lalettreducotentin

Ok

En poursuivant votre navigation sur ce site, vous acceptez l'utilisation de cookies. Ces derniers assurent le bon fonctionnement de nos services. En savoir plus.

27/04/2011

Les aventuriers

 

 

migrations,lampedusa,fn

Il y a peu, ils partaient des confins du Maroc pour atteindre les Canaries, après une traversée périlleuse d’une centaine de milles sur des embarcations improbables. Aujourd’hui,  ils s’entassent sur des sardiniers, dans une telle cohue que pas un ne devrait, en toute logique, franchir indemne  les passes du  port de Zarzis. Mais Allah récompense les audacieux et il y en a quand même plus qui arrivent qu’il n’y en a qui se noient.  Vingt mille, dit-on aujourd’hui, sont agrippés à Lampédusa comme des oiseaux en migration qui se posent sur la première terre venue pour se refaire des forces. Gageons que s’il s’agissait d’un vol d’oies bernaches égarées,  Brigitte Bardot, Greenpeace et WWF auraient déjà débloqué des fonds pour leur venir en aide.

 

Mais il ne s’agit pas de volatiles et ces migrateurs sont des beaux jeunes gens dans la fleur de l’âge, en pleine santé. Ce sont des gens pleins de rêves et de courage qui ont décidé de changer de vie. Ils ont décidé de tourner le dos aux ruelles poussiéreuses de leur village et à l’ordre millénaire de leur société encore toute imprégnée du patriarcat ancestral. Le poids social de la famille, bien souvent élargie aux oncles et aux oncles des oncles et régie par la loi des anciens, ces cheikhs muets qui détiennent le droit et l’ordre, est aujourd’hui insupportable aux âmes libres de la jeunesse. Le code politique des dictateurs repose entièrement là dessus et il va mettre quelque temps encore avant de  s’effondrer.

 

Ces aventuriers de la modernité ne reculent devant aucun sacrifice. Ni le chagrin de la mère, ni le désespoir muet du père, ni l’angoisse des jeunes sœurs livrées à leur malheureux destin, ne peuvent  les faire renoncer à l’El Dorado de la liberté. On fait un contresens en y voyant une simple migration du travail pour fuir la misère. Ces jeunes là ne manquent de rien,  ils ne sont ni affamés, ni malades, ils sont même souvent instruits, lettrés, entreprenants. Quand on veut vraiment gagner des sous on va en Arabie Saoudite ou aux Emirats, dans les chantiers. En se tournant vers l’Europe et au premier chef vers  la France, ces jeunes gens là ne cherchent pas du travail,  ils cherchent la liberté, car ils sont à bout de souffle,  comme des poissons asphyxiés dans les eaux stagnantes de l'immobilisme social.

 

Le pain sec est bien meilleur quand on le mange en liberté. Ce sont donc les plus méritants des hommes qui  sont prêts à risquer leur peau pour devenir des hommes libres. Si j’étais Directeur des Ressources Humaines,  j’irais choisir dans ce troupeau là,  mes collaborateurs et mes associés,  car ces garçons ont l’énergie créatrice des pionniers. Ils méprisent la peur  et ne doutent pas d’atteindre leur but. Ils n’ont que faire de nos allocations ou de nos filles comme le prétend bêtement la femme Le Pen, ils veulent avoir une « belle » vie, celle qu’on vit dans une société démocratique libre et sans préjugés.

 

Je me souviens d’avoir croisé,  au volant d’un confortable véhicule,  à plusieurs centaines de kilomètres de toute habitation en dur,  un petit bonhomme sec,  en gandoura à mi mollet qui marchait seul et d’un pas pressé sur la piste du Tanezrouft. Il portait à la main une théière pas bien grande. Il me fit signe de m’arrêter et me pria gentiment de remplir d’eau sa pauvre gamelle. Je lui demandai où il allait,  «-  Vers le nord » me dit-il dans un rire lumineux. Le rêve l’habitait. Vingt mille jeunes hommes sont habités par le rêve à Lampédusa et nos grands politiciens se demandent comment faire pour leur barrer la route.