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09/02/2013

Coco au Hoggar

 

 

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Au moment où les troupes françaises pénètrent dans l’Adrar des Ifoghas, les marches montagneuses du pays touareg, il me paraît piquant de rappeler le livre «Le  Hoggar » de Claude Blanguernon. Né en 1913 à Cherbourg et élève de l’Ecole Normale d’Instituteurs à Saint Lô, ce compatriote a passé plusieurs années de sa vie professionnelle à Tamanrasset, la capitale algérienne du pays targui, pendant lesquelles il s’est efforcé de créer une école adaptée à une population nomade, qui vivait encore à cette époque sous la tente, du pastoralisme et du commerce des caravanes chamelières. « Puisque les petits touaregs ne veulent pas venir à nous, c’est notre école qui  va se déplacer avec eux » avait-il décidé.

 

Sa longue fréquentation des gens et des lieux lui a permis de publier le seul  ouvrage grand public sur le Hoggar que je connaisse, édité chez Arthaud en 1955 et réédité jusqu’en 1973. C’est le livre d’un homme de terrain qui a patiemment recueilli les données sur les bêtes et les gens. La peuplade touarègue est d’origine berbère comme les Kabyles, les Mozabites et les Chaouis d’Algérie ou les Chleus du Maroc. Ils se désignent  souvent comme des Imaghzighen (Amazigh au singulier) et ils sont les descendants des premiers habitants de l’Afrique du Nord , qui ont connu après le Néolithique, la grande civilisation Gétule, et les influences  phéniciennes, romaines et chrétiennes puis islamiques et arabes. Rappelons que Saint Augustin était un Berbère.

 

Les tribus touarègues furent  toujours remuantes, fières de leur culture avec des chefs aristocratiques souvent enclins à la guerre. Les hommes sont connus pour se voiler avec des beaux chèches bleus, leurs femmes jouent de la musique et chantent, leurs dromadaires sont élancés et fins coursiers, leurs chiens sont très rapides et ont servi de souche pour les races de compétition (les lévriers sloughis) et leurs vaches à bosse, les zébus, sont spécialement résistantes aux conditions désertiques. Depuis tous temps les Touaregs exercent une sorte de fascination sur les Européens et surtout sur les militaires français qui ont éprouvé leur valeur guerrière, lors de la conquête du Sahara. Le Hoggar, dont l’image fut renforcée par des gens comme le Père de Foucault ou l’écrivain Frison-Roche, est resté à nos yeux nostalgiques un pays légendaire aux paysages grandioses, parcouru  par un peuple mystérieux et de fière allure.

 

Cette image conventionnelle cache bien d’autres réalités moins romantiques. Les Touaregs n’ont pas de pays propre et on les retrouve au Mali, au Niger, en Libye et en Algérie. Ils sont divisés en grandes familles qui s’entendent difficilement entre elles, au gré des intérêts des uns et des autres. Chaque groupe était dans le passé représenté par un Amenokal, chef désigné après discussions entre les groupes les plus puissants. Le fonds de l’organisation est féodal teinté d’un matriarcat original, dans lequel les femmes bénéficient d’une liberté surprenante en milieu musulman. On y connaît encore les survivances d’un esclavage ancien avec des esclaves de tente (noirs iklane) et peut être aussi des paysans assujettis dans les jardins (harattins). Le déclin du nomadisme et la toute-puissance du pickup 4x4 de l’époque moderne, ont conduit  ces  commerçants aventuriers à s’employer dans le trafic transfrontière du tabac, des armes et sans doute aussi, de la cocaïne. Il eût mieux valu les encourager au tourisme et à l’artisanat traditionnel, mais ce ne sont pas Khadafi ou Bouteflika qui étaient susceptibles de les pousser vers une pareille évolution. Le djihadisme s’est rajouté en profitant du désert administratif et de la dispersion des familles.

 

Ces dernières considérations nous ramènent à « Coco » notre spécialiste saint-vaastais, reconverti à sa retraite dans le club de tennis (où il fut le parangon de la tenue blanche, chaussettes comprises) et l’histoire locale (il a publié un Gilles de Gouberville intéressant et une histoire de Saint-Vaast-La-Hougue). J’ai pu retrouver sur le web un vieux texte dans lequel notre instituteur plaidait pour  la création de ses écoles itinérantes tout en soulignant la nécessité de respecter la culture et le mode de vie des « hommes bleus » en soulignant que peu de gens seraient capables de survivre dans des conditions de sobriété aussi effroyables. Ce genre de paternalisme avait cours dans les années cinquante du siècle dernier. La réponse aujourd’hui est évidente : nulle civilisation, si brillante soit-elle, ne peut résister à la misère et à l’obscurantisme. La seule façon de la sauver c’est de lui donner les outils de la modernité. Ce que les écoles nomades de Claude Blanguernon n’ont pas eu le temps ni la volonté de faire. L’école française là aussi,  a échoué à former des cadres indépendants, créatifs et responsables. Ce que nous vivons aujourd’hui en est quelque part une conséquence assez logique.

 

21/07/2012

Racines

chroniques de l'âne, mémoire,amour

 

On pourrait croire que c’est facile à expliquer, que c’est une banalité, mais quand on y réfléchit c’est un drôle de phénomène. Au total,  je pourrais me contenter de raconter mes états d’âme à mon âne, l’indispensable Tonnerre, mais je sais trop bien que je me limiterais à des bribes, de vagues intuitions, en reléguant cela au rayon des balivernes sans urgence. Tout cela pour garder quelque chose d’essentiel sur le cœur sans avoir commencé à l'esquisser.

 

Sans doute faut-il arriver à soixante quinze ans pour en éprouver malgré tout l’obsédante réalité. J’ai passé un tiers de ma vie loin de chez moi, dans un milieu que tout distinguait  de ma Normandie. Pas d’herbe, des cailloux et du sable, pas de pommiers mais des palmiers calcinés par un soleil de plomb, pas de pluies mais des puits et des foggaras, pas de fontaines ou de ruisseaux d’eau claire mais des mares d’eau saumâtre, des mosquées, la toute  puissante religion d’islam, des pistes désertes, des hommes et des femmes étranges et étrangers. J’ai passé cette partie de ma vie à découvrir, à expliquer et à aimer un monde qui me surprenait et m’obsédait.

 

Ce faisant je n’ai jamais cherché à me fondre dans le pays hôte. J’étais un normand dans les oasis, content d’y être et respectueux des us et coutumes. Je n’ai reçu en retour que de l’amitié et un sentiment généreux d’hospitalité. Je suis revenu après vingt cinq ans, dans mon pays natal, chargé de toute cette exploration sentimentale et intellectuelle, savant sur plus d’un point, presque spécialiste, plus au fait de l’histoire et des tenants et aboutissants du Sahara, que ses habitants eux-mêmes.

 

On aurait pu croire que je serais au retour empêtré dans les regrets et la nostalgie. Pas du tout,  j’étais seulement blessé, cruellement, par une séparation qui désarticulait un mode de vie, un éloignement qui mettait fin à un couple fécond d’étude et de créativité, un veuvage qui fauchait les espoirs, les projets, ces affaires de longue haleine, dans lesquelles la plus grande patience est requise.

 

J’ai mis un certain temps à me désintoxiquer de cette passion, sans toutefois y parvenir vraiment. Malgré la nature invasive de cet  engagement je n’avais jamais oublié ni mes origines, ni mes études, ni mon histoire, ni ma terre d’enfance. Alors que j’ai côtoyé nombre de chercheurs, d’ingénieurs qui étaient assez embarrassés pour trouver un point de chute à l’issue de leur période d’expatriation, je n’avais jamais eu aucun doute sur ma réinstallation dans le Cotentin. Bien m’en a pris : même blessé par l’amputation de ma branche saharienne, j’ai repris racine de plus belle dans ma presqu’île.

 

Et c’est à ce point de mon récit que je voulais en venir. Comme le prouve ce blog et bien d’autres choses, je n’ai pas cessé depuis, de retourner et de labourer mes terres d’origine, l’histoire et les légendes, les cailloux et les forêts, le bocage et les vaches, Cherbourg, la plus belle ville du monde. Je suis partout chez moi ici, non plus dans le sens de la découverte,  mais dans celui de l’appropriation. Vous pouvez, avec un peu de chance, nourrir une belle histoire d’amour avec un(e) inconnue de passage et la faire flamber jusqu’à un incendie final mais vous ne pourrez jamais l’alimenter, la domestiquer, la faire prospérer comme une passion assise dans votre propre histoire. Je veux dire par là qu’une véritable histoire d’amour plonge loin ses nerfs et ses vaisseaux, dans le passé, dans l’espace, dans l’imaginaire qui lui même est abreuvé de tout cela.

 

Tout compte fait, le ruisseau où gamin,  vous avez chassé la grenouille, le coin de pré ou vous avez caressé votre première fille, l’heure ou vous avez entendu tomber votre première bombe, l’apparition du premier soldat allemand, les pêches du jardin, la trogne du paysan d'à côté et les cuisses de la voisine, sont des facettes impérissables de votre humanité. Ces flots des origines qui charrient les vestiges de notre histoire, depuis le précambrien, jusqu’au néolithique, de Guillaume le Conquérant à François Millet et Hyppolite Mars, de Saint Germain le Scot au cheval de bronze de Napoléon, viennent nourrir les eaux troubles de notre mémoire, jusqu’à l’orgasme.

 

Je veux décrire cette impérieuse sensation au moment où les lignes de fuite du sombre mais serein couloir de la mort, empruntent les perspectives du futur  et limitent mon horizon. Je ne suis pas dupe, dois-je le dire ? des enthousiasmes qui font mon bonheur aujourd’hui. Galvauder, gambader, m’évader dans les brillantes plaines du passé, sont des exercices qui quintuplent mes forces. Avec l’aide de ma propre histoire je peux admirer, aimer, me passionner pour le présent et ses offrandes munificentes. Etre heureux en somme et malgré tout. Raconter cela à mon âne serait sans doute un exercice délicat.

04/03/2010

A un vieil ami

 

Cette note est la centième de ce blog, j'ai voulu fêter l'évènement à ma manière en exhumant un poème que j'avais placé en exergue de ma thèse, comme dédicace à un grand ami, modeste paysan du désert, qui m'a appris la  noblesse des hommes simples, respectueux de leurs semblables, de la nature et de la vie.

 

A Mohamed B., agriculteur de la vallée du M'Zab,

maître en agriculture et en humanité.




Mohamed B. détient beaucoup de secrets simplesjardin_WEB.jpg

et essentiels, mais surtout il sait que

l'homme

modeste, patient et fort,

peut domestiquer les mauvais génies

du désert.

Il peut commander le destin incertain

des graines qui germent,

des boutures qui s'enracinent,

des greffes qui bourgeonnent

et des fleurs qui éclosent.

Il peut rendre obliques les piques verticales

du soleil à midi

et calmer la sarabande des grains de sable

endiablés par un sirocco de juin.

Ne s'arrêtant jamais

il protége le bon grain

et arrache l'ivraie, chasse les moineaux voleurs

et les gerboises gourmandes,

foudroie les chenilles et les pucerons,

les acariens, les noctuelles

et les sauterelles voraces,

tout un petit peuple vil et désobligeant.

Il faut des jours et des jours,

un par un comptés

par la somme des gestes renouvelés

pour que les mauvais génies se lassent

et que le soir offre sa moisson

de légumes et de fruits,

verts ou rouges ou jaunes

comme de l'or.

Alors au plus frais de l'aube

quand commence une nouvelle journée dure

et tranquille

et qu'il fait chanter

l'eau dans les rigoles en n'oubliant

aucune plante, aucun arbre,

rendu allègre par le bonheur de la vie

si simplement présente,

Mohamed B., paysan du M'Zab dit:

"C'est pour le plaisir de Dieu

Grand et Miséricordieux"