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02/11/2011

Au Royaume des Allongés

 

 

cimetière.jpgLa douceur du temps, la lumière sur la mer et les ors de la forêt d’automne nous illuminent. On se dit qu’il ne va pas être trop dur de rentrer dans l’hiver. En tout cas la météo nous offre un répit bienvenu. C’est que la Toussaint est chaque année  une porte bien froide pour rentrer dans le Royaume des Allongés. Je ne sais pas ce que vous en pensez,  mais les étalages de chrysanthèmes et de cyclamens ne font rien pour me remonter le moral. Une impression de déjà vu. L’image d’un rituel. Et moi je suis réticent à toute sorte d’habitude ou de convention. J’ai toujours cherché mon salut dans l’inédit, dans la remise en question de la pensée unique et dans l’examen sans concession  des comportements routiniers. C’est sans doute pour ça que je me sens pas à l’aise dans les migrations des multitudes, que ce soient les cérémonies funéraires ou les matchs de football.  Quand on est plus de deux… chantait Brassens.

 

Il n’empêche. Penser aux morts nous procure une sensation vertigineuse. Un impressionnant raccourci du temps. Mon père par exemple, que je n’ai jamais connu, qui ne m’a donc laissé aucun souvenir, ni de sa voix, ni de son regard et qui est mort quand il était encore un gamin, seul ou presque, dans le froid de la guerre, a joué un rôle dans ma vie absolument considérable, juste par son absence. Voilà un mort qui a eu une influence démesurée, en creux. Est-ce que cela veut dire que ma petite enfance était tout juste pleine de trous comme un gruyère mal préparé et que personne ne pouvait les combler ? Aujourd’hui du haut de mon troisième âge, j’en suis convaincu.

 

Ce qui ne veut pas dire que mon père vivant eût été le baume à tous mes manques. Il serait peut-être devenu la source de désagréments et de mystifications encore plus difficiles à résoudre. Sa simple mort, survenue avec l’auréole du « Mort pour la France » inscrite pour de bon sur le Monument aux Morts, était quoiqu’on dise une sorte d’équation simpliste, banale à souhait, bien que très affligeante pour ses proches et surtout pour lui. Aristide mérite donc bien son chrysanthème annuel.

A part ce mort tout à fait particulier qui m’a considérablement dérangé par le vide qu’il m’a laissé, il y a toute une cohorte d’allongés à qui je suis redevable de mes heurs et malheurs. Ma grand mère, mon grand père, ma mère, mes oncles et mes tantes ont tous ensemble tissé le cocon familial qui m’a offert mes premières galoches et m’ont coiffé de mes premiers chapeaux. Ils sont tous couchés au même endroit à vingt toises de la rivière. Un peu plus tard, mes professeurs, à l’adolescence, m’ont infligé plus de peur que d’admiration, en général. Les plus belles m’ont fait rêver, les plus originaux m’ont fait rigoler, tous ont réussi à me faire apprendre des bribes. Ils sont maintenant alignés, tous ou presque au champ d’honneur de l’éducation.

 

Par la suite, m’asseoir sur les bancs de l’Université fut le plus grand  honneur de ma vie. J’avais un respect sans bornes pour les Maîtres qui officiaient dans les amphis. Leur autorité suffisait à m’obliger  à bûcher et à mémoriser. J’avais la vague conscience que je passais d’un monde dans un autre et que les caches (= chemin creux) de mon bocage natal débouchaient sur  la pensée, le savoir et donc la liberté. En entrant moi-même dans le sérail fantassin de la science, il m’a bien fallu déchanter, j’étais entouré de Trissotins minuscules, dont bien peu pouvaient me secourir. J’ai trouvé des naïfs, des ambitieux, des m’as-tu-vu, quelques modestes, pas de génies. Paix à leurs âmes.

 

A ce stade de mes souvenirs tournés vers le Panthéon de mes allongés personnels, je dois faire une place à Bill, venu de l’autre côté des Amériques, de Berkeley pour tout dire. Celui-là, bien qu’alcoolique et âgé m’a tout appris de la sûreté et de la rigueur du raisonnement. Bill était un immense professeur connu du monde entier pour des travaux de biologie. En quelques semaines, sans qu’on se le dise, nous avons développé une amitié durable en travaillant de concert sur nos champs d’observation. Nous ne parlions pas la même langue et pourtant il m’a appris la valeur d’un mot. Nous n’avions pas la même expérience et il m’a appris le poids d’un fait. Avec lui le monde m’est devenu intelligible. Bravo Bill (Prof. W. Snyder), dors en paix, souviens toi des bouteilles de Johny Walker, black label que nous avons vidées ensemble, en si belle intelligence ! Rêves-tu encore de cette indienne nue qui dansait sur le comptoir ?

 

Et pour finir, je ne peux pas laisser dormir ceux de mes collègues qui ont lâché la rampe mal à propos, avant moi, alors qu’ils étaient plus jeunes. Patrice avec lequel j’ai partagé vingt ans d’aventures sahariennes et de substantielles navigations et le dernier compagnon, il y a tout juste un mois, Gérard le grand barde breton, qui fut le soutien et la consolation de ma réintégration dans l’Université française. Voilà deux disparus qui demeurent présents à chaque instant, vivants, positifs, debout, avec leur rire et leur humour, débordants de sève et de vitalité. Ils sont  deux vrais grands arbres de ma forêt personnelle, dans laquelle je me promène sans cesse, le sourire aux lèvres.

 

La Toussaint et le soleil permettent de penser aux morts avec une sorte de gaieté gourmande. Ceux là au moins ont franchi la grande barrière, ils n’ont plus de souci à se faire. Ils connaissent tout de la vie. Mon frère aussi, il a déjà du oublier le froid du passage à trépas. Mais moi, il me reste tout à apprendre. Tout d’un coup je me sens le petit jeunot de la bande, celui qui ne sait rien. Malgré mes efforts, j’éprouve  beaucoup de difficultés à soulever le petit coin du voile noir derrière lequel s’ouvre le four funéraire. J’imagine que dans le meilleur des cas,  c’est comme de prendre un coup sur la tête ou bien de s’endormir et d’oublier de se réveiller. En homme d’action je me dis qu’ il faut le voir pour le croire. Attendons.