lalettreducotentin

Ok

En poursuivant votre navigation sur ce site, vous acceptez l'utilisation de cookies. Ces derniers assurent le bon fonctionnement de nos services. En savoir plus.

02/05/2014

Alerte à tous les étages

 

vie,mort,suicide,vieillesse,oiseaux

 Munch - La mélancolie

 

A celui qui me dit qu’il est content de vieillir je réponds qu’il a dû vivre l’enfer dans sa jeunesse. Et quand bien même ! Je ne connais rien de plus attendrissant que ce nid de chardonnerets dissimulé dans le plus touffu de mon lilas, hors de portée de mon insupportable chatte qui vient régulièrement m’offrir des nouveaux nés tout juste emplumés. Comparez les cinq petits qui piaillent avec une maison de retraite terminale. Dans les fleurs, dix grammes de minuscules volatiles destinés à voler haut et loin. En face, dans un foyer de vieillards,  divaguent des centaines de kilos de chairs usées, d’eaux stagnantes et d’os rongés, de cerveaux mités et de visages ravagés, sans avenir aucun. Loin du soleil et à l’abri des courants d’air les personnes usées sont soignées, protégées pour durer Elles doivent épier patiemment que surviennent les premières mesures de la musique  de cavalerie que fait la mort en irruption. C’est le respect de la vie me direz-vous ! Bah ! Respect de la mort plutôt ! On abat les chênes trop vieux et on assassine les canassons exsangues. Aider les croulants à se faire la malle ? C’est une non-assistance à personne en danger ! Véridique !

On n’arrive pas dans ces mouroirs là par hasard. Il faut passer par des guichets, des centres de tri, des verdicts successifs qu’on a presque honte de voir prononcer entre deux portes par des hommes très ordinaires qu’on continue d’appeler des médecins. Il y a de la fatalité et du hasard dans le labyrinthe des coursives qui mènent à la mort. On ne voit aucune révolte dans ce compost humain. Chacun est à sa place, le rigolo avec les rigolos et le débile avec les débiles, le grabataire dans son lit barricadé, l’agité ligoté, l’alcoolique sevré et le râleur bâillonne. Au sommet de tout campe le mythomane qui affirme qu’il a tout compris. Certains d’entre eux d’ailleurs y croient encore…ils rient bêtement

Je réclame un ordre des choses différent. Révolutionnaire ! Cet ordre sera organisé autour d’un Comité Cantonal de Départ, présidé par un Président assisté de trois assesseurs  A partir de quatre-vingt ans chacun pourra postuler de plein droit et présenter son dossier, avec quitus fiscal et exeat de la sécu, extrait de casier judiciaire, vaccins à jour, actes de succession en règle et facture acquittée des Pompes Funèbres. Le Président dont les services devront vérifier l’authenticité de tous les documents, sera sommé de répondre dans les trente jours et ne pourra  refuser l’Autorisation de Départ sans le motiver par un avis circonstancié d’au moins deux pages contresigné par les Assesseurs. Le tout sur imprimé spécial numéroté et enregistré par les Services compétents

Muni de ce viatique (si on peut dire)  timbré noir sur fond rose, vous vous présenterez alors chez votre médecin principal, celui qui est spécialisé dans les expéditions définitives et vous prendrez  rendez-vous, jamais pour le jour même mais toujours dans un délai requis de quarante-huit heures minimum ! Bien entendu il faut tenir compte des réalités, il y a parfois surchauffe, le médecin d’obsèques peut être débordé, ou même tout simplement le brancardier qui doit dispatcher les corps. En aucun cas vous ne pourrez essuyer un refus sec. Si ce n’est pas pour aujourd’hui, ce doit-être pour demain !

Mais les moyens ? Vous allez me dire,  histoire de jouer les méfiants et les grognons comme d’habitude ! Aurez-vous les moyens d’envoyer ad patres tous ces candidats sur simple demande ? Mon idée que dans ce domaine nous avons expérimenté un tas de méthodes, des pires violences aux manœuvres les plus douces et les plus insidieuses. Point n’est besoin d’avoir recours aux anthropophages ou aux assassins, nazis, djihadistes ou staliniens. Notre industrie officielle du médicament a réalisé un catalogue d’une ampleur inégalée dans l’histoire. Au médecin de choisir la voie qui lui octroie le meilleur séjour dans le meilleur hôtel  pour faire progresser la science. Une seule obligation pour le candidat : il n’y a pas de retour, pas de repentir !  Une fois choisi et signé, le protocole autorise la contrainte sans contestation possible. Vous êtes saisi, ligoté, ficelé, expédié.

La solution est à portée de main. Il s’agit de choisir la liberté de sa mort en toute légalité avec une aide médicale pour ce faire. Droit à sa propre fin assistée, remboursée par la Sécu ! Un renversement des vieilles valeurs qui nous ont été dictées par des générations de papes et des processions interminables d’ecclésiastiques, des anciens et des nouveaux testaments, en sanscrit, en persan ! Des valeurs d’autrefois, quand on mourait de faim, de soif, par inondation, la syphilis ou le choléra. La nature car c’était elle aussi, prenait son dû largement, sans se gêner. A cette époque on pouvait dire qu’un vieillard qui mourait c’était une bibliothèque qui brûlait. Aujourd’hui nous n’avons même plus le temps d’apprendre  les nécessités de l’instant. Tout est enregistré, entassé, polycopié, classé. Dans ce monde, nous ne sommes plus que des souris épouvantées par nos propres archives. Même jeunes, toniques, dominants nous ne sommes que les appendices d’un système de communication tentaculaire et auto-générateur. Alors un vieux vous pensez !  Il est temps pour nous autres d’apprendre la modestie ! L’humilité !

Je veux dire par là qu’une petite famille de chardonnerets même menacée par les félins, renferme toutes les richesses et toutes les promesses que la vie offre. Des cours d’amours galantes et pétillantes ! Des maternités nombreuses et  si somptueuses qu’elles consolent des maladies et des guerres les plus cruelles ! La nature n’aime pas la mort. D’ailleurs elle se débrouille pour tout recycler. Je devrais dire qu’elle se débrouillait, car c’était avant que notre médecine et le bon clergé décident  de maintenir en vie quoiqu’il arrive les vainqueurs et les vaincus, les forts et les faibles. Aujourd’hui nous sommes assez forts : supprimons l’obligation de vivre et n’en  gardons que l’envie ! Les chardonnerets ne s’en porteront que mieux.

11/01/2013

Vieil homme assis face à la mer

edouard-manet-vieux-musicien.jpg

 Edouard Manet, Le vieux musicien

 

Le vieil homme assis sur le sable comme un rocher battu par les vagues, scrute l’horizon marin sans rien y voir que la brume grise de l’hiver. A ses pieds respire la mer comme un dragon repu, Barbe Bleue cosmique qui défie la nuit des temps.

 

Les yeux du vieil homme sont comme ceux d’un aveugle. On dirait deux porcelaines délavées retournées vers l’intérieur. Il a le regard absent du possédé chamanique qui contemple les siècles et les Dieux. Mais au-dedans, des tiroirs magiques et des malles à secrets sont ouverts, laissant couler les perles, disperser les papiers et dérouler les étoffes.

 

De ses doigts malhabiles et translucides l’homme qui va mourir égraine les objets étouffés de ses lointains souvenirs. Il cherche depuis toujours sous les piles de livres et dans les cortèges de nymphes animées et colorées le secret déclic qui a transformé la matière herbue sous la pluie, le bond du garenne dans la rosée, le chant de la grive dans les lauriers, en étoile vivante, la sienne.

 

Il est incapable d’identifier le choc lumineux initial, le secret d’Olympe qui l’a propulsé sur les marches de la vie, poussé dans les tours à mystères, guidé dans les sentiers boisés, perdu dans les allées des jardinets. Toutes ces marches initiatiques ont donné des ailes à son impatiente existence, à ce très long voyage qui n’a cessé de remplir ses poches et ses coffres. Pour l’heure sa maison natale en est tout encombrée et il a le cœur gros de devoir la quitter bientôt.

 

Dans ce château intérieur bien trop rempli, aussi loin qu’il retourne les objets les plus précieux, les examine et les jauge, il se persuade qu’on peut tout oublier,  la danse des planètes et la course des horloges, mais que jamais on ne peut éteindre la flamme du cœur. L’incendie sans fin  de l’amour et du désir, de la passion et de la tendresse, de l’espérance et du pardon, embrase la vie et repousse toujours plus loin les horizons.

 

Par de-là, les goélands braillent et les bernaches se disputent dans les mares. Les plumets secs des graminées se couchent sous la bise aigre et par moments un bateau sombre perce l’horizon.  « Peu importent la violence marine ou le froid scandinave murmure alors le vieil homme de pierre, puisque je peux encore, comme la mer à mes pieds, enlacer d’amour ma belle et secrète amante dessinée sur le sable alentour»

12/09/2011

Vieille barque

 

 

navigations intérieures,poésie,vieillesse,bonheur

Souvent je voudrais ressembler au fameux Joshua qui contemplait le « Spray » abandonné dans les dunes du Cap Cod (Massasuchetts)). En attendant de le reconstruire,  le vieux marin passait sa main sur les bordés défaits de son canot et  en éprouvait les membrures orphelines en maugréant. Je voudrais comme lui, porter le vieil habit des marins d’autrefois, un melon cabossé sur le crâne et un paletot noir délavé,  façon redingote, avec une belle chaîne de montre barrant mon gilet. Ma moustache aux pointes relevées dissimulerait mon sourire et un monocle sortirait de ma pochette. Après l’avoir tout refait à neuf, Slocum a mené son canot autour du monde par les Fidji et le cap des Vierges.

 

Je rêve de cette fin du XlX° d’où je pourrais contempler ma propre navigation, juger de mon embarcation délabrée, elle aussi à demi envahie par le sable, les maïeux et les chardons bleus. Le monde de cette époque était loin d’être fini comme aujourd’hui. Bien entendu, des découvertes immenses nous attendent encore, avec des îles inconnues et des détroits interdits, du moins je le suppose,  et je l’espère pour les générations à venir. Mais elles demandent des moyens sophistiqués, hors de portée de navigation pour ma barque à moitié pourrie.

 

Pour m’en consoler, je refais des itinéraires d’autrefois, je revis mes premières peurs et mes premiers désirs ;  je mesure de mes voyages, les avancées et les reculades, le temps perdu et les bravades, les désirs violents et la douceur des sentiments.  Sous mes airs de gentleman marin, commandant des voiliers à sept mâts et à quatre vingt voiles, je m’interroge sur la réalité des tempêtes et le poids des mamelles du vent qui m’ont poussé sur les mers incertaines de ma vie. Ai-je bien tracé mon cap ? Ai-je seulement tenu la barre ?

 

J’ai bien trop conscience d’avoir été le jouet des circonstances. Les chemins de mon enfance ont déboulé dans les paysages de mon existence sans même que j’y prenne garde. Tout au plus ai-je choisi entre ma droite et ma gauche, entre le haut du trottoir et le caniveau,  entre l’herbe et les pierres, entre les calmes et les tempêtes. De deux maux je prenais tantôt le meilleur, tantôt le pire. Mais dans tout cela, si confus, si imprévisible, j’étais malgré tout un marin, c’est à dire un homme libre. Et souvent j’éclatais de rire comme au théâtre…, petite pluie abat grand vent me disais-je et au Diable les ciels pommelés et les queues de jument.

 

J’ose à peine toucher à cette barque échouée que j’examine d’un air circonspect. A voir les carvelles rouillées et les poulies bloquées, les haubans détendus et les panneaux défoncés, on pourrait croire qu’il s’agit d’un vrai cadavre, dans un vrai cimetière. Mais je dois prendre garde aux liserons laineux et aux mélilots qui fleurissent dans les ruines. L’âme du vieux canot habite bien là, hantée par des poignées de rêves et des montagnes bleues imaginaires. Les chansons douces  peuplent encore son glorieux paradis et quelque part, dans les profondeurs de sa quille ensevelie, résident les derniers secrets intimes et brûlants du bonheur.