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18/04/2014

Les divins soldats du vent

 

 

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Les grandes baigneuses d'Auguste Renoir

 

Je n’ai pas pour habitude de peser mes mots et je dois constater que ces gros benêts en profitent pour s’imposer avec une étonnante insolence. Ceci arrive lorsque j’ouvre la grille grinçante qui maintient coi mon principal démon, celui de l’écriture. Cette infernale créature, fourchue et grimaçante, profite souvent de mon indulgence pour libérer des escouades de mots tapis derrière, en rangs serrés. Le rire de la bête est entre sardonique et subtil quand elle disperse de ses sabots fourchus, ces troupeaux, dont on jurerait qu’ils sont des ratons laveurs, comme l’affirmait Jacques Prévert.

La page vierge se roule sous les gribouillis, comme une femelle en mal de gestation. Je, qui n’est qu’un butor impassible, se gorge d’un plaisir égoïste à contempler  les petits soldats de l’esprit prendre place, les uns en avant-garde, les autres en couverture, parfois secourus par de la mitraille ou même des  gros boulets d’artilleur. L’armée de mes mots est assez entraînée pour entrer en campagne à tout moment. Les bidasses chamarrés entonnent alors des chants de conquête. C’est le signal qui déclare que la page est prête, chaude et bonne à prendre.

Je n’oserais jamais raconter ces plans de bataille si je n’avais pas lu ou entendu les confidences de véritables écrivains, reconnus des Académies  décrire des états de service similaires. L’écriture s’invente en tirant sur les fils de la pelote qui comme par miracle s’ordonnent  dans la tapisserie de vos rêves. Il ne reste qu’à choisir les couleurs et les mystérieuses correspondances qui donnent un sens au texte. Contre toute attente. Sans le savoir, le gratte-papier devient poète, à condition toutefois qu’il puisse discerner tous les petits plaisirs qui fourmillent à sa (re)lecture.

J’ai déjà souvent discouru sur les mots, et même donné la recette d’une marmite assez éloquente par ses parfums, ses saveurs et ses couleurs pour séduire la plus jolie femme de mes rêves. Il faut voir l’œil allumé de ma lascive conquête et ses cuisses soyeuses se défaire, pour savoir que les ingrédients s’installent tout de suite au fond de sa gorge et irradient sans gêne jusqu’à son mont de Vénus envouté. Il me faut alors ajouter sans barguigner, au tout dernier instant, assez de piment et de safran et puis des bouquets d’asphodèles  et des brassées de romarin. Quand c’est  possible, je n’hésite pas à faire jouer en hypocrite  un accompagnement musical de pinsons amourachés striant l’air vif du matin  de hiéroglyphes  hystériques.

Vous l’avez deviné, j’ai le cœur primesautier et je suis prêt à convoquer aujourd’hui de nouvelles légions lexicales pour faire danser dans les potagers fleuris les jardinières émoustillées. J’ai en ce moment  la vision ensoleillée d’une lumineuse  jeune femme rousse aux épaules dénudées qui cligne de ses grands yeux verts en charroyant de la camomille et des pervenches. Elle chante à gorge déployée en roulant ses hanches aguicheuses, irradiant mille traits de désir et de plaisir qui réveillent incontinent mon corps centenaire et bien davantage.

Je me dis alors que la poésie d’un instant vaut mieux que toutes les réalités du monde et que la puissance des mots n’est pas une légende mais une redoutable force de l’esprit, que seuls les humains galvaudent, chevauchent ou dominent. L’immortalité se donne comme une femme amoureuse, aux bienheureux  joueurs de flûte qui font danser en apesanteur abracadabrante  les divins soldats du vent.

12/09/2011

Vieille barque

 

 

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Souvent je voudrais ressembler au fameux Joshua qui contemplait le « Spray » abandonné dans les dunes du Cap Cod (Massasuchetts)). En attendant de le reconstruire,  le vieux marin passait sa main sur les bordés défaits de son canot et  en éprouvait les membrures orphelines en maugréant. Je voudrais comme lui, porter le vieil habit des marins d’autrefois, un melon cabossé sur le crâne et un paletot noir délavé,  façon redingote, avec une belle chaîne de montre barrant mon gilet. Ma moustache aux pointes relevées dissimulerait mon sourire et un monocle sortirait de ma pochette. Après l’avoir tout refait à neuf, Slocum a mené son canot autour du monde par les Fidji et le cap des Vierges.

 

Je rêve de cette fin du XlX° d’où je pourrais contempler ma propre navigation, juger de mon embarcation délabrée, elle aussi à demi envahie par le sable, les maïeux et les chardons bleus. Le monde de cette époque était loin d’être fini comme aujourd’hui. Bien entendu, des découvertes immenses nous attendent encore, avec des îles inconnues et des détroits interdits, du moins je le suppose,  et je l’espère pour les générations à venir. Mais elles demandent des moyens sophistiqués, hors de portée de navigation pour ma barque à moitié pourrie.

 

Pour m’en consoler, je refais des itinéraires d’autrefois, je revis mes premières peurs et mes premiers désirs ;  je mesure de mes voyages, les avancées et les reculades, le temps perdu et les bravades, les désirs violents et la douceur des sentiments.  Sous mes airs de gentleman marin, commandant des voiliers à sept mâts et à quatre vingt voiles, je m’interroge sur la réalité des tempêtes et le poids des mamelles du vent qui m’ont poussé sur les mers incertaines de ma vie. Ai-je bien tracé mon cap ? Ai-je seulement tenu la barre ?

 

J’ai bien trop conscience d’avoir été le jouet des circonstances. Les chemins de mon enfance ont déboulé dans les paysages de mon existence sans même que j’y prenne garde. Tout au plus ai-je choisi entre ma droite et ma gauche, entre le haut du trottoir et le caniveau,  entre l’herbe et les pierres, entre les calmes et les tempêtes. De deux maux je prenais tantôt le meilleur, tantôt le pire. Mais dans tout cela, si confus, si imprévisible, j’étais malgré tout un marin, c’est à dire un homme libre. Et souvent j’éclatais de rire comme au théâtre…, petite pluie abat grand vent me disais-je et au Diable les ciels pommelés et les queues de jument.

 

J’ose à peine toucher à cette barque échouée que j’examine d’un air circonspect. A voir les carvelles rouillées et les poulies bloquées, les haubans détendus et les panneaux défoncés, on pourrait croire qu’il s’agit d’un vrai cadavre, dans un vrai cimetière. Mais je dois prendre garde aux liserons laineux et aux mélilots qui fleurissent dans les ruines. L’âme du vieux canot habite bien là, hantée par des poignées de rêves et des montagnes bleues imaginaires. Les chansons douces  peuplent encore son glorieux paradis et quelque part, dans les profondeurs de sa quille ensevelie, résident les derniers secrets intimes et brûlants du bonheur.

13/04/2011

Amours impassibles

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Il ne sert à rien aux aveugles de parcourir les cimes. Ils ne font pas de différence entre le  jaillissement phallique des séquoias  géants et  la mollesse des saules vautrés dans les mares putrides. Ils piétinent sans le savoir  les capillaires, les nombrils de Vénus et les myrtilles. Ils ignorent les buissons troubles où les frelons font leur miel parmi les amanites aux relents de tubéreuse. Ils sont sourds aux chuintements érotiques des batraciens, tapis dans leurs terriers humides. Ils dédaignent les arbouses trop mûres qui pleurent d’être enfin cueillies. La vie est une pensée sauvage aux tréfonds  des mythes  qui s’échangent de cavernes sombres en cavernes sombres depuis le paléolithique, et peut-être avant.

 

Avec l’âge, les bandeaux tombent et les garrots se dénouent. Les poètes acrobates marchent sur les fils et s’élancent  dans leurs trapèzes, ils pirouettent autour des mâts métalliques et trépignent sur les trampolines. Ils captent la fulgurance de l’air et vibrent comme des vitres aux limites. Les échos vont de branche en branche et les oiseaux tantôt faucons, tantôt pinsons,  font pleurer les violons et grincer les trombones et les clairons. L’orphéon troublant remplit de tumulte l’azur et  explose l’orage dans un long cri, cyclonique et violent.  Les femmes repues aux formes pleines tombent de sommeil et de félicité,  pendant que leurs hommes amaigris lancent vainement vers le ciel leurs bras d’orgueil impuissant. Ensemble, ils s’abandonnent pour la fin des temps.

 

Par moments, au comble de la sérénité, je me vois moribond, avec la voix hésitante et le terne regard de ceux qui s’éloignent. Tout le jour j’ai scruté l’horizon et interrogé les dieux des Ecritures. Il n’y a ni archevêques, ni ayatollahs, ni mandarins. Tous les rois mages sont muets. Je n’ai pas de vérités, seulement des certitudes. A cet instant, véritable héros à l’antique, je fais des vœux pour que mon corps parte en flammes très hautes au bord du Gange, dans un brasier activé par des chamanes,  des hindous faméliques aux yeux graves. L’odeur est puissante, d’encens et de chair consumée. Dans les cendres encore chaudes, je prie pour  qu’une diva lascive au cœur tendre  recueille en douceur  les quartz vitreux de mes amours impassibles.