps, lorsque je manque de mots bien trempés pour fabriquer mon discours, je me dois de garder l'arme au pied. Si la confiture ne prend pas ou  si le soufflé s'effondre, la faute m'en incombe et je ne peux m'en prendre qu'à moi même. Il y a des amuse-gueules ou des chansons du coeur qui ne peuvent pas se dire avec du vieux pain de munition.