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11/01/2013

Vieil homme assis face à la mer

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 Edouard Manet, Le vieux musicien

 

Le vieil homme assis sur le sable comme un rocher battu par les vagues, scrute l’horizon marin sans rien y voir que la brume grise de l’hiver. A ses pieds respire la mer comme un dragon repu, Barbe Bleue cosmique qui défie la nuit des temps.

 

Les yeux du vieil homme sont comme ceux d’un aveugle. On dirait deux porcelaines délavées retournées vers l’intérieur. Il a le regard absent du possédé chamanique qui contemple les siècles et les Dieux. Mais au-dedans, des tiroirs magiques et des malles à secrets sont ouverts, laissant couler les perles, disperser les papiers et dérouler les étoffes.

 

De ses doigts malhabiles et translucides l’homme qui va mourir égraine les objets étouffés de ses lointains souvenirs. Il cherche depuis toujours sous les piles de livres et dans les cortèges de nymphes animées et colorées le secret déclic qui a transformé la matière herbue sous la pluie, le bond du garenne dans la rosée, le chant de la grive dans les lauriers, en étoile vivante, la sienne.

 

Il est incapable d’identifier le choc lumineux initial, le secret d’Olympe qui l’a propulsé sur les marches de la vie, poussé dans les tours à mystères, guidé dans les sentiers boisés, perdu dans les allées des jardinets. Toutes ces marches initiatiques ont donné des ailes à son impatiente existence, à ce très long voyage qui n’a cessé de remplir ses poches et ses coffres. Pour l’heure sa maison natale en est tout encombrée et il a le cœur gros de devoir la quitter bientôt.

 

Dans ce château intérieur bien trop rempli, aussi loin qu’il retourne les objets les plus précieux, les examine et les jauge, il se persuade qu’on peut tout oublier,  la danse des planètes et la course des horloges, mais que jamais on ne peut éteindre la flamme du cœur. L’incendie sans fin  de l’amour et du désir, de la passion et de la tendresse, de l’espérance et du pardon, embrase la vie et repousse toujours plus loin les horizons.

 

Par de-là, les goélands braillent et les bernaches se disputent dans les mares. Les plumets secs des graminées se couchent sous la bise aigre et par moments un bateau sombre perce l’horizon.  « Peu importent la violence marine ou le froid scandinave murmure alors le vieil homme de pierre, puisque je peux encore, comme la mer à mes pieds, enlacer d’amour ma belle et secrète amante dessinée sur le sable alentour»