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28/12/2012

Le roi Ubu

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Au capitaine Bordure, à qui il demandait s’il avait bien dîné et qui lui répondit, « Fort bien, monsieur, sauf la merdre », le Roi Ubu déclara « Eh ! La merdre n’était pas mauvaise». Grâce à son génie d’artiste Depardieu a joué tous les rôles et en a tiré à juste titre de la gloire et de l’argent. Je ne sais pas quelle est la mauvaise mère Ubu qui l’a poussé au crime et encouragé à cultiver ses vices et à mettre en scène sa descente aux ténèbres de l’obscénité et de la veulerie, mais il a réussi à coaliser contre lui beaucoup de citoyens révoltés. Ni Gainsbourg, ni encore moins Delon ou Aznavour n’ont réussi le tour de force de notre Obélix : s’attirer les foudres d’un premier ministre et d’une bonne partie de l’opinion.

 

Quoiqu’il en dise, l’acte 1 du drame de l’acteur a commencé sur l’estrade politique de Sarkozy qu’il a soutenu plutôt maladroitement, en disant qu’il lui devait un grand merci pour les services rendus. Dans sa naïveté Depardieu avouait non pas une pensée politique mais une sorte de corruption de l’âme, un poujadisme rarement proclamé avec autant d’insolence. « Je vote pour lui, parce qu’il a facilité mes affaires ! » Nous pensions nous, voter pour celui qui rend service au Pays ! Sa menace d’exil fiscal tient de la même veine affligeante et méprisable d’une pensée cynique liée à l’argent et à l’affairisme. Il a voulu faire de son départ une sorte de provocation hostile à la gauche, à un moment où les difficultés économiques, la dette et le chômage forment une nasse qui menace le gouvernement et toutes les classes de la société. Le coup de Depardieu est une sorte de traîtrise qui prend en otage ses admirateurs et sa célébrité  pour faire approuver un comportement qui n’a rien de glorieux.

 

Laissons là cette affaire minable pour penser à tous les Pères Ubu qui sommeillent en chacun de nous. Comment se fait-il que les gens très riches et qui à ma connaissance n’ont jamais été ruinés par les impôts et les taxes, refusent de payer ce qu’ils estiment comme une agression, une injustice, un manque de reconnaissance de la nation ? Il me semble que si j’avais des millions, je les consacrerais plus à du mécénat, des fondations, des bourses d’études, (Ah ! les bourses Zellidja !) qu’à chercher une niche à deux pas de notre frontière comme un chien exilé, cachant dans ses coffres des biens incroyablement inutiles et sans effet sur la vie ou la mort, qui sont bien les deux limites de notre passage sur la terre.

 

Ces nantis se sentent-ils si menacés de perdre leurs privilèges ? Ignorent-ils que toutes les commodités et les progrès matériels de notre existence tiennent bien davantage à notre organisation sociale qu’à leurs pauvres millions ? Que seraient-ils sans les universités, les hôpitaux, les stades, les ports et les routes,  les usines de voitures, les ingénieurs, les médecins,  les artisans du bâtiment ? Croient-ils qu’avec leurs biens, ridicules si importants qu’ils soient, ils feraient mieux qu’un Etat ? On ne peut pas demander aux épiciers de l’esprit d’avoir une pensée sociale. Ils ont souvent accumulé des capitaux sur le dos de leurs salariés, de leurs clients, de leurs collaborateurs et de leurs concurrents. L’argent n’a pas d’odeur, les affaires sont les affaires et il n’y a pas de place pour les bons sentiments. C’est bien ce qu’on reproche aux bonnes âmes qui prêchent pour la liberté, la dérégulation, les paradis fiscaux et l’individualisme. Tous ces gens-là trouveront toujours une bonne raison de payer moins d’impôts.

 

A l’honneur de la fortune, ces citoyens-là pourraient préférer l’honneur du civisme, non pas l’honneur de la notoriété ou d’être invité dans les palais de la République, qui les placerait au-dessus des lois, mais l’honneur de se ranger au premier rang de nos concitoyens, de notre commune société et de notre œuvre collective. La conscience d’être un animal social et de tout devoir à notre démocratie ne semble plus effleurer ces hommes et ces femmes du compte en banque, du taux d’intérêt et de l’évasion fiscale. Il est vrai qu’on ne peut pas sa vie durant additionner la monnaie et se souvenir tout d’un coup qu’on n’est pas seul sur la terre et qu’on doit toujours quelque chose à quelqu’un, à la chance, à son heureux destin et à l’infinie bienveillance de sa patrie. L’appétit vient en mangeant, et l’avidité en repousse toujours un peu les limites. A force de gratifications narcissiques, les nantis finissent par croire qu’ils doivent tout à leurs seuls mérites personnels.