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25/07/2011

Mon frère bien-aimé

Jean.jpgIl est mort la semaine dernière, sans prévenir, en solitaire, mystérieusement, comme il a vécu. Il n’y avait pourtant pas d’homme plus entouré que lui, avec sa famille proche au bout de la rue, ses amies et ses amis pas loin, et toujours ses petits enfants disponibles comme des fleurs de jouvence. Tous étaient dévoués et prêts à faire n’importe quoi pour lui faciliter la vie. En dépit de tout cela, il a une dernière fois déjoué les fidélités et rembarré les inquiétudes, pour mourir en secret comme un entêté du haut de ses soixante quinze ans,  debout, sans sollicitude, sans phrases, et sans autre alternative.

 

Je ne sais toujours pas si j’aimais mon frère. C’est difficile à dire. En réalité il faisait partie de moi. J’ai souvent cru qu’il pouvait remplacer le père que nous n’avions pas eu. Il n’en a jamais accepté le moindre faux semblant. Ce n’était pas dans sa nature. Il était indifférent à l’ordre familial ou social, au moins en apparence. Il avait des lubies, des passades, des absences, des désordres, des oublis prolongés. Je n’ai jamais réussi à le comprendre, ni dans la théorie, ni dans la pratique. Je lui en ai souvent voulu de ses injustices et de ses incohérences, qui nous séparaient parfois comme si nous avions été des étrangers.

 

C’était pourtant un bon homme. Il savait être accueillant, raconteur d’histoires toujours intelligent,  et inlassable cuisinier. Sa sensibilité pouvait le rendre infiniment aimable et attachant. Il était généreux. Il aimait rendre service. Il se montrait en toutes circonstances secourable aux faibles et insensible aux honneurs. En réalité il était parmi nous sans y être.  Convenable en toutes circonstances, il ne s’engageait à rien et parcourait le monde de sa vie privée d’une manière fort embrouillée, assez illisible, tout à fait supportable pour ceux qui ne lui demandaient rien. Pour les autres,  il était préférable de garder un quand à soi qui pouvait servir de sauve-qui-peut, in fine.

 

Jean n’écartait rien. Il additionnait tout. Mais il y avait un temps pour chacun, comme dans un cycle lunaire. Mon frère était lunatique. Tout au moins l’ai-je vécu comme tel. Je lui pardonnais à cause de son humour et de son invraisemblable détachement des gens « comme il faut ». Malgré tout, à mesure que je réalise qu’il nous a quittés sans retour possible, je sens déjà naître une légende dans mon vieil esprit racorni. Elle s’y fait jour comme une évidente étincelle de vérité, destinée à entretenir la flamme du souvenir et à nous rassurer tous. Mon aîné avait une exceptionnelle grandeur d’âme qui touchait à l’absurde et qui séduisait tout le monde. Il ne ressemblait à personne d’autre et tutoyait les poètes en secret, sans y croire,  et en le dissimulant bien. Il  était un champion qui courait dans une catégorie privilégiée que je crois connaître : celle de la liberté.

 

 PS/ Jean a demandé à être incinéré. Ce sera fait le lundi 25 juillet 2011 à 17h30

10:58 Publié dans Actuelles | Lien permanent | Commentaires (1) | Tags : mon frère, décès | |  Imprimer