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14/07/2010

CONFERENCE A REVILLE

presselégendesWEB.jpgUne incursion amusée dans notre mémoire collective en passant par la vie de nos saints, nos contes de fée, les espiègleries des goublins, les rendez-vous de sabbat, les maléfices des sorciers et nos légendaires vikings....
(en images et paroles)

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12/05/2010

Pique par dessus feuilles !

sabbat WEB.jpgNos anciens n'étaient pas plus empotés que nous pour faire la fête. Parmi les débordements oniriques les plus vantés dans le vieux temps, il faut se souvenir du sabbat. Cette fête là s'organisait la nuit, au milieu des bois et dans les enceintes fortifiées de châteaux au sein desquels on n'entrait habituellement jamais, même en plein jour. C'est dire qu'on n'y invitait ni les bourgeoises ni les jeunes enfants et qu'il valait mieux être initié par quelque bon compagnon expert en sorcellerie et en boissons fortes.


Pour se rendre au sabbat il fallait attendre minuit,  se déshabiller entièrement et nu comme un ver, se hisser droit debout sur la souche de sa cheminée. A ce moment là, on devait s'oindre le corps tout entier avec un onguent spécial, dont le composant principal était de la graisse d'enfant mort sans baptême. Il en fallait une couche épaisse et je vous dirai ensuite pourquoi. Au moment où la lune apparaissait entre deux nuages vous deviez ordonner à pleine voix : "Pique par dessus feuille !" et sur le coup vous vous envoliez comme un chat-huant sans faire aucun bruit.


Si  vous aviez bien respecté les consignes , vous partiez  pour un vol de nuit au dessus des maisons du village, des champs cultivés et des fermes isolées, pour atteindre les landes ou la forêt, planant au dessus des chênes et des hêtres sans même déranger les corbeaux ou les pigeons ramiers, recueillis en dortoirs. En revanche, si comme un de mes cousins trahi par son émotion, vous clamiez pique par dessous feuilles, vous vous retrouviez illico à plat ventre dans le champ de navets du voisin, ou bien si, un peu radin, vous aviez regardé à la quantité de pommade, vous risquiez après quelques lieues de vous retrouver cramponné à une branche avec la peur bleue de choir dix mètres en contre-bas.


Le plus souvent l'envolée se terminait  en douceur au milieu de l'esplanade du château, où vous retrouviez des humains comme vous, affairés et contents, se lançant dans des pas de gigues au bras de demoiselles d'une sournoise beauté*. Ce faisant, chacun se dirigeait vers le  pied du donjon où se trouvait en sous sol, une salle immense avec d'épaisses  colonnes et des arcs en ogive, à la manière d'une nef de cathédrale, éclairée partout avec des chandelles et des grassets. On y voyait sur les murs et sur les voûtes des ornements qu'on aurait crus en or et des tentures brodées par on ne sait quel artiste maléfique, sans doute venu d'un autre monde.


Il s'agissait d'un autre monde en effet, puisque vers ce qui aurait du être l'autel, le grand christ en croix de la perque** avait été renversé et  la procession des humains volants le piétinait en lâchant d'affreux borborygmes. Poursuivant leur chemin, les infâmes allaient dévotement baiser le cul d'un dragon pestilentiel, dont les fesses ressemblaient à la tête d'un nègre. Cette bête immonde n'était autre que le Diable, le Maître de la moitié barbare et répugnante de notre imprévisible planète.


Après seulement ce baiser empoisonné,  le sabbat pouvait commencer. On y versait du vin à chaudronnées et on y fumait des herbes inconnues  dont les effets étaient absolument désastreux sur l'entendement . Le vice était partout et les femmes n'étaient pas les dernières à multiplier les provocations et les gestes contre nature entre gens de même sexe ou d'âge très éloigné. Un peu partout, veillant sur les chapiteaux des colonnes, des diablotins à l'oeil torve armés de leur pique trifide, se jetaient sur les plus cois de ces droles de paroissiens. Sans doute des nouveaux  encore innocents qui n'avaient pas eu le temps de s'enhardir. Harcelés par ces nuées de  zombies urticants, ils n'avaient pas d'autre salut que de se jeter comme les autres et la tête la première, dans les flammes de la fornification et du péché.


La fête démesurée durait jusqu'à l'aube sans qu'on observe aucune pause. Certains ou certaines s'affalaient dans leurs déjections et paraissaient presque morts. Le plus étonnant dans cette histoire, c'est que le lendemain on retrouvait dans la forêt tous ces gens,  seuls ou par petits groupes, essayant de dissimuler leur nudité derrière les buissons et les fougères. Mais quand ils tentaient de regagner leur village, parfois très éloigné, ils étaient trahis par leur pâleur d'outre-tombe. Après leur départ, en cherchant bien dans les sous bois on découvrait sous les feuilles mortes des jarres de vin renversées et des plantes saccagées ***. Sur les lits de mousse odorante  fleurissaient aussi, vénéneux, des champignons multicolores.


* en réalité il s'agissait des soeurs de Lilith "vierge sans lait, une femme qui s'unit sans jamais pouvoir devenir mère. Après avoir déclenché la luxure chez l'homme, elle ne le satisfait pas"

**perque : arc en bois supportant généralement un crucifix et marquant la séparation entre la nef et le choeur dans les petites églises du Cotentin

*** Il s'agit d'hellébores et de daturas

N.B. : cette histoire fait partie des  légendes du Cotentin