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08/03/2012

Nos amies les bêtes...

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Moutons de la steppe en Algérie


La polémique sur la viande halal ou casher n’a qu’un intérêt, celui de soulever la question de la souffrance animale. Comme petit paysan ayant grandi dans un milieu où, comme beaucoup d’autres familles, nous pratiquions l’autosubsistance avec basse-cour et  jardin potager, je peux témoigner que nous exercions l’abattage domestique sans complexe. Nous étions de bons catholiques mais sauf exception,  la souffrance animale n’était pas tenue au rang des péchés même véniels de la panoplie ecclésiastique. Ce n’est donc pas chez les cathos que j’ai appris à ne pas faire gueuler d’épouvante le cochon gras exécuté dans l’arrière cour, ni à faire mieux que de cisailler la langue du poulet ou d’arracher l’œil du lapin. Les abattoirs de campagne étaient d’une saleté repoussante et les images de bovins maltraités dans les abattoirs ou pendant leur transport étaient et sont toujours d’une cruauté exaspérante.

 

Face à ses images qui ont nourri mon imaginaire depuis mon enfance, qu’en est-il des pratiques juives ou islamiques ? En ayant vécu vingt cinq ans dans un pays musulman, je ne me suis jamais posé la question de savoir si la viande était halal ou pas. Elle l’était forcément et je peux témoigner que pendant tout ce temps, où je n’ai pas fréquenté que des palaces loin de là,  je n’ai eu à souffrir d’aucune Escherichia coli, comme disent les journalistes aujourd’hui. Voilà pour l’hygiène,  qui dépend avant tout de la perspicacité et de l’assiduité  du vétérinaire inspecteur des viandes. Mais je voudrais apporter un témoignage précis sur la souffrance animale demeuré bien clair dans ma mémoire,  et qui va au delà des impressions folkloriques.

 

Dans les années 1970 j’ai eu l’occasion d’accompagner un ami qui faisait une thèse portant entre autres, sur les circuits d’alimentation de la ville d’Alger qui devait bien compter déjà plus d’un million d’habitants, surtout consommateurs d’ovins. A cette époque les troupeaux de moutons élevés dans la Steppe et sur les Hauts Plateaux, dont la chair est  d’ailleurs délicieuse, remontaient à travers l’Atlas Tellien pour se concentrer à Boufarik à quelques dizaines de kilomètres au sud de la capitale. Les troupeaux arrivaient à pied le plus souvent,  pour se présenter à l’abattage à la nuit tombée, dans des grands hangars destinés à cet effet.

 

Nous faisions un travail d’enquête pour essayer de dénombrer les animaux, abattus chaque jour pour alimenter la grande ville. Il y en avait plusieurs milliers qui arrivaient en grands troupeaux,  par monts et par vaux,  conduits par leurs bergers. Les agneaux destinés à l’abattage pénétraient dans les hangars guidés par les bergers sans plus de contrainte évidente et s’alignaient à plus de cent,  serrés l’un contre l’autre la tête au dessus d’une longue rigole en faïence où l’eau courait. Les chargés d’exécution, les tueurs, probablement titulaires des obligations consacrées, assez patibulaires, habillés d’un lourd tablier de caoutchouc noir et d’un collier de couteaux bien affûtés, remontaient ces files d’un pas bien balancé  en tranchant les jugulaires au passage, apparemment sans effort. Sans cris, sans agitation les animaux s’affaissaient sans avoir témoigné d’aucune  souffrance. Rappelons nous que les candidats au suicide qui s’ouvrent les veines ne montrent pas davantage de panique ou de douleur.

 

Chacun sait que les animaux stressés ne font pas de la bonne viande. La même technique était utilisée pour les vaches et les chameaux. L’exécuteur passait à côté d’eux qui stationnaient sur l’aire carrelée, sans entrave ni bousculade et d’un couteau précis,  faisait pisser le sang. L’animal ne s’en apercevait pas jusqu’à ce que quelques instants plus tard, il tombe sur les genoux et passe de vie à trépas,  j’oserais dire en douceur. Ce qui m’avait frappé à l’époque c’était cette sorte de quiétude affairée, cette facilité décontractée qui faisait passer ad patres des milliers d’animaux sans qu’ils en tétanisent d’angoisse comme je l’ai vu faire dans des abattoirs dits modernes.

 

Le secret de cette pratique était qu’on prenait son temps et qu’on respectait les animaux dans leurs habitudes et leur instinct. Je témoigne que même dans cet endroit de violence et de cruauté on respectait la nature sans vouloir gagner du temps, des bénéfices et de l’efficacité comme aujourd’hui. Ma conviction c’est que la défense et le respect des animaux ne tiennent pas aux pratiques religieuses fussent-elles désuètes comme le pense F. FILLON, (une religion peut-elle devenir obsolète ?) mais à la part d’humanité qu’on peut projeter sur eux. Quand à ceux qui voudraient faire croire que la religion musulmane est faite d’outrance et de cruauté, en pratiquant l’amalgame avec des islamistes agités et violents dont le péché mortel et historique est d’instrumentaliser la religion à des fins de pouvoir, ils commettent un grave contre sens. L’islam vrai est au contraire une école de douceur,  de sang froid et de maîtrise de soi, de laquelle j’ai souvent appris, même si je n’entends rien à la foi, qu’elle soit de cette religion ou d’une autre.

 

Mais pour revenir à notre propos, je pense malgré tout que l’industrialisation de l’abattage, qui pousse les animaux à la matraque électrique pour  les faire entrer dans une sorte de chaîne de mort où ils finissent comme dans « L’aile ou la cuisse » broyés et stérilisés dans des boites de fer-blanc, est bien  l’organisation d’une véritable terreur. Celle qui fait vraiment peur. En traitant ainsi des animaux on se prépare à n’avoir pas plus de considération pour nos frères humains. J’ose à peine y penser,  mais l’ordre et la discipline germanique n’ont-ils pas déjà commis l’indicible ? C’est quand même un comble que la question soit mise sur le tapis par un Front National dont on a souvent relevé les résurgences nazies. Dans quel sens veut-on faire tourner le monde ?

 

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La  mort du cochon, fusain et pastel de François Millet (vers 1867)


 

 

10/02/2012

Les civilisations, la guerre et les enfants

 

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 Guernica (1937)


On va m’accuser de faire du pathos à bon compte, car tout ce qui touche les enfants émeut le citoyen ordinaire. Il n’empêche qu’en voyant hier des petites filles de Homs s’enfuir de leur maison par crainte des obus, j’ai eu un coup d’émotion qui ne me lâche plus depuis. Ce n’était pas tant de voir fuir les enfants mais d’observer  parmi eux des adultes paniqués qui couraient s’abriter, sans se préoccuper des petits. Personne pour leur donner la main, pour les pousser devant, pour les protéger de la terreur, pour les rassurer en leur offrant un peu de calme. Cette scène de guerre m’a rappelé celles que j’ai vécues en 1944, au milieu des fusillades, sauf que sous la mitraille ma mère s’était couchée sur moi pour faire bouclier. J’ai revu en pensée la photo de la petite vietnamienne fuyant nue les bombes américaines, j’ai revu aussi les images du garçon palestinien tué dans les bras de son père. Ce sont des photos symboliques qui soulignent avec puissance les déraillements des hommes englués dans leurs systèmes politiques et leur folie meurtrière.

 

La séquence sur le drame des enfants syriens pris dans une guerre civile imposée par leurs propres chefs n’a duré à la télé que quelques instants. Les infos enchaînaient sur la phrase de Guéant remettant au premier plan la guerre (le choc) des civilisations. Cette phrase inepte aurait sans nul doute du s’écraser dans le silence honteux de ceux à qui elle était destinée. Il n’en a rien été. Ceux de nos compatriotes qui ne sont pas de pur sang gallo-romain et pas seulement eux,  heureusement, se sont sentis agressés, stigmatisés. La réponse du député de la Martinique a rappelé au Ministre de l’Intérieur que toutes les civilisations avaient leurs zones d’ombre et d’horreur. Malgré son sourire carnassier Guéant s’est rendu compte qu’il avait professé une énormité, et j’ai trouvé qu’à l’image sa crânerie s’est muée tout d’un coup en rire jaune, face au tumulte. En fuyant le Parlement,  Fillon pouvait cacher sa honte et son désarroi, même si il les avait dissimulées sous une bonne couche d’indignation sur jouée.

 

Quoiqu’on dise, il y a à droite, y compris dans celle qu’on a coutume de qualifier de républicaine, une bonne quantité de xénophobes, en particulier quand il s’agit des « arabes » musulmans. Ce racisme là est de bon ton, on l’évoque à mots couverts dans les salons car il est toléré entre amis de la même éducation, où  on partage une certaine connivence arabophobe, surtout  anti-maghrébine. Les gens de ma génération,  issus de l’Algérie Française, de l’OAS et de l’armée ont pendant toutes ces décennies entretenu le mythe du fellagha au couteau entre les dents, paresseux et parasite. Les milieux juifs ordinaires surtout sépharades, spontanément sionistes dans leur défense d’Israël,  déversent également une bonne dose de haine anti-arabe dans notre société. De temps en temps pour preuve, on prend sur le fait des responsables politiques qui ont toutes les difficultés ensuite,  à noyer le poisson en refusant d’assumer publiquement leurs obsessions ethno-raciales.

 

Pour avoir vécu et travaillé vingt cinq ans en Algérie, au sein de la population, par monts et par vaux, souvent seul et en toute sécurité, j’ai appris à connaître la civilisation arabo-musulmane et j’ai reçu d’elle beaucoup de vertus et de philosophie. J’ai appris des gens, pas des bourgeois ni des intellectuels,  mais des paysans et des pères de famille ordinaires,  le respect de l’autre, surtout quand il est différent de moi,  la politesse,  la patience, le sang-froid, la décence, l’endurance qui font mieux toujours que la force et la rage. J’ai toujours donné sans réserve ma  confiance à  ces êtres humains saisis par la main de Dieu, sans avoir moi-même l’ombre de la foi. En retour les gens du Coran m’ont appris le respect du croyant et de toutes les religions du livre, tout en m’acceptant comme  agnostique et laïc, ce que je ne cachais jamais. Tout ceci pour dire que des provocations du style de « notre » ministre de l’Intérieur, m’apparaissent comme des déclarations de guerre, d’une guerre psychologique qui contribue à diviser profondément notre société. Nous n’avons pas besoin de cela aujourd’hui,  alors que nous connaissons les difficultés sociales que l’on sait dans les quartiers pauvres périurbains.

 

Je dis donc à Guéant et au Président Sarkozy son employeur, que leur devoir n’est pas de dresser les citoyens les uns contre les autres mais au contraire de les rassembler et d’œuvrer à la compréhension mutuelle. Nos sociétés démocratiques ne valent que par leur tolérance. Tout manquement est inique et inepte. Toute attaque politique injuste conduit à des rancoeurs, des affrontements, des cristallisations d’antagonismes qui mènent aux luttes larvées et aux guerres souterraines, quand elles ne finissent pas par de la violence, du terrorisme et des guerres ouvertes. Avec ses airs de chanoine retors, Guéant devrait bien réfléchir à la responsabilité des hommes publics. Une provocation en appelle une autre et une injure ne reste jamais sans réponse. J’appelle ça de la politique de cour d’école et Dieu sait combien nos enseignants ont de difficultés pour faire cesser les violences sous les préaux.

 

C’est justement à cela que veut s’attaquer François Hollande dans son programme ambitieux pour l’école. Pour les gens modestes, l’école est la seule voie pour accéder à une vie meilleure, sauf à se constituer en gangs hors-la-loi. Réussir l’école pour tous est bien la première ambition d’une nation qui se veut civilisée. Qu’on l’entende comme on veut, la phrase de Guéant flatte les peurs de la droite la plus rétrograde et va à l’encontre de ce bel objectif. Toutes nos sociétés souffrent de la violence, et l’honneur de l’homme moderne est de lutter contre. N’oublions pas que les premiers à en pâtir sont justement nos enfants, et que c’est par notre exemple qu’ils pourront se faire à l’avenir les avocats de rapports humains pacifiés.