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20/01/2011

Le jasmin dans ses terres

ENFANTS-d'alger.jpgLe jasmin est une fleur délicate, élégante et parfumée. Elle est le symbole de la jeunesse et des tendres sentiments. Sa floraison aux premières années de l'Indépendance, dans mon quartier  des 7 Merveilles  à Alger , était un enchantement. Hélas depuis  des années,   la guerre, l'urgence  et les violences ont ravagé ses terres. Les squares se sont étiolés au pied des immeubles surpeuplés. La rage et la misère ont piétiné ses plates bandes et les enfants fatigués n'ont cessé de verser des larmes devant le béton et le macadam qui ont envahi la ville.

 

Aux quatre coins du Maghreb,  hantés par la croissance démographique qui rassemblait dans les plus petits villages des hordes d'enfants cheminant vers des écoles improbables, le spectacle était le même. On finissait par le confondre avec la figure obligée de l'indépendance, du progrès et de la modernité. Pendant tout ce temps on était sans cesse en retard d'un combat. Il n'y avait jamais assez de salles de classes, jamais assez  de lycées en chantier, jamais assez d'universités en projet. Il a pourtant fallu tous les construire et ajouter des hôpitaux, et des routes et des trains. Il fallait toujours plus de blé, de lait, de médicaments et plus de logements. Pendant trente ans une course poursuite était lancée dont on comprenait qu'on ne verrait jamais la fin.

 

Dans ce contexte, on était indulgent pour les politiques. Peu mporte la démocratie, si le peuple mangeait à sa fin et pouvait apprendre à lire et à écrire. Les enjeux étaient sans commune mesure avec les petits tracas des vieux pays développés. Imaginez un pays qui triple sa population en trente ans !  Cela explique sans doute que les citoyens de ces pays ont montré plus de patience que d'autres devant l'absolutisme, la corruption et l'injustice. Privés d'information critique et de vraies comparaisons, ils en ont perdu leur  identité vraie dans un islamisme intrusif et cruel . Ils en ont oublié l'odeur ennivrante du jasmin. Ils ont été contraints de  ranger ces fleurs magnifiques et indispensables au rayon des pertes et profits.

 

Jasminum_officinale.jpgCe n'est pas par hasard que la révolte est née à l'Est. Depuis tout le temps, la Tunisie est considérée comme la contrée la plus douce du Maghreb, la moins montagnarde, la plus fleurie, la plus maritime, la plus riante et la plus accueillante. Les gens se sont tout d'un coup souvenus des opulentes floraisons parfumées du jasmin et de la fierté de vivre libres. Ils ont soudain compris que rien ne justifiait le joug de l'injustice et du mépris que leur infligeait un clan sans génie. Ils ont les premiers, donné le signal de la révolte. En quelques jours ils ont mis en fuite un pouvoir, dont on mesure aujourd'hui   la ridicule faiblesse et la veulerie.

 

La question est de savoir si les étincelles de la liberté peuvent enflammer les esprits algériens qui sont si proches et tout aussi repus de souffrances, de sacrifices et de misères. Le pouvoir actuel y est d'évidence tout autre, moins élémentaire qu'en Tunisie et mêlé aux militaires,  ramifié en plusieurs clans, plus retors les uns que les autres et plus forts qu'une simple tribu de salon de coiffure. Mais je ne crois pas que les  profiteurs du système, le plus souvent imbibés de bière et étouffés de richesses émollientes, témoignent de plus de résistance et d'efficacité d'organisation.

 

Ce qu'on peut redouter, en revanche, c'est le manque d'unité du peuple. Pays immense et divers, encore mal installé dans des villes toutes récentes, l'Algérie est  parcourue par de fortes solidarités familiales, claniques ou ethniques, drainant des antagonismes toujours vivaces. On peut craindre que les  citoyens  soient incapables de se rassembler dans la non-violence, le bon-sens et le respect de chacun, en dépit du monceau de souffrances accumulées et des horreurs d'une guerre civile,  encore si présente dans les esprits.

 

Cependant,  aujourd'hui,  les Universités ont fleuri partout du Nord au Sud, du Sahel aux Zibans, et d'Annaba à Béchar . Il n'y a plus de portion du territoire qui ne soit comme le dit Marzouki,  ensemencée par les graines de la connaissance et de la démocratie. Le potentiel imaginaire et créateur de ce peuple est en voie d'atteindre un niveau qui va lui rendre de plus en plus insupportables le mépris et la lâcheté. Le ferment est là, bien à l'oeuvre avec ses réseaux du Web et ses portables. Alors j'ai confiance, demain  ou après demain, très vite sans doute,   les rameaux légers du jasmin vont de nouveau éclore et les petits enfants des héros de l'Indépendance pourront,  bientôt,  sécher à nouveau leurs larmes dans les jardins parfumés d'Hydra,  de Boufarik ou de Laghouat.