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01/03/2013

La dignité humaine

 

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Voilà que le vieux  poète nous lâche, parti pour son dernier rêve, celui de l’au-delà. Nos routes s’étaient croisées deux fois, la première, il y a cinquante ans quand il organisait les débuts de la coopération algéro-française, avec des gens comme A. Mandouze ou Blanc-Lapierre et bien d’autres. La deuxième, beaucoup plus tard  à Ghardaïa dans un séminaire ouvert en pleine crise du terrorisme islamiste. J’étais ébahi de constater  que la question centrale n’était plus le développement économique, mais la querelle identitaire et religieuse. Plusieurs des participants algériens, collègues ou amis,  ont péri par la suite sous les coups des djihadistes. Le vieux lion était là, toujours souriant, bienveillant, accueillant, magicien d’équilibre dans un chaudron bouillonnant. Son regard suffisait pour rassurer car il voulait écouter, entendre, comprendre tous ses interlocuteurs. Comme il l’a toujours fait, je le crois, il renvoyait à chacun l’assurance de sa considération et le persuadait de sa libre existence et de sa  dignité.

 

Il n’y a pas d’autre secret pour que la vie en société soit acceptable. Il faut accorder à chacun  son véritable statut d’être humain quelles que soient ses différences, son importance, sa force et son âge. N’en déplaise aux tenants du libéralisme qui veulent que le plus fort gagne. Cette discrimination  par les rapports de force  est  contraire aux exigences de l’humanisme moderne et à l’évolution historique de la pensée de nos philosophes. J’ai cru comprendre avec « Indignez-vous ! » que c’était la leçon que S. Hessel voulait rappeler et communiquer à tous ses lecteurs. Le grand succès de son texte nous prouve tout simplement que beaucoup de gens et singulièrement les jeunes attendaient ce message et souhaitent un vrai changement dans les mentalités consuméristes et égoïstes  de notre époque. Couronnées en France par l’ère sarkozyste mais enracinées dans la chute du mur de Berlin et la déconfiture de la pensée sociale, les idées libérales de Thatcher et Reagan ont provoqué des dégâts dans les consciences.

 

Je ne suis pas sûr que les syndicats ou les partis aient saisi l’importance de l’enjeu au cours des dernières décennies. On se retrouve aujourd’hui avec des  gens fatigués de cette lutte pour la vie et du vocabulaire guerrier utilisé par les tenants de la conquête impossible du bonheur par l’argent, la puissance et le pouvoir. Ils sont harassés par la dénonciation permanente des adversaires politiques, des immigrés, des musulmans, des assistés sociaux, voire des vieux et des malades, coûteux et inutiles. Une certaine élite, dégagée des contraintes nationales et des frontières, a pris le vrai pouvoir à travers la machinerie des  affaires, la finance électronique et les paradis fiscaux. Elle nous propose aujourd’hui comme un idéal la vie de nabab, avec son consumérisme de luxe et son cinéma médiatique.

 

Nos sociétés occidentales ont plongé dans le cynisme, l’égoïsme et la communication, qu’on appelait tout bonnement hier la réclame. Les champions dela com hantent les bureaux ministériels et même l’Elysée. Les méthodes d’aujourd’hui sont perfides, on vous vend n’importe quoi, on vous trompe sur beaucoup de choses, on vous conduit patiemment dans la nasse qu’on a choisie pour vous. Seuls les intellectuels aguerris sont capables  de déjouer ces trompe-l’œil et de pointer les amalgames. Cette substitution quotidienne des vraies valeurs par celles de l’argent et des  apparences, corrompt les parties les plus vulnérables de notre tissu social. On remplace la création par la consommation, la liberté vraie par des miroirs aux alouettes. Tous nos jeunes veulent être des stars du foot ou du spectacle, des big boss à l’américaine roulant dans des limousines sorties d’Hollywood.

 

Seuls les poètes comme S. Hessel sont assez fous pour appeler à la révolte, pour proclamer à la face du monde que la vérité humaine est ailleurs, et que l’humanité vaut mieux que ça. Cet homme qui venait  de loin, de très loin, dans l’histoire du dernier siècle pouvait étaler les preuves de son courage, de son intelligence et de sa foi dans l’humanité. Il avait assez d’atouts malgré son âge et son indépendance  idéologique  pour convaincre de sa véracité et de sa solidité. Personne n’a pu le déconsidérer, le moquer ou le trahir comme il est habituel de le faire quand les marchands du temple se sentent menacés. En réalité il était plus vendeur qu’eux, il devenait un géant parlant à la foule des nains. J’ai lu quelque part que Hessel était persuadé que ses idées allaient lui survivre. Sincèrement je le souhaite, mais il faut encore que des meneurs de troupeau reprennent le flambeau, et clament partout le message de la dignité pour tous.

 

Il faut arrêter de se laisser mener par le bout du nez pour quelques euros, savoir qu’il vaut mieux apprendre à labourer plutôt que d’exiger chaque matin la multiplication des pains et leur distribution gratuite. Pour nos enfants les valeurs de l’esprit sont supérieures à toutes les autres aux chaussures Adidas et aux fringues Nike. Une société qui ne pense qu’à se remplir les poches et à sacrifier son avenir au veau d’or, sans souci ni pour les autres êtres vivants ni pour la planète qui n’en peut mais, est une société décadente, au futur interdit. Sous les cendres du vieux sage, il faut que demeure gravée son exclamation rassembleuse et prometteuse : « Indignez-vous ! »