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02/05/2014

Alerte à tous les étages

 

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 Munch - La mélancolie

 

A celui qui me dit qu’il est content de vieillir je réponds qu’il a dû vivre l’enfer dans sa jeunesse. Et quand bien même ! Je ne connais rien de plus attendrissant que ce nid de chardonnerets dissimulé dans le plus touffu de mon lilas, hors de portée de mon insupportable chatte qui vient régulièrement m’offrir des nouveaux nés tout juste emplumés. Comparez les cinq petits qui piaillent avec une maison de retraite terminale. Dans les fleurs, dix grammes de minuscules volatiles destinés à voler haut et loin. En face, dans un foyer de vieillards,  divaguent des centaines de kilos de chairs usées, d’eaux stagnantes et d’os rongés, de cerveaux mités et de visages ravagés, sans avenir aucun. Loin du soleil et à l’abri des courants d’air les personnes usées sont soignées, protégées pour durer Elles doivent épier patiemment que surviennent les premières mesures de la musique  de cavalerie que fait la mort en irruption. C’est le respect de la vie me direz-vous ! Bah ! Respect de la mort plutôt ! On abat les chênes trop vieux et on assassine les canassons exsangues. Aider les croulants à se faire la malle ? C’est une non-assistance à personne en danger ! Véridique !

On n’arrive pas dans ces mouroirs là par hasard. Il faut passer par des guichets, des centres de tri, des verdicts successifs qu’on a presque honte de voir prononcer entre deux portes par des hommes très ordinaires qu’on continue d’appeler des médecins. Il y a de la fatalité et du hasard dans le labyrinthe des coursives qui mènent à la mort. On ne voit aucune révolte dans ce compost humain. Chacun est à sa place, le rigolo avec les rigolos et le débile avec les débiles, le grabataire dans son lit barricadé, l’agité ligoté, l’alcoolique sevré et le râleur bâillonne. Au sommet de tout campe le mythomane qui affirme qu’il a tout compris. Certains d’entre eux d’ailleurs y croient encore…ils rient bêtement

Je réclame un ordre des choses différent. Révolutionnaire ! Cet ordre sera organisé autour d’un Comité Cantonal de Départ, présidé par un Président assisté de trois assesseurs  A partir de quatre-vingt ans chacun pourra postuler de plein droit et présenter son dossier, avec quitus fiscal et exeat de la sécu, extrait de casier judiciaire, vaccins à jour, actes de succession en règle et facture acquittée des Pompes Funèbres. Le Président dont les services devront vérifier l’authenticité de tous les documents, sera sommé de répondre dans les trente jours et ne pourra  refuser l’Autorisation de Départ sans le motiver par un avis circonstancié d’au moins deux pages contresigné par les Assesseurs. Le tout sur imprimé spécial numéroté et enregistré par les Services compétents

Muni de ce viatique (si on peut dire)  timbré noir sur fond rose, vous vous présenterez alors chez votre médecin principal, celui qui est spécialisé dans les expéditions définitives et vous prendrez  rendez-vous, jamais pour le jour même mais toujours dans un délai requis de quarante-huit heures minimum ! Bien entendu il faut tenir compte des réalités, il y a parfois surchauffe, le médecin d’obsèques peut être débordé, ou même tout simplement le brancardier qui doit dispatcher les corps. En aucun cas vous ne pourrez essuyer un refus sec. Si ce n’est pas pour aujourd’hui, ce doit-être pour demain !

Mais les moyens ? Vous allez me dire,  histoire de jouer les méfiants et les grognons comme d’habitude ! Aurez-vous les moyens d’envoyer ad patres tous ces candidats sur simple demande ? Mon idée que dans ce domaine nous avons expérimenté un tas de méthodes, des pires violences aux manœuvres les plus douces et les plus insidieuses. Point n’est besoin d’avoir recours aux anthropophages ou aux assassins, nazis, djihadistes ou staliniens. Notre industrie officielle du médicament a réalisé un catalogue d’une ampleur inégalée dans l’histoire. Au médecin de choisir la voie qui lui octroie le meilleur séjour dans le meilleur hôtel  pour faire progresser la science. Une seule obligation pour le candidat : il n’y a pas de retour, pas de repentir !  Une fois choisi et signé, le protocole autorise la contrainte sans contestation possible. Vous êtes saisi, ligoté, ficelé, expédié.

La solution est à portée de main. Il s’agit de choisir la liberté de sa mort en toute légalité avec une aide médicale pour ce faire. Droit à sa propre fin assistée, remboursée par la Sécu ! Un renversement des vieilles valeurs qui nous ont été dictées par des générations de papes et des processions interminables d’ecclésiastiques, des anciens et des nouveaux testaments, en sanscrit, en persan ! Des valeurs d’autrefois, quand on mourait de faim, de soif, par inondation, la syphilis ou le choléra. La nature car c’était elle aussi, prenait son dû largement, sans se gêner. A cette époque on pouvait dire qu’un vieillard qui mourait c’était une bibliothèque qui brûlait. Aujourd’hui nous n’avons même plus le temps d’apprendre  les nécessités de l’instant. Tout est enregistré, entassé, polycopié, classé. Dans ce monde, nous ne sommes plus que des souris épouvantées par nos propres archives. Même jeunes, toniques, dominants nous ne sommes que les appendices d’un système de communication tentaculaire et auto-générateur. Alors un vieux vous pensez !  Il est temps pour nous autres d’apprendre la modestie ! L’humilité !

Je veux dire par là qu’une petite famille de chardonnerets même menacée par les félins, renferme toutes les richesses et toutes les promesses que la vie offre. Des cours d’amours galantes et pétillantes ! Des maternités nombreuses et  si somptueuses qu’elles consolent des maladies et des guerres les plus cruelles ! La nature n’aime pas la mort. D’ailleurs elle se débrouille pour tout recycler. Je devrais dire qu’elle se débrouillait, car c’était avant que notre médecine et le bon clergé décident  de maintenir en vie quoiqu’il arrive les vainqueurs et les vaincus, les forts et les faibles. Aujourd’hui nous sommes assez forts : supprimons l’obligation de vivre et n’en  gardons que l’envie ! Les chardonnerets ne s’en porteront que mieux.