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21/07/2012

Racines

chroniques de l'âne, mémoire,amour

 

On pourrait croire que c’est facile à expliquer, que c’est une banalité, mais quand on y réfléchit c’est un drôle de phénomène. Au total,  je pourrais me contenter de raconter mes états d’âme à mon âne, l’indispensable Tonnerre, mais je sais trop bien que je me limiterais à des bribes, de vagues intuitions, en reléguant cela au rayon des balivernes sans urgence. Tout cela pour garder quelque chose d’essentiel sur le cœur sans avoir commencé à l'esquisser.

 

Sans doute faut-il arriver à soixante quinze ans pour en éprouver malgré tout l’obsédante réalité. J’ai passé un tiers de ma vie loin de chez moi, dans un milieu que tout distinguait  de ma Normandie. Pas d’herbe, des cailloux et du sable, pas de pommiers mais des palmiers calcinés par un soleil de plomb, pas de pluies mais des puits et des foggaras, pas de fontaines ou de ruisseaux d’eau claire mais des mares d’eau saumâtre, des mosquées, la toute  puissante religion d’islam, des pistes désertes, des hommes et des femmes étranges et étrangers. J’ai passé cette partie de ma vie à découvrir, à expliquer et à aimer un monde qui me surprenait et m’obsédait.

 

Ce faisant je n’ai jamais cherché à me fondre dans le pays hôte. J’étais un normand dans les oasis, content d’y être et respectueux des us et coutumes. Je n’ai reçu en retour que de l’amitié et un sentiment généreux d’hospitalité. Je suis revenu après vingt cinq ans, dans mon pays natal, chargé de toute cette exploration sentimentale et intellectuelle, savant sur plus d’un point, presque spécialiste, plus au fait de l’histoire et des tenants et aboutissants du Sahara, que ses habitants eux-mêmes.

 

On aurait pu croire que je serais au retour empêtré dans les regrets et la nostalgie. Pas du tout,  j’étais seulement blessé, cruellement, par une séparation qui désarticulait un mode de vie, un éloignement qui mettait fin à un couple fécond d’étude et de créativité, un veuvage qui fauchait les espoirs, les projets, ces affaires de longue haleine, dans lesquelles la plus grande patience est requise.

 

J’ai mis un certain temps à me désintoxiquer de cette passion, sans toutefois y parvenir vraiment. Malgré la nature invasive de cet  engagement je n’avais jamais oublié ni mes origines, ni mes études, ni mon histoire, ni ma terre d’enfance. Alors que j’ai côtoyé nombre de chercheurs, d’ingénieurs qui étaient assez embarrassés pour trouver un point de chute à l’issue de leur période d’expatriation, je n’avais jamais eu aucun doute sur ma réinstallation dans le Cotentin. Bien m’en a pris : même blessé par l’amputation de ma branche saharienne, j’ai repris racine de plus belle dans ma presqu’île.

 

Et c’est à ce point de mon récit que je voulais en venir. Comme le prouve ce blog et bien d’autres choses, je n’ai pas cessé depuis, de retourner et de labourer mes terres d’origine, l’histoire et les légendes, les cailloux et les forêts, le bocage et les vaches, Cherbourg, la plus belle ville du monde. Je suis partout chez moi ici, non plus dans le sens de la découverte,  mais dans celui de l’appropriation. Vous pouvez, avec un peu de chance, nourrir une belle histoire d’amour avec un(e) inconnue de passage et la faire flamber jusqu’à un incendie final mais vous ne pourrez jamais l’alimenter, la domestiquer, la faire prospérer comme une passion assise dans votre propre histoire. Je veux dire par là qu’une véritable histoire d’amour plonge loin ses nerfs et ses vaisseaux, dans le passé, dans l’espace, dans l’imaginaire qui lui même est abreuvé de tout cela.

 

Tout compte fait, le ruisseau où gamin,  vous avez chassé la grenouille, le coin de pré ou vous avez caressé votre première fille, l’heure ou vous avez entendu tomber votre première bombe, l’apparition du premier soldat allemand, les pêches du jardin, la trogne du paysan d'à côté et les cuisses de la voisine, sont des facettes impérissables de votre humanité. Ces flots des origines qui charrient les vestiges de notre histoire, depuis le précambrien, jusqu’au néolithique, de Guillaume le Conquérant à François Millet et Hyppolite Mars, de Saint Germain le Scot au cheval de bronze de Napoléon, viennent nourrir les eaux troubles de notre mémoire, jusqu’à l’orgasme.

 

Je veux décrire cette impérieuse sensation au moment où les lignes de fuite du sombre mais serein couloir de la mort, empruntent les perspectives du futur  et limitent mon horizon. Je ne suis pas dupe, dois-je le dire ? des enthousiasmes qui font mon bonheur aujourd’hui. Galvauder, gambader, m’évader dans les brillantes plaines du passé, sont des exercices qui quintuplent mes forces. Avec l’aide de ma propre histoire je peux admirer, aimer, me passionner pour le présent et ses offrandes munificentes. Etre heureux en somme et malgré tout. Raconter cela à mon âne serait sans doute un exercice délicat.