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03/02/2011

Le pays du Nil à son tour....


Sphinx.jpegQuelques prières, plusieurs morts aussi et de grands rassemblements en place publique et voilà que flotte sur la grande métropole aux Pyramides un brouillard de liberté et de démocratie.  Les Cairotes peuvent maintenant s’accouder un instant, au parapet du pont Ramsès, pour contempler les trente siècles d’histoire que charrie de ses eaux grises le plus beau fleuve qui soit. Trois mille ans pour émerger d’un océan de mythes, de dieux et de satrapes qui ont fait des gens du Nil une population ingénieuse et industrieuse, mais soumise. Les enfants de Toutankhamon, de Néfertiti et  de Cléopâtre ont connu un funeste destin jusqu’à nos jours, qui les fit s’échouer sans gloire dans les bras d’un dictateur sans imagination, benêts bernés trente ans durant.

 

Il semble que le vieux général à l’air idiot, teint en bellâtre italien sanglé dans un costume d’opéra, se laisse pousser lentement mais définitivement  vers la sortie, non sans quelques gesticulations comme d’envoyer des dromadaires pour effrayer la révolte. Je note au passage la ressemblance de ces vieillards, le tunisien et l’égyptien, avec l’allure pathétique de  Berlusconi, cheveux teints, ventre plat, tête droite. Ces gérontes refusent de vieillir et se prennent toujours pour des Casanova. Le machisme méditerranéen est profondément enraciné, jusqu’au ridicule parachevé.

 

Mal leur en prend, car le peuple se souvient des années de vaches maigres les unes après les autres endurées. Les galères s’empilent et les misères s’accumulent, sans qu’on puisse se dire qu’aucun des sacrifices acceptés ne prépare des vaches plus grasses pour nourrir  ses enfants…On n’effacera plus jamais le temps de la misère et des souffrances. C’est la raison sans doute qui rend si faibles ces oligarques conscients de leurs égoïsmes,   ils savent qu’ils ont tiré trop fort sur les ficelles du pouvoir et ils connaissent mieux que personne la noirceur de leur ouvrage. Je crois en conséquence que le vieux dictateur va partir après quelques tentatives déraisonnables, comme celles d’envoyer ses milices provoquer des troubles pour démontrer que sans lui le pays est perdu. C’est la répétition en plus grand du scénario Ben Ali.

 

L’avenir n’est pas rose pour autant. Les habitants du Nil vont devoir improviser. Ils vont devoir se rebeller contre trente siècles de docilité et employer des concepts importés d’ailleurs, souvent étrangers au monde arabe.  Impossible il y a vingt ans la liberté individuelle doit s’imposer aujourd’hui. La télévision et le Web sont devenus les grands canaux de circulation pour les images, les mots, et les idées. Plus personne ne peut arrêter ce déferlement idéologique. Mieux encore, la Grande Amérique qui a mis un homme noir au sommet de son Etat montre que la démocratie n’est pas un leurre. On sait maintenant qu’un fils d’esclave peut présider à des millions de gens blancs, riches, chrétiens et puissants. Cette vérité là  n’est pas la propagande d’un parti, ni même la parole mythique du Coran, c’est un fait qu’on voit, ici et maintenant. Les hommes au turban et au khemis ont aujourd’hui l’air de sortir de la nuit des temps, comme des revenants dans un mauvais rêve. La parole libérée sort des portables et des ordinateurs, et elle va s’imposer pour des siècles et des siècles.

 

Toutes ces Révolutions nous annoncent des temps grandioses. Israël  va devoir à son tour abandonner ses mythes pour se mettre au diapason. Il va devoir oublier que son salut repose sur l’injustice et la violence. Il va lui falloir admettre qu’aucun Etat ne peut s’imposer durablement par ses chars et ses bombes.  L’Iran qui  a frôlé un renversement il y a peu, va devoir aussi reconsidérer sa politique moyenâgeuse et barbare. Le désarmement des uns conduira au désarmement des autres. Le Président Obama fera un second mandat. L’ Union pour la Méditerranée va s’organiser avec une Europe ragaillardie .

 

Et si on entrait dans une nouvelle ère pour la Méditerranée ? Un lac de paix qui se mette à oeuvrer miraculeusement pour l’avenir de ses peuples ?  Bon, je me laisse aller,  je rêve, mais nous avons bien besoin de rêver de la paix entre les peuples… au lieu de nous étouffer avec de la dinde aux marrons.

20/01/2011

Le jasmin dans ses terres

ENFANTS-d'alger.jpgLe jasmin est une fleur délicate, élégante et parfumée. Elle est le symbole de la jeunesse et des tendres sentiments. Sa floraison aux premières années de l'Indépendance, dans mon quartier  des 7 Merveilles  à Alger , était un enchantement. Hélas depuis  des années,   la guerre, l'urgence  et les violences ont ravagé ses terres. Les squares se sont étiolés au pied des immeubles surpeuplés. La rage et la misère ont piétiné ses plates bandes et les enfants fatigués n'ont cessé de verser des larmes devant le béton et le macadam qui ont envahi la ville.

 

Aux quatre coins du Maghreb,  hantés par la croissance démographique qui rassemblait dans les plus petits villages des hordes d'enfants cheminant vers des écoles improbables, le spectacle était le même. On finissait par le confondre avec la figure obligée de l'indépendance, du progrès et de la modernité. Pendant tout ce temps on était sans cesse en retard d'un combat. Il n'y avait jamais assez de salles de classes, jamais assez  de lycées en chantier, jamais assez d'universités en projet. Il a pourtant fallu tous les construire et ajouter des hôpitaux, et des routes et des trains. Il fallait toujours plus de blé, de lait, de médicaments et plus de logements. Pendant trente ans une course poursuite était lancée dont on comprenait qu'on ne verrait jamais la fin.

 

Dans ce contexte, on était indulgent pour les politiques. Peu mporte la démocratie, si le peuple mangeait à sa fin et pouvait apprendre à lire et à écrire. Les enjeux étaient sans commune mesure avec les petits tracas des vieux pays développés. Imaginez un pays qui triple sa population en trente ans !  Cela explique sans doute que les citoyens de ces pays ont montré plus de patience que d'autres devant l'absolutisme, la corruption et l'injustice. Privés d'information critique et de vraies comparaisons, ils en ont perdu leur  identité vraie dans un islamisme intrusif et cruel . Ils en ont oublié l'odeur ennivrante du jasmin. Ils ont été contraints de  ranger ces fleurs magnifiques et indispensables au rayon des pertes et profits.

 

Jasminum_officinale.jpgCe n'est pas par hasard que la révolte est née à l'Est. Depuis tout le temps, la Tunisie est considérée comme la contrée la plus douce du Maghreb, la moins montagnarde, la plus fleurie, la plus maritime, la plus riante et la plus accueillante. Les gens se sont tout d'un coup souvenus des opulentes floraisons parfumées du jasmin et de la fierté de vivre libres. Ils ont soudain compris que rien ne justifiait le joug de l'injustice et du mépris que leur infligeait un clan sans génie. Ils ont les premiers, donné le signal de la révolte. En quelques jours ils ont mis en fuite un pouvoir, dont on mesure aujourd'hui   la ridicule faiblesse et la veulerie.

 

La question est de savoir si les étincelles de la liberté peuvent enflammer les esprits algériens qui sont si proches et tout aussi repus de souffrances, de sacrifices et de misères. Le pouvoir actuel y est d'évidence tout autre, moins élémentaire qu'en Tunisie et mêlé aux militaires,  ramifié en plusieurs clans, plus retors les uns que les autres et plus forts qu'une simple tribu de salon de coiffure. Mais je ne crois pas que les  profiteurs du système, le plus souvent imbibés de bière et étouffés de richesses émollientes, témoignent de plus de résistance et d'efficacité d'organisation.

 

Ce qu'on peut redouter, en revanche, c'est le manque d'unité du peuple. Pays immense et divers, encore mal installé dans des villes toutes récentes, l'Algérie est  parcourue par de fortes solidarités familiales, claniques ou ethniques, drainant des antagonismes toujours vivaces. On peut craindre que les  citoyens  soient incapables de se rassembler dans la non-violence, le bon-sens et le respect de chacun, en dépit du monceau de souffrances accumulées et des horreurs d'une guerre civile,  encore si présente dans les esprits.

 

Cependant,  aujourd'hui,  les Universités ont fleuri partout du Nord au Sud, du Sahel aux Zibans, et d'Annaba à Béchar . Il n'y a plus de portion du territoire qui ne soit comme le dit Marzouki,  ensemencée par les graines de la connaissance et de la démocratie. Le potentiel imaginaire et créateur de ce peuple est en voie d'atteindre un niveau qui va lui rendre de plus en plus insupportables le mépris et la lâcheté. Le ferment est là, bien à l'oeuvre avec ses réseaux du Web et ses portables. Alors j'ai confiance, demain  ou après demain, très vite sans doute,   les rameaux légers du jasmin vont de nouveau éclore et les petits enfants des héros de l'Indépendance pourront,  bientôt,  sécher à nouveau leurs larmes dans les jardins parfumés d'Hydra,  de Boufarik ou de Laghouat.